‹ Paris pendant la réaction thermidorienne et sous le Directoire. Recueil de documents pour l'histoire de l'esprit public à ParisChapitre 102 sur 141 · DXXIII · texte numérisé non relu

DXXIII

Rapport du bureau central du 11 nivose.

Esprit public. — Les résultats des observations qui nous sont transmises aujourd'hui par les inspecteurs de police n'offrent rien de plus consolant que ces jours derniers. En effet , ces agents nous disent bien que, pendant le cours de leur surveillance, ils n'ont rien va de contraire au bon ordre et à la tranquillité publique; mais, en même temps, ils ne déguisent pas que le mécontentement du peuple est à son comble, et que journellement on entend de très violents murmures, présage ordinaire de quelque sinistre événement. Les causes de cette agitation, soit factice, soit réelle, ne sont que trop connues depuis longtemps. Ainsi, pour éviter des redites inutiles, nous nous référons à nos feuilles précédentes; néanmoins nous ne nous regarderons pas comme dispensés de donner l'analyse des faits particuliers contenus dans les rapports du jour.

Rassemblements et groupes. — L'opinion publique se prononce fortement, surtout aux portes des boulangers : 1* pour la paix; 2® pour obtenir une ration de pain plus forte ; [pour] que l'égalité dans la distribution des comestibles soit maintenue scrupuleusement

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cl que l'on procède à la révision des cartes pour éviter la frande; 3^ pour que les bonlangers et les bouchers ne puissent s'entendre avec les commissaires; 4" enfin, pour la stricte exécution des lois. On conçoit difllcilement que, malgré la rentrée des assignats à la Trésorerie nationale et la baisse momentanée du numéraire, le prix des marchandises aille toujours croissant. Le public se loue beaucoup du minisire de l'intérieur, à cau!ie de son activité à faire approvisionner Paris. — Le peuple gémit sous le poids de sa misère et regrette hautement l'ancien ordre de choses, parce qu'alors, dit-il, il ne manquait pas des choses nécessaires à la vie. Est-ce du régime royal ou décemviral dont le peuple entend parler par l'ancien ordre de choses? C'est ce qu'on ne nous explique pas. — Un de nos inspecteurs rapporte avoir entendu hier, sur les places publiques et ani portes des boulangers, les propos suivants : « Il se prépare un coup pour le jour dos rois ; les patriotes opprimés ^e rassemblent pour agir au premier moment favorable; il se forme dans Paris trois partis: celui des royalistes, des patriotes, et le troisième pour le duc d'York. » Cafés. — L'emprunt forcû fait essentiellement la matière des conversations. Beaucoup de citoyens en augurent avantageusement, mars le plus grand nombre désirerait que le mode de perception fiU expliqué plus clairement, de manière que chacun srtt précisément ce qu'il doit acquitter et ne fAt pas soumis & l'arbitraire. — On s'entretenait aussi de la suspension d'armes proposée par les généraux de l'Empire; les uns la regardaient comme le prélude d'une paix prochaine; les autres comme un piège, — On y faisait courir aussi le bruit d'une insurrection en Angleterre. L'inspecteur qui fait ce rapport annonce que les esprits étaient d'autant plus disposés à y ajouter foi, qu'ils en regardaient la réalité comme le terme des maux de la France. — On disait encore que deux mille émigrés venaient de débarquer en Bretagne. — Hier, au café de la République, plusieurs rentiers manifestaient leur désespoir, maudissaient leur existence, et déclamaient très amèrement contre le gouvernement, qui semblait prendre & tAche, disaient-ils, de les faire mourir à petit feu, — Od répand de grandes inquiétudes sur la Société du Panthéon

HOUDEYEB.

(Arch. nat., AF [v, 1472, et F ' ' III, Seine, 18.)

Rappobt du bureau de surveillance.

