‹ Paris pendant la réaction thermidorienne et sous le Directoire. Recueil de documents pour l'histoire de l'esprit public à ParisChapitre 107 sur 141 · DXXVIII · texte numérisé non relu

DXXVIII

Rapport nu bureau central nu 16 nivose.

Esprit public. — Le calme apparent ou réel continue de régner dans cette vaste cité, mais le mécontentement prend chaque jour de nouveaux accroissements. Jamais ce vieil adage : Nécessité contraint la /oî, ne reçut une plus juste application que dans les circonstances difficiles où nous nous trouvons. En efi'et, le peuple, courbé depuis si longtemps sous le poids de la misère, pressé sans relâche par l'aiguillon du besoin, dénué de toute ressource, et hors d'état de se pro* curer le plus strict nécessaire, semble s'abandonner au désespoir» et, dans les convulsions de sa colère, il accuse les législateurs et les gouvernants de tous les maux qu'il endure. Pour preuve de ces assertions, nous allons extraire des différents rapports de la surveillance de

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ce jour les traits qui ont fixé notre attention relativement à la cherté des subsistances, i^ Le découragement gagne toutes les classes de la société, excepté l'agioteur, qui triomphe insolemment. Celui des agents qui fait ce rapport déclare qu'il croit la patience près de son terme, parce qu'on est excédé de souffrance. 2» Toujours les plus violents murmures contre le gouvernement, accusé de ne pas sévir contre les agioteurs, qui continuent toujours avec fureur leur infâme brigandage. 3® Les indigents, qui reprochent au gouvernement d'autoriser le commerce des agioteurs, tiennent des propos très incendiaires, dont voici la teneur : « Nous ne savons si nous devons rester républicains ou devenir chouans ; toutes nos ressources sont épuisées ; on exige encore de nous plus que nous ne pouvons payer; tant de maux accumulés nous rendent la vie insupportable. » Un quatrième inspecteur, après avoir exposé les mêmes plaintes du public contre le gouvernement, ajoute que les agioteurs étaient hier en si grand nombre au café de Chartres que le propriétaire a été obligé de les expulser et de fermer ses portes

Ordre public. — Un des agents de police dit que les Chouans et les soldats dits Croix de Jésus sont en grand nombre à Paris. 11 ajoute que la plupart portent un chapeau rond, qu*ils se reconnaissent à la manière de le poser sur la tête, et n'attendent que le moyen d'agir. Un autre inspecteur dit que ceux qui font jouer chaque soir le ressort de la malveillance déchirent ou font déchirer très promptement, et sans respect pour les autorités constituées, les affiches tendant à éclairer le peuple. L'instruction sur la prétendue contrefaçon des assignats de 2,000 livres a subi hier le même sort en plusieurs endroits. — Le public s'occupe toujours de la nomination du nouveau ministre qui doit être chargé de la police générale. Chacun, suivant Tusage et d'après son opinion, porte à cette place celui pour lequel il penche ; la considération du bien public n'est pas toujours la règle des suffrages. — La Société du Panthéon est toujours la même. — Il existe toujours des rassemblements à la maison de Noailles. — On craint, on annonce même une secousse très prochaine. — On dit hautement que les Conseils ne contiennent pas dix membres du même avis, et qu'aucun de ceux qui les composent n*a en vue le bien public.

Cafés. — On dit que les armées du haut et bas Rhin ne vont mal que parce qu'elles manquent de tout. — L'emprunt forcé faisait hier la base des entretiens. Plusieurs citoyens estimaient que cette mesure, en faisant rentrer une grande masse d'assignats, opérerait la diminution des marchandises. D'autres, au contraire, mettaient en

fait que le Directoire n'employait ce moyen que pour ruiner les propriétaires, les marchands et les fermiers. Le vœu général est que les nouveaux enrichis soient atteints par cette contribution d*une manière spéciale et telle qu'ils soient dans le cas de regorger une portion des biens énormes qu'ils se sont appropriés aux dépens des malheureux

GousiNt HounsTEH.

(Arch. nat., F ', 3840, et AF iv, 1471)

Bureau de surveillance.

