‹ Paris pendant la réaction thermidorienne et sous le Directoire. Recueil de documents pour l'histoire de l'esprit public à ParisChapitre 110 sur 141 · La fin du rappoit manque · texte numérisé non relu

La fin du rappoit manque

lité et dans les environs, on voit tous les soirs des citoyens et même des femmes assez bien vêtues demander Faumône. Un grand nombre d'Allemands et d*AngIaîs affluent dans Paris, font de grosses dépenses en numéraire et tiennent le langage le plus contre-révolutionnaire. — Malgré la défense faite aux limonadiers de donner à jouer au loto, on joue tous les jours chez Paquier, rue d'Angivilliers, n* 153, et la société n^est pas des plus républicaines. — Le prix des marchandises est considérablement diminué dans les départements du Midi, et le louis n'y vaut que 2,500 livres. — La lettre du ministre de la police au Bureau central, afHchée aujourd'hui*, a attiré grand nombre de lecteurs : « A la bonne heure, disait-on ; voilà un homme qui parle avec fermeté; il faut espérer que la police se fera et que les choses iront mieux. » — Les forts de la Halle ou fariniers ont exigé' hier impérieusement une hausse considérable de salaires; ils ont demandé 100 livres pour le transport de chaque sac, et l'administration a été, dit-on, forcée de les leur accorder. Voilà donc mesnetirs les fariniers dans le cas de gagner par jour 2 à 3,000 livres. Tous