‹ Paris pendant la réaction thermidorienne et sous le Directoire. Recueil de documents pour l'histoire de l'esprit public à ParisChapitre 106 sur 141 · DXXVII · texte numérisé non relu

DXXVII

Rapport du bureau central du 15 nivôse.

Esprit public. — Les observations des agents de police ne présentent rien de bien neuf sur Topinion publique. Toutes les choses sont à peu près dans le môme état que ces jours passés. Si le prix des subsistances varie, ce n'est que pour prendre de nouveaux accroissements. Il est pourtant vrai de dire que les objets de luxe, et notamment les meubles, ont éprouvé une baisse légère. Au moyen de ce que nous traitons habituellement cette matière, et que, dans nos feuilles précédentes, nous en avons détaillé les causes et les tristes effets, nous nous bornons aujourd'hui à rendre compte des faits particuliers, en nous attachant spécialement à ceux qui ont un intérêt plus direct à Tordre public. On témoigne beaucoup de mécontentement sur le peu d'ordre qui règne dans les messageries, plusieurs particuliers affirmant, à cet égard, n'avoir pas reçu des comestibles que, d'après des avis certains, ils attendaient depuis longtemps. La demande des propriétaires des maisons, tendant à exiger le prix des loyers sur le taux de l'argent, donne lieu à des murmures. — Nombre de citoyens qui ont pris des patentes se plaignent d'être compris dans l'emprunt forcé pour une somme excédant leurs facultés; ils se rejettent sur ceux qui, plus adroits sans doute, n'ayant pris que des patentes de 200 livres, occupent de petits loyers où ils font un commerce caché, mais très considérable. Il parait enfin que la répartition cause beaucoup de mécontentement. — Un inspecteur nous expose que, de toutes parts, le peuple se plaint de ce que le Corps législatif paraît vouloir se gouverner comme faisait la Convention, en employant à ses intérêts personnels, à se dénoncer les uns les autres {sic) et à se diviser en factions, un temps perdu pour la chose publique. — Par un autre rapport, nous voyons que les louis se sont vendus hier publiquement 5,100 livres, que les agioteurs deviennent plus nombreux et plus hardis que jamais, et que ceux-ci se rassemblent, le soir, avec d'autres voleurs et escrocs, aux environs du café de Chartres, où les honnêtes et paisibles citoyens n'osent plus passer de peur d'être volés.

Cafés. — La nomination prochaine d'un nouveau ministre chargé de la police générale faisait la base des conversations dans lesquelles

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il n*a été question que du représentant Camus, dont on appronwt le choix*. — On s*y entretenait aussi de la suspension d'armes entre les troupes françaises et celles de TEmpereur ; les uns Fattribuaient à la demande des généraux Pichegru et Jourdan; d'autres assuraient qu'elle avait été provoquée par les généraux de TEmpire. Quelques malveillants cherchaient à faire croire que nos armées sont dans un état de dépérissement total, que d'une part Tennemi était maître de Trêves, et que de l'autre il n'était plus qu'à une demi-lieue de Landau. — Le court délai accordé pour le payement de l'emprunt forcé, jusqu'au 15 nivôse à Paris et jusqu'au 30 dans les départements, était, disait-on, désastreux pour les finances, en ce qu'il fera augmenter considérablement le prix de l'or, et qu'il nuira sensiblement à la caution des assignats. — On disait hier, avec une sorte d'affectation, que la fille du ci-devant roi, à son arrivée sur les frontières, avait été dans la nécessité, par ordre de l'Autriche, de rendre à la République tout ce qui lui avait été donné par le gouvernement français.— Beaucoup de citoyens se plaignent amèrement de ce qu'on ne kar restituait pas leurs armes qui leur ont été prises, et de ce qu'on les obligeait à monter la garde. — On disait encore que, presque dans toutes les administrations, il existe une foule d'individus qui se livrent h l'agiotage avec Teffronterie la plus marquée, et on ajoutait que ceux-là seuls sont conservés au détriment de ceux qui font honnêtement leur devoir. — La résolution prise par le Conseil des Ginq-CenU sur le compte de Job Aymé * a reçu Tassentiment général des habitués du café Corazza.

Spectacles. — Dans la pièce de Phèdre^ on a vivement applaudi au passage suivant : « Ne distingucra-t-on jamais sur le front des mortels le crime de Tinnocence '?.... »

HOUDEli'BR.

(Arch. nat., F > « III. Seine, i8.)

1. La loi «lu 12 nivôse an IV ;2 janvier 17%^ portait création d'un scptiènH: ministère, sous le nom de Police générale de la République, et, par arrêté du Directoire du mi^me jour, Camus fut nommé titulaire de ce ministère. II refusa, ft fut remplacé, le ii nivôse, par Merlin ;de Douai).

2. Dans la séance du 1^ nivôse an IV, le conseil des Cinq-Cents a\-ail voli^ rex(!lusion de Job Aymé. (Moniteur, réimpression, t. XX Vil, p. 155).