Mœurs et opinions. — On applaudissait à la réforme que Ton doit faire de la masse des boulangers qui volent si impunément. — On fait entendre qu'il y aura un soulèvement prochain, mais on veut attendre, dit-on, que l'emprunt forcé soit payé, pour que les gens qui ont fait fortune depuis la Révolution ne puissent pas trouver le prétexte du pillage pour s'en exempter; on se propose principalement de faire main-basse sur le troupeau du Palais*Egalité, qui était hier en si grand nombre que Ton avait peine à pasâ^r. — L*on disait encore que les fausses mesures et les faux poids étaient sans nombretet que Ton ne pouvait trouver un honnête marchand pour en faire la vérification, que le nombre des fripons excédait celui des honnêtes gens..... Des lettres particulières de Bordeaux et de Nancy ont été lues hier au Palais-Égalité; elles annonçaient que les jeunes gens s'étaient rassemblés en masse et ne voulaient point partir pour Tarmée. — Une autre lettre de Lyon dit qu'il y a dans cette ville des agents de Condé qui recrutent publiquement; qu'un assassinat y a été commis, il y a cinq jours, en plein midi par les jeunes gens de la Compagnie de Jésus. — Les jeunes gens affluaient hier au Palais-Égalité et dans les spectacles.

HOUDEYER.

(Arch. Dat., F > « III, Seine, 18.)

Rapport présenté au ministre de lIntérieur.

Esprit publie. — La décision de Taffaire de Job Aymé, exclu du Corps législatif où il était député, a fait hier soir le sujet de la conversation de tout Paris. Comme cette affaire parait avoir été suscitée par un parti et opiniâtrement soutenue par un autre, et que chacun a ses affidés et ses partisans, Topinion à ce sujet s'est trouvée partagée et absolument opposée. Ceux qui se rangent du côté des dénoncia-

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urs, qu'ils regardent comme patriotes, et que les autres appellent rroristes, disent que Job Aymé est un véritable royaliste, qui, ayant aité la représentation nationale de repaire de scélérats et ayant gné des arrêtés séditieux, était évidemment dans l'exception de la i du 3 brumaire, et que la justice, le bon ordre et la raison s'accoraient à le faire rejeter du Corps législatif, qu'il s'était efforcé de étrir, et qu'il eût d'ailleurs déshonoré par sa partialité pour le ^yalisme. Ceux qui désapprouvent son exclusion disent qu'elle est la lite d'un complot formé par les Montagnards et leurs adhérents our diviser et entamer ensuite la représentation nationale, dont ils eulent évincer les membres qui se sont prononcés contre le terrosme; ils soutiennent que, la nomination de Job Aymé étant légale, e Conseil des Cinq-Cents ne pouvait le rejeter sous prétexte que ses pinions le mettaient dans l'exception de la loi. Ils annoncent le re- 3ur de la Terreur et prédisent au Corps législatif les désastres dont 1 Convention fut si longtemps la victime. Les esprits sages et réfléhis ne se prononcent pas encore sur cette affaire; ils trouvent qu'il a de l'animosité et de l'exagération des deux parts, mais les germes le division qu'ils aperçoivent dans cette querelle leur donnent à )enser et les inquiètent. — Sitôt que l'on a su la nomination du repréentant Camus au ministère de la police, on s'est empressé de rendre ustice à son activité, à sa sagacité et à ses talents; il n'y a qu'une joïx là-dessus; mais on a ajouté qu'un homme absent de France lepuis trente mois, n'ayant pu suivre les mouvements révolutionlaires, et les intrigues conspiratrices qui se sont succédé avec tant le rapidité depuis deux ans, n'avait pas les connaissances du monent, si nécessaires à un ministre de la police; l'on craint que sa iévotion et son jansénisme, peu compatibles avec les fonctions délicates qu'on lui a confiées, ne lui donnent trop de penchant à ménager les prêtres; quant aux émigrés, on est bien assuré qu'il ne leur fera point de grdce. — Quatre officiers de chasseurs, arrivant de Rennes, disaient hier, au théâtre des Arts, que les Chouans étaient plus forts que jamais, que leurs bandes étaient grossies par grand nombre de nos déserteurs; que nos soldats étaient punis, s'ils insultaient ces coquins ou s'ils tentaient quelque sortie pour les surprendre, et que sans doute on avait de fortes raisons d'entretenir cette guerre. Les auditeurs, presque tous royalistes, ont saisi cette occasion pour dénigrer le gouvernement et prédire Tanéantissement de la République. — Des jeunes gens racontaient que les acteurs Ellevion et Gavaudon étaient partis pour Strasbourg, mais qu'ils avaient assuré qu'ils n'y resteraient pas longtemps. Les narrateurs se promettaient bien de