Mœurs et opinions. — Le peuple témoigne sa satisfaction sur les heureux effets que commence à produire l'emprunt forcé ; lej louis,

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en dépit des agioteurs, vient d'éprouver une diminution de 1,500 livres; les denrées ont pareillement un peu diminué; la majeure partie des citoyens vont avec plaisir porter leur quote-part pour Femprunt forcé; chacun parait redoubler de courage pour soutenir la rigueur de la saison, espérant entièrement des mesures sages du gouvernement. — On fait courir le bruit que l'ennemi nous a repris Coblentz. — Le paysan, s'étant défait de tous ses assignats pour acheter des bijoux, de Targenterie, du linge et diverses marchandises, se trouve contraint aujourd'hui de revendre une partie de ces mêmes marchandises pour payer en assignats l'emprunt forcé. — On murmure hautement contre le tolérantisme du gouvernement sur le rassemblement des ex-Jacobins à Sainte-Geneviève; on dit qu'ils entretiennent une correspondance suivie avec Lyon, Marseille et autres départements; on est d'autant plus étonné de voir subsister ces Sociétés, qu'elles sont prohibées par la Constitution. — On se plaint du retard que l'on met à faire connaître au public les bases de l'emprunt forcé; beaucoup de bons citoyens, ne sachant s'ils doivent être soumis à l'impôt, ne pourront satisfaire à la loi pour le 15 nivôse. — Des rapports particuliers, faits par des républicains très purs, annoncent que le gouvernement et la République sont menacés d'un renversement prochain par les efforts combinés des ennemis de la Constitution de 1795, dont le foyer est, disent-ils, dans la Société du Panthéon. Us ajoutent que le temps presse de s'en occuper. Deux membres de cette Société, l'un et l'autre d'un patriotisme brûlant, et qui ne se connaissent pas, conçoivent les plus grandes inquiétudes sur le sort de la liberté. Il leur parait évident qu'on travaille au Panthéon pour une faction royaliste

HOUDEYER.

(Arch. nat, AF iv, 1472.)

Rapport du bureau central du 12 nivôse.

Esprit public. — Paris a été calme hier. Même agitation dans les esprits. Nombre de citoyens, spécialement les pauvres rentiers désespérés, fatigués de leurs souffrances, écrasés sous le poids de leur misère, dont le terme semble incalculable, paraissent regretter les

[i** JANViBR 1796] DIRECTOIRE EXÉCUTIF

sacrifices qa*ils ont faits. A notre égard^ laissons là les causes pour ne nous arrêter qu*aux effets. Nous pensons qu'il règne un esprit de vertige universel. Dans le fait, on rencontre fréquemment dans ks rues des gens qui, quoique seuls, gesticulent et parlent tout haut. Dans le tourbillon général, les replis du cœur d*une oertaine quantité d*individus sont devenus si tortueux, leur manière de parler si extraordinaire, le masque dont ils se couvrent si épais et si fallacieux qu'il faudrait absolument ressembler à ces esprits subtils, crées (sic) pour sonder la cavité de Tintérieur de ces hommes ténébreux et pour descendre dans ce noir et profond labjrrinthe. Ne pouvant donc en démêler les détours, mais seulement les indiquer, nous nous bornons à transmettre l'analyse des observations recueillies par nos agents au sein de la multitude, dont.resprit grossier est plus facile à saisir. ^ Hier soir, les crieurs de journaux publiaient Tarrestation de Charette ; cette nouvelle, quoique avantageuse au fond, n'a pas fait fortune ; elle a même trouvé beaucoup de contradicteurs dans le peuple.

Groupes. — On y parlait très mal de la cupidité des gens de campagne; on les regardait comme les tyrans les plus féroces de l'humanité; on leur reprochait, non seulement le refiis formel qu'ils fcmt des assignats, mais même de rejeter Targent neuf de la République, qui leur est offert en échange de leurs denrées. — Le public s'occupe avec inquiétude et une sorte de crainte de la Société nombreuse réunie au Panthéon; en général on en parait mécontent, et on disait hier, à cet égard : « Pourquoi donc ce privilège et cette préférence, dont les sections ne jouissent plus aujourd'hui d'après la loi? » D*autres inspecteurs, en sens contraire, rapportent que les royalistes reparaissent avec une sorte d'audace, et qu'ils trouvent leur soutien en certains députés, désignés dans notre rapport du 9 du courants qui veulent, dit-on, se couvrir du manteau de la popularité pour mieux égarer le peuple.

Cafés. — La nouvelle de la dernière affaire sur les bords du Rhin occupait hier les habitués des cafés ; le résultat paraissait fort incertain à plusieurs ; d'autres disaient que nous avions éprouvé une perte considérable. On parlait aussi de la trêve proposée par les généraux de TEmpire, refusée par le Directoire. Cette dernière mesure était fort applaudie par les uns et très improuvée par les autres. ^ Les entretiens ont aussi roulé sur la nomination prochaine d'un chef de la police; le citoyen Fréron, mis sur les rangs, auquel on accordait à la vérité du talent, paraissait néanmoins plus utile dans les départe-

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