X C'est sans doute une allusion à ces deux vers (acte IV, scène IF' :

Et ne (Icvrait-on pas à des sifpies certains Hecoiuiaître le cœur des pcrfide!« humains ?

6i3 DIHECTOIHE EXÉCUTIF [4 janvier 1796]

Rapport du bureau de surveillance.

Mœurs et opinions. — Quatre ouvriers attablés chez un marchand de vin, rue Galande, vis-à-vis celle des Anglais, témoignaient un grand mécontentement sur la diffîculté de vivre, et disaient qu'ils allaient se rassembler un certain nombre pour prendre un parti et forcer les maîtres pour lesquels ils travaillent de leur donner 700 livres par jour. Leur rendez-vous doit être pour aujourd'hui ; on les surveille.

— Hier, à huit heures du soir, dans un groupe formé vis-à-vis le café Maillard, rue Saint-Martin, des personnes, qui en faisaient partie, entendant un crieur de journaux annoncer que Tarbre de la Liberté avait été coupé à Nancy, dirent quMl y a longtemps qu'on en aurait dû faire partout autant, qu'il fallait les imiter : « Au diable la Liberté ! » criaient-ils. Le groupe paraissait approuver ces propos ; aucun des individus qui les tenaient n'a pu être signalé. — La Société du Panthéon, dans sa séance d'hier, a beaucoup déclamé contre le royalisme prétendu des membres du Directoire exécutif. Cette Société est presque entièrement composée des anciens membres des Comités révolutionnaires et de leurs agents ; il est impossible, en entendant leurs discussions et en voyant leur manière de délibérer, de se persuader qu'un tel rassemblement, et ainsi composé, puisse opérer quelque bien. On n'entre dans cette Société que lorsqu'on y est présenté par un des membres. — L'arrestation de quelques jeunes gens de la première réquisition a occasionné des murmures dans la section du Panthéon.

— Les marchandises de toute espèce augmentent de prix à tout moment ; les marchands répondent au peuple qui murmure : « Nous payerons l'emprunt forcé ; mais aussi nous vendrons tout en conséquence. >

(Arch. nat., AF iv, i472.)

Rapport présenté au ministre de l'intérieur.

Café Chrétien. — La société y était nombreuse; il a été question du représentant Camus, que l'on a appelé modéré, mauvais patriote et indigne de la place que l'on vient de lui donner, quoique ayant voté la mort du roi sans restriction. L'on a vomi les plus grandes injures contre Thibaudeau, à cause de son discours sur la vérification des pouvoirs des nouveaux tiers. Lui, Boissy et le nouveau tiers sont autant de scélérats royalistes, que l'on espère voir toujours expulser

des Cinq-Cents. On a témoigné beaucoup d'humeur contre le Direc» toire, qui rejette avec hauteur les demandes des patriotes et accueille celles des intrigants et des royalistes reconnus. On a ajouté que tout allait mal, que le gouvernement s'était relâché depuis le 13 vendémiaire, mais qu'une crise favorable, et qui n'est pas éloignée, en remontera les ressorts. Enfln on a parlé d'un Belge qiû a prèle 500,000 livres en numéraire au gouvernement et d'une compagnie de Belges et de Hollandais qui lui offre 250 millions, également en numéraire, et cela par la crainte, a-t-on dit, de retourner sous le joug de leurs anciens maîtres.

Société du Panthéon, — Un membre a lu une lettre écrite du département de l'Ain, dans laquelle on assure que les journaux patriotes ne parviennent pas dans ce département, tandis qu'il est inondé des feuilles royalistes. Lebois est venu à cette séance et s*est plaint de ce qu'on lui avait reproché, dans son interrogatoire, d'avoir inséré dans un de ses numéros (ce qui est vrai) une lettre que lui avait adressée Babeuf. Cette plainte a excité une longue discussion sur la liberté de la presse, consacrée par la Constitution ; quelques membres ont proposé de lui donner des défenseurs officieux, pris dans le sein de la Société. L'on a parlé ensuite des calomnies dont on a chargé cette Société auprès du Directoire, en disant qu'elle avait résolu, dans une de ses précédentes séances, de discuter la Constitution, tandis qu'au contraire elle avait arrêté d'en faire la lecture toutes les décades, afin que tous les membres pussent la bien connaître et s'en pénétrer^ et en disant encore que Ton y avait agité la question de savoir s*il ne fallait pas demander le renouvellement du Directoire, tandis que la Société ne cesse de prêcher le respect qui lui est dû et la confiance qu'il lui a inspirée et qu'il mérite. En conséquence, la Société a résolu de faire une adresse au Directoire pour le prémunir contre les calomnies dont on l'a chargée, et pour lui faire sa profession de foi. Cette adresse sera signée et acceptée dans la prochaine séance.