les imiter; en effet le bruit court chaque jour que les jeunes gens ne

rejoindront pas leurs corps — Des agioteurs de Paris, munis de

fausses commissions du gouvernement, se font délivrer à bon compte du grain et des farines, dans certains départements (celui de TYonne par exemple}; sur lesquels ils font ensuite des profits énormes. Parmi les plus fameux agioteurs on cite un nommé Prévôt, rue da Mail, qui vient d*acquérir le théâtre de la République, et qui Tavail acheté dix mille louis, il y a six semaines ; le nommé Leleu ou Lenie, marchand de pierres, rue de Yaugirard, et Richard, marchand plâtrier. Ce dernier vient d'acheter Tabbaye de Montmartre; on peut leur accoler le nommé Soup, rue Saint-Denis, section des Amis-de-la-Patrie, qui distillait aujourd'hui au Palais-Égalité le venin le plus infect contre le gouvernement. — On crie toujours beaucoup contre les dilapidations des agents secondaires des subsistances et approvisionnements des armées. Le nommé Pinot, tailleur de la iSO» demi-brigade, du 1^' bataillon de TAin, disait hier publiquement qu'hier à Bellevue les officiers vendaient le bois et la paille destinés pour les soldats. — L'on continue de se plaindre de l'excessive cherté des places dans les voitures publiques et du port des marchandises.

Emprunt forcé, — L'on parle beaucoup de l'arbitraire qui règne dans la répartition de cet emprunt. On dit qull suffit d*étre dénoncé par d(is voisins malveillants, comme faisant ou ayant fait un grand commerce, pour élre imposé à des sommes exorbitantes. Beaucoup de marchands qui, ne comptant pour rien 4,000 francs, avaient pris la grande patente, se plaignent d'être imposés à 6,000 francs en numéraire, ce qui renverse leur commerce de fond en comble, si on les contraint de payer. D'autres disent que cet emprunt est un sacrifice inutile, qu'il faudra incessamment recommencer, et qu'il est à craindre que quelque faction nouvelle ne s'empare des coffres de la Trésorerie, quand ils seront remplis, pour rétablir le gouvernement révolutionnaire dont la Constitution sera maintenue. Plusieurs particuliers ont changé de quartier pour ne pas payer cet emprunt, ou du moins ne se trouver que dans la dernière classe; car on fait courir le bruit que l'on n'examine pas strictement les facultés de chaque individu, mais qu'il suffit d'avoir la réputation d'être riche ou pauvre dans son quartier, pour être ou non imposé. — Sur la section de la Fontaine-de-Grenelle, il y a beaucoup de contribuables qui n'ont point reçu d'avertissement pour le payement de cet emprunt. On cite entre autres le nommé Darbelle, quai Voltaire, n® 13, qui fait un gros commerce ot n'a point été imposé. Les citoyens Saucède sont trois frères associés, et un seul a reçu un avertissement de 6,000 livres.

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— Les avertissements qui ont été distribués hier, pour cet emprunt, ont excité de la part des agioteurs et des royalistes les plaintes et les imprécations les plus violentes contre le gouvernement. Au Palais- Égalité ils provoquaient ouvertement à la rébellion contre cette loi ; ils disaient qu'il fallait être fripon et voleur pour aimer le gouvernement, et qu'ils se feraient plutôt hacher que de se laisser dépouiller au point de mendier leur pain. D'autres citoyens disaient au contraire que Ton ne faisait pas assez contre les agioteurs, qu'il faudrait faire des visites domiciliaires et demander compte à tous les marchands de leur fortune depuis la Révolution. — Beaucoup de propriétaires et de rentiers imposés dans l'emprunt forcé sont obligés de vendre leurs meubles et leurs capitaux pour payer ; plusieurs sont désolés.

Jeux. — L'ordre intimé par la police aux limonadiers de ne plus donner à jouer au loto leur arrache des plaintes amères. « Ce jeu, disent-ils, où il ne peut y avoir de fraude, nous faisait exister, et maintenant qu'allons-nous devenir, puisque l'excessive cherté des denrées empêche le public de fréquenter nos maisons et d'y rien prendre ? » Cette sévérité leur parait d'autant plus vexatoire que la police semble ménager les grosses maisons de jeu, telles que celles de [la rue?] Richer,de la femme Robinot et de Maury. La première est soutenue par l'officier de paix Broutier, la seconde par le chevalier Dejan {sic)\ cette femme Robinot, chez laquelle on ne peut jouer que de grosses sommes en or, se vante à tous les ci-devant qui la fréquentent qu'elle est soutenue par le ministre de l'intérieur. — Mingot, officier de paix, a dit avant-hier chez Decarrière qu'il ferait saisir • toutes les maisons de jeu qui ne l'avaient pas payé, ainsi que ses collègues, et a promis à ce Decarrière de le protéger.

Café Chrétien, — 11 n'y avait pas grand monde, à cause de l'assemblée du Panthéon. L'expulsion de Job Aymé y a causé la plus grande joie; on espère que les deux Conseils seront ainsi successivement purgés de tous les royalistes qui y siègent. On a parlé des persécutions qu'ont éprouvées les patriotes en prairial ; on s'est emporté contre les membres du Comité de sûreté générale, surtout contre André Dumont, qui a eu la barbarie de repousser des malheureuses femmes avec leurs enfants à la mamelle qui venaient solliciter la liberté de leurs maris; aussi sera-t-il un des premiers à y passer.

Société du Panthéon. — Plusieurs membres de cette Société ont proposé d'adresser une pétition au Directoire pour l'engager à faire cesser l'agiotage scandaleux qui se fait au Palais-Egalité; d'autres ont ajouté qu'il fallait aussi solliciter, dans cette pétition, la taxe des choses de première nécessité ; mais, sur la représentation de plusieurs

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ftotrev membres, quil serait daBgweus de faire une pareiJIe lentalive dins ic mwmcnl où le Directoire s'occapc à découvrir les vérilables eaufieB de la miscre publique et y apporter du remède par l'emprunt forcé, la Société a résolu d'attendre encore quelque temps avant que de s*uccii]>er de cet objet.

(Irch. nnt.. F'. 38M1.|

Cr.mnir lirt jimmaur du IS iiiïôse. — - A vts. A commencer do 15 m\ùw. l'ibonn-'-incnt de ce journal sera de 200 livres par mois ou de 6 francs méu!liquo» par triinoulre; voyes-CD les raisons dans le n" 117'. >■

Iti NIVOSK AN IV (6 JANVIER 1796).

HaI'POHT do ;BIIRBAU central du n PflVOSE.

Eapril public. —■ Miil^rrê la coiitiimilâ dn calme, el quoique le pri\ des denrées ait un peu fléchi, d'après le rapport de quelques inspecteurs [assertion contredite par d'autres], nous ne pouvons pas pour cela présenter un détail plus consolant que ces jours passés de la (Situation des habitante de cette grande commune. L'agitation des esprits est toi^ours la même; la difficulté habituelle de la vie fait éclater de tous côtés des plaintes et des murmures. Les pères de famille et les pauvres rentiers sont plongés dans la plus affreuse misère. Si nous jetons d'ailleurs les yeux sur les objets relatifs & l'ordre public, & la politique et aux finances, nous n'apercevrons pas les choses sous un aspect plus favorable. On se plaint de voir Paris aossï sale et le pavé aussi mal entretenu, ainsi que des vols qui se commetlent avec une effronterie sans exemple. Les agioteurs, plus multipliés que jamais, trafiquent ouvertement, avec l'impudence la plus atroce et la cupidité la plus eETrénée, de toutes les fortunes publiques et privées. D'une part, si l'on considère tous les dangers dont la République est entourée, on verra que le petit nombre des royalistes, qui sont encore de bonne foi, gémissent sur leur sort, regrettent les formes rie l'ancien régime, et, préférant le calme de la servitude aui

t. Noui n'aroni rien trouvé lâ-deiau* dans ce n* il! du Censeur.

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orages de la liberté, désirent le retour de leurs anciens maîtres sans crise ni déchirements. Les aristocrates effrénés au contraire, sans cesse en proie aux prestiges de Tillusion, tourmentés de la passion de reconquérir leurs prérogatives, se livrent à toute la fougue de leur imagination. Ceux-ci, animés sans relâche de Tesprit de vengeance, mettent en œuvre tous les moyens de séduction et font jouer tous les ressorts de la malveillance pour avilir et dissoudre la République. En opposition aux sectateurs de la royauté, si l^on veut faire attention aux nouvelles Sociétés réunies au Panthéon, maison de Noailles et autres endroits, composées de patriotes exagérés, on reconnaîtra sans peine que ces démagogues outrés voudraient que, comme eux, on eût en exécration tous les individus qui ne partagent pas leur opinion; ils ne daignent pas même les apprécier, et, pour peu qu'un de ces malheureux proscrits dise ou fasse quelque chose de bon ou juste opposé à leurs sentiments, ils regorgeraient sans pitié aux pieds de leur idole. Tel est Tesprit des conversations recueillies dans beaucoup de maisons particulières.

Cafés. — Les entretiens des habitués des cafés ont particulièrement roulé sur la guerre, l'emprunt forcé et la cherté des subsistances. Entre autres choses, on y disait que la suspension d'armes n'avait été consentie par le Directoire exécutif que pour parvenir à réorganiser l'armée de Sambre-et-Meuse, presque entièrement détruite par les défaites qu'elle a essuyées, qui ont coûté, ajoutait-on, plus de cinquante mille hommes à la République. On prétendait encore que, dans la Vendée, nos troupes ne sont pas en meilleur état, et que c'est pour cette raison que le gouvernement garde le silence. — L'emprunt forcé, comme nous l'avons déjà observé plusieurs fois, est regardé par les uns comme une mesure très salutaire; par d'autres, il n'est considéré que comme un moyen d'opérer de plus en plus la dépréciation des assignats, de tolérer ouvertement l'agiotage, de soumettre le public à l'arbitraire, aux vengeances particulières, et enfin comme l'expédient le plus propre à ruiner sans ressource un grand nombre de citoyens. — Quelques inspecteurs rapportent que l'on voit, dans les cafés, un grand nombre de particuliers qui se lamentent sur la dureté de leur position, et qui s'écrient avec amertume : « Avec mille écus de rente que nous doit la République, nous n'avons pas le moyen de nous procurer un morceau de pain. »

Spectacles. — ... A celui de la République, l'orchestre a joué le Chant du Départ et l'hymne des Marseillais. Les jeunes gens ont fait beaucoup de bruit et ont demandé les Folies d'Espagne. Un militaire s'est fâché et les a traités de Chouans. La pièce, qui a commencé à

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rinstant, a terminé la discussion Au Vaudeville, à la fin de la

seconde pièce, un citoyen placé au parquet s'est permis de siffler et de crier : A bas la pièce l à Toccasion d*un couplet dirigé contre les anarchistes. Aussitôt tous les spectateurs ont demandé vivement quil fût mis à la porte. Le commissaire de police s'en est emparé ; il a été conduit au corps de garde ; après les vérifications de ses papiers, il a été remis en liberté, sa carte lui a été rendue, et il lui a été fait une forte réprimande sur son inconséquence.

Observations très importantes rédigées à une heure après-midi. — Il existe, dit-on, un projet formé par les orfèvres du Palais[-Égalité], les gros marchands et les agioteurs en chef, de se rassembler aujourd'hui dans la maison d'Aligre, à Toccasion de concerter entre eux les moyens de se soustraire à l'emprunt forcé. On les croit même disposés à profiter de l'absence de la Légion de police pour exciter quelque soulèvement. — 11 existe, dit-on, de nombreux rassemblements aux environs de Paris, dont l'objet parait être de conjurer contre la République

HOUDBYER.

(Arch. nat, AF iv, 1472.)

Bureau de survehxance.

Mœurs et opinions, — Beaucoup de boutiques sont fermées aujour- • .^

d'hui, fête des Rois. — Le rassemblement qui a eu lieu à Glichy^^n'existe plus; tout est désert dans ces environs; mais Ton a remarqua .^^ que les mêmes voitures, que l'on voyait àGlichy,vont par les Ghamp^^^^. Ëlysées et sortent de Paris. On les suivra. — 11 s* est fait un repas d^^Q^ famille au café du Caveau, Palais-Égalité; on y a tiré la fève sanr::rr}s crier : Le roi boit! — Au Palais-Egalité, il y avait beaucoup de part' /^ culiers portant des chapeaux ronds tout neufs sans être retap^^j sans être bordés, et leur tombant sur la figure et les épaules, auqu^^/^ est adaptée une très petite cocarde tricolore, tellement cachée soi/^ le ruban qu'à peine la voit-on; cette cocarde est placée derrière/^ cliapeau. — Des malveillants répandent le bruit que les succès de Tarmée de Gharette vont en croissant et que le fort de cette armée est près de Rouen

HOUDEYER.

(Vrch. nat., AF iv, 1472.)