EspHt public. — Plusieurs membres des anciens Comités révolu* tionnaires, parmi lesquels se trouvait Âmar, rassemblés chez un traiteur, rue Honoré, blâmaient hautement les opérations du gouver- . nement, s'agitaient contre le Corps législatif, et regardaient le 9 ther^ midor comme un jour funeste à la chose publique. «Pour moi, disait Amar, je me fais gloire d'avoir partagé les travaux de Robespierre; le peuple alors avait du pain ; on en a fait un homme de sang, mais la postérité le jugera. » — Grand nombre de patriotes, parmi lesquels on compte des habitants du faubourg Antoine, se sont retirés de la

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Société du Panthéon, afin d'éviter d'être les instruments d'une nouvelle faction; ils ont cru apercevoir que les meneurs de cette Société s'occupaient plus de leurs passions que des intérêts du peuple. — On a paru, en général, très satisfait de l'arrêté du Directoire, relatif à la manière dont les employés dans les bureaux traitent les citoyens, surtout d'après les plaintes continuelles que Ton fait depuis longtemps de Tinsolence et du royalisme de ceux de la Trésorerie, — On est étonné que le nommé Labriffe, ancien écuyer de Lambesc, et condamné à mort il y a six mois par le tribunal criminel du département du Nord, soit encore dans les prisons de Versailles ; on rapporte qu*il a dit que, si les sections de Paris eussent eu le dessus en vendémiaire, il eût été sur-le-champ mis en liberté. — Les premières loges et Torchestre du théâtre de la République étaient peuples hier d'aristocrates et de royalistes, qui disaient hautement qu'ils y venaient exprès pour y vexer les Jacobins, amateurs de ce théâtre. Ils y tenaient les propos les plus outrés et les plus sanguinaires^ tout en ayant l'air de frémir d'horreur des cruautés de Robespierre. — Les deux partis s'animent de plus en plus l'un contre l'autre. A entendre les royalistes, il se forme un grand complot à Paris pour ramener le règne de la Terreur, des arrestations et des échafauds. Les terroristes crient de leur côté que les royalistes lèvent partout la tête, et que leur fureur médite le massacre de tous les patriotes, qu'ils affectent de confondre avec les Jacobins. Les uns et les autres accusent le gouvernement de trop de tolérance, tandis que les bons citoyens ne voient dans sa conduite qu'une sage impartialité. — On parle de la paix qui est sur le point de se conclure avec le roi de Sardaigne. — On dit â ceux qui n'auront pas donné un â compte sur leur emprunt d'ici à quintidi qu'ils y seront contraints par la force; ainsi on annonce du bruit pour le 16, parce qu'on s'attend â une résistance de leur part. Gela inquiète. — L'ancien Comité de salut public a donné de son autorité au nommé Migneron, ingénieur, une maison nationale attenante à l'église de l'Oratoire, barrière d'Enfer, pour y établir une manufacture de blanc de céruse. Cette maison .a un jardin d'un très grand rapport en fruits et légumes ; les voisins assurent que cette manufacture n'est qu'un prétexte dont on s'est servi pour favoriser Migneron. On craint que la commission nommée pour examiner ces sortes de donations n'oublie celle-ci, par la raison qu'il n'y a pas eu de décret pour l'autoriser. — Il y a un nombreux rassemblement de royalistes au n« 148, Palais- £galité ; ils donnent de l'argent aux jeunes gens, afin qu'ils désertent, lorsqu'ils seront à l'armée ; ils ne cessent de pousser les marchands

à augmenter le prix des denrées, et ils y réussissent. «•On fait courir le bruit que Ton va réarmer les citoyens, et Ton craint que ce réar* moment n'occasionne de nouveaux troubles, car on dit que les royalistes sont encore plus nombreux qu'en vendémiaire. -—Beaucoup de propriétaires de maisons ne veulent louer qa'en argent ; ils ont retiré les écriteaux et répondent à ceux qui se présentent qu'ils n'ont rien à . louer, et cela pour se soustraire au payement de Timpôt, de manière qu'une infinité de personnes ne peuvent trouver à se loger, ce qui peut causer du mouvement. — Le louis reste toujours entre 4 et 5,000. Les agioteurs en sont désolés, ne sachant à qnoi s^en tenir.

(ilrch. nat., F % 3840.)

Journaux.

Gazelle française du 15 nivôse : <c Déjà quelques-uns des effets du retirement des assignats se font sentir. D'abord la baisse des louis se soutient. Mais ce qui est plus remarquable, c'est que, depuis dix à douze jours, les meubles, pendules et autres objets qui ne sont pas de première nécessité, et qui onteoûté plus de cent mille livres il y a trois semaines, ne se vendent plus que ein« quante à soixante mille francs. Beaucoup d'habitués de l'hôtel de BoUion en sont dans la tristesse. Cependant les comestibles ne baissent pas eneore. La livre de viande est à cent francs. »

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