Rapport présenté au ministre de l'intérieur. Esprit public. — Les aristocrates, les royalistes, en un mot tous

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es ennemis de la République continuent de jeter feu et flammes îontre l'emprunt forcé, et jurent qu'ils ne le paieront pas. On assure ^ue ce sont les membres des anciens Comités révolutionnaires qui en iirigent l'assietle, et que tous ceux qui ont été incarcérés avant le ) thermidor sont beaucoup plus imposés que les autres. — Des "emmes disaient, dans les rues du faubourg Marceau, que des marchands de vin de leur connaissance étaient imposés à 600,000 livres; îlles en paraissaient fâchées. « D'ailleurs, ajoutaient-elles, ce ne sont pas de mauvais citoyens. » Ces derniers mots donnent lieu de penser qu^elles regardent cet impôt comme une taxe révolutionnaire mise ?ur les aristocrates. — On eût désiré que l'instruction du ministre des finances sur l'emprunt forcé eût désigné plus clairement les classes les contribuables et indiqué plus positivement à chacun ce qu'il devait payer. — Les propriétaires des maisons menacent leurs locataires de leur donner congé, s'ils ne paient le terme échu quatre fois sa valeur; cela excite beaucoup de plaintes. — Les fermiers refusent le numéraire au coin de la République. L'on désirerait, lorsqu'il y en aura davantage en circulation, que l'on infligeât des peines à ces délempteurs (sic) et que l'on retirât tout l'ancien. — Hier, on a hi, au café Conti, une lettre d'un volontaire qui est passé dans les bandes de Charette, avec la moitié de son bataillon, et qui se loue beaucoup (lu traitement qu'il y éprouve. On y a dit aussi que la ville de Rouen ôtait en insurrection, que les Chouans étaient maîtres de toute la Normandie, etc. — L'on n'approuve point le choix qu'a fait le gouvernement du nommé Désaudray pour gouverneur des Invalides. — Un administrateur des charrois entretient l'actrice Mezeray à :iOO,000 livres par mois. — L'on joue toujours beaucoup d'or chez le

nommé Poisa, Palais-Egalité. — L'on se plaint des infidélités de la poste aux lettres. Le receveur du district d'Albi avait adressé à la Trésorerie plusieurs paquets d'assignats valeur et d'autres biffés ; âi l'ouverture des paquets, on n'a trouvé que les biffés. — Le rejet de la résolution du Conseil des Cinq-Cents au sujet de Job Aymé, fait par celui <les Deux-Cent-Cinquante (Anciens), a causé une grande joie aux royalistes, et leur a fait dire que ce dernier Conseil sauverait la France. — L'on répand le bruit qu'un mouvement doit bientôt avoir lieu, sans dire pour quel molif.

Jeunes gens. — Quelques-uns reparaissent dans les rues en uniforme et disent qu'ils vont ainsi se promener pendant quelque temps pour avoir l'air de rejoindre, puis qu'ils iront trouver leurs camarades dans la foret de Mormal. — Il en est défilé ce matin un peloton dans la rue Honoré, ct* qui a donné lieu à des murmures. Fies uns Tome 11. 40

disaient : « Allez vous faire tuer pour des b qui nous volent et

nous aflament! » Les autres soutenaient que c'étaient les Jacobins qui provoquaient toutes ces mesures violentes pour exciter le peuple à une insurrection contre le gouvernement. — Le jardin des Tuileries devient, à la nuit tombante, le théâtre du libertinage le plus scandaleux ; les soldats surtout y commettent des horrears ; l'on s'y bat, et l'honnête citoyen ne le traverse qu'en tremblant

Beracd, cAe/.

(Arch. nat., F7, 3840.)

Autre rapport au ministre de l'intéribub.

Café Chrétien. — Il y avait beaucoup de monde. La nomination du ministre de la police a beaucoup occupé les habitués de ce café. Ils ont fait comprendre que Camus avait été conseillé sous main de donner sa démission, parce qu'il ne plaisait pas aux patriotes. Us n'ont pas approuvé celle de Merlin (dé Douai), quoique quelques-uns d'entre eux se soient vantés d'avoir son oreille : c'est un modéré qui n*aime point les Sociétés populaires, et qui sera bientôt remplacé. On a parlé de Lebois et de Babeuf, dont la plume énergique démasquera toujours les scélérats qui sont dans le Corps législatif, malgré les persécutions qu*on leur fait éprouver. On attend avec impatience la décision du Conseil des Deu\-Gent-Cinquante (Anciens) sur la résolution de celui des Cinq-Cents au sujet de Job Aymé; si elle n'est pas du goût des habitués, ce sera le signal d'un mouvement semblable à celui du 31 mai pour purger les Conseils. De nouvelles figures s'introduisent dans ce café, tandis que de leur côté des émissaires de la Société parcourent les départements. 11 y a déjà huit à dix Sociétés dans Paris; on y a substitué au titre de président et de secrétaire la dénomination spécieuse de premier et de second orateur.

Esprit public, — La proclamation du Département pour inviter les citoyens à payer l'emprunt forcé a été lue avec avidité; on espérait d'y trouver la loi qui détermine les contribuables, mais en vain; celle afliche a été regardée comme une déclamation, qui fera sûrement moins d'effet que les avertissements que Ton a envoyés et que l'on enverra chez les préteurs. L'emprunt forcé est toujours Tobjet de toutes les conversations; tant que la plupart des contribuables se sont flattés de n'être imposés qu'à 5,000 livres en assignats, il leur a paru une mesure excellente qui devait sauver la République et remettre au pair les assignats qui resteraient dans leurs portefeuilles; mais aujourd'hui que Ton se voit porter sur le rôle pour une somme

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beaucoup plus forte, on crie et on jette feu et flammes. Du reste, il faut encore redire ce que l'on a déjà dit dans le dernier rapport, que Ton se plaint de Tarbitraire qui règne dans la perception de cet emprunt : par exemple, Ton citait hier, au balcon du théâtre Feydeau, un teneur d'hôtel garni, rue de la Loi, vis-à-vis la Bibliothèque nationale, qui, disait-on, est imposé à 6,000 livres en numéraire et par conséquent à 600,000 livres en assignats, et qui n^a pour toute fortune que les meubles de son hôtel garni. On cite encore la maison de Ginot et Charlemagne qui a été imposée à 18,000 livres en numéraire. Enfin les avertissements que Ton a envoyés aux prêteurs qui doivent composer la seizième classe ont jeté Talarme dans tout Paris, car plusieurs d'entre eux n'ont pas même pour toute fortune la somme exigée. — Il n'est sorte de calomnies que n'inventent les malveillants pour avilir le gouvernement et inspirer la défiance au peuple ; selon €ux, l'emprunt forcé est destiné à payer les indemnités du Directoire et des deux Conseils, l'armée n*en aura pas un sol; cet impôt reviendra tous les deux ans, et le travail du Directoire sur cet objet est déjà tout préparé. Ce n'est plus Babeuf qui rédige sa feuille incendiaire, c'est Barras, membre d'un Directoire qui souffre l'existence de la Société du Panthéon, dont le but est de faire renaître les^acobins de leurs cendres. Une nouvelle Vendée éclatera bientôt dans le Lyonliais ; les jeunes gens de la première réquisition vont se déclarer en rébellion dans différentes parties de la France, etc., etc. — Grand nombre de ces messieurs doivent se rassembler ce soir chez les Acteurs et les actrices des grands spectacles et notamment chez celles des Français, Emilie Contât, Mezeray, Lange, etc., pour y faire les rois; on y mangera des gâteaux à la fève, que l'on vend publiquement au Palais-Égalité. — Si les royalistes, les agioteurs et autres contribuables se déchaînent contre l'emprunt forcé, les ouvriers au contraire et la classe du peuple ne cessent de répéter que l'on ne saurait trop frapper sur tous ceux qui ont concouru, par quelque moyen que ce soit, au renchérissement des denrées et marchandises; ils craignent que le gouvernement ne se laisse toucher par les réclamations, et le bruit s'est déjà répandu que les ministres en sont accablés. On disait hier, au café Corazza, que l'un d'eux, consulté sur un avertissement de 6,000 livres, avait répondu que cet avertissement avait été fait à la hâte, et que Ton ne devait pas le regarder comme obligatoire de la somme entière, mais comme un avis pour donner quelque chose ; qu'eux-mêmes en avaient agi ainsi, puisque, sur un pareil avertissement, ils n'avaient donné que 60,000 livres en assignats. Ce bruit a tranquillisé beaucoup de contribuables. — - Aujourd'hui, ce

n'était plus le représentant Camus que Ton disait être minisire de la police, mais bien Merlin (de Douai). « Si Merlin convient à la justice^ disail-on, pourquoi le retirer d'un ministère qui est sa partie, puisqu'il est homme de loi, pour le mettre à la police qu'il ne connaît point, n'ayant jamais passé au Comité de sûreté générale, où il aurait pu en prendre une idée ?» Le public veut pour cette place, non seulement un homme qui ait du mérite, mais le mérite de la chose. — Les plaintes se multiplient chaque jour contre les dilapidations de TAgence des subsistances. Un tanneur disait par exemple que l'administration comptait au moins une fois plus de suif et d'huile qu'il n'en fallait pour apprêter les cuirs. — Parmi les agioteurs qui font la hausse et la baisse, on cite Delfls, rue des Petits-Champs, n* 48, et Boscalis, rue des Filles-Saint-Thomas. — Les marchands d'argent, réunis en groupe, se disaient hier : « Sous peu de jours, nous allons avoir un grand coup et qui réussira mieux que celui du 13 vendémiaire • . »

(Arch. nat., F « c m, Seine, 18.)

Journaux.

Crordien de la Constitution du 16 nivôse : «c Les papiers publics sont remplis de déclamations sur la misère du peuple, sur ses besoins et ses privations. Combien ces détracteurs du bon temps où nous vivons sont injustes ! Combien ils sont ou trompeurs ou trompés ! Ce n*cst pas aux marchés, dans les rues, dans la demeure des simples citoyens qu'il faut aller chercher le thermoniôtre de notre richesse, de notre bonheur et de Fabondance dans laquelle nous nageons ; mais à Thôtcl d'Aligre, salon de la Réunion, rue d'Orléans-Honoré. C'est là que les productions de la nature et des arts sont mises à contribution pour faire couler d'heureux jours et de plus heureuses nuits à nos modernes sybarites. C'est là que le Pérou, et TEurope et TAsie viennent étaler leurs richesses et se disputer à l'envi la gloire de parer nos belles et de relever le mérite de nos petits mai très. Jamais le bal d'Aligre n'ofTrit un plus beau spectacle que samedi dernier. Entre toutes les aimables du jour, on y remarquait une femme, naguère recommandable par sa figure, et qui se dédommage aujourd'hui des ravages du temps par les agréments de la toilette. 0 combien sa robe de moussejine brodée en or, ses bracelets, ses chaines* ses colliers, ses millions de diamants désespéraient de prétendantes ! Combien elle faisait d'envieuses! Combien on la déchirait à voix basse! Comme on se disait à Toreille que la renommée u*était point mensongère, quand elle nous a annoncé que des mains puissantes avaient rassuré la fortune chancelante du banquier uitramontain Mais trêve de plaisanteries. N'est-il pas

1. Il y a, dans le m(>me carton, un autre rapport du 16 nivôse, portant en mar^e la mention : Journaux. Schmidt le donne presque en entier, t. III, p 55. II est insignifiant.

629 DIRECTOIRE EXÉCUTIF [7 janvier 1796]

honteux que ce luxe effréné, impudemment affiché, insulte d'une maniôre aussi atroce à la misère publique? Le Directoire exécutif devrait bien se faire présenter le registre du citoyen dé Boissi \ directeur de ce bal. Il trouverait sur la liste des abonnés les noms des nouveaux Crésus, qui sont, à force de bassesses et de rapines, pan'enus à se placer dans la voiture, derrière laquelle ils faisaient jadis Fespalier. Ces vampires lui fourniront plutôt les moyens de l'emprunt forcé, que toutes les dénonciations et autres petits moyens auxquels on a la sottise d'avoir recours. Voilà, voilà les hommes sur lesquels il faut frapper, et non sur de malheureux rentiers qui, parce qu'ils ont un revenu de 20,000 livres, jadis considérable, mais aujourd'hui presque nul, sont portés les i)remiers sur les rôles du quart plus imposé. » — Ami des lois du 20 nivôse : « Les Chouans commencent à s'introduire au tliéâtre de la Repu- . blique ; ils y ont paru en force le 16 ; on jouait la Marseillaise ; cet air, qui leur déchire l'oreille, fut hué ; ils crièrent à leur ordinaire : La toile ! P. . ., membre du Conseil des Anciens, irrité de cette abomination, se leva et dit aux Chouans : « Misérables, allez dans la Vendée, puisque cet air vous fait » tant de peine; allez rejoindre Charette; on ne joue pas près de lui les airs pa- » triotiques ; mais non, vous êtes trop lâches! » Les cris de :La toile! cessèrent. — La Légion de police s'organise bien lentement, et quelques chefs qui la commandent n'inspirent aucune confiance, surtout ceux choisis par Aubry ; on croit que le général Bonaparte est chargé d'éloigner de ce corps tout ce qui n'esl pas patriote prononcé et bien prononcé. » — Censeur des Journaux du 16 nivôse : « Les aimables continuent de porter dans leur poche de gilet un talisman de bois ou de plomb dont la forme dessine à la silhouette les figures de Louis XVI et de Marie- Antoinette, et dont l'effet est de préserver ses heureux possesseurs de la rage révolutionnaire, de la peste républicaine et du tonnerre des dieux de la terre. »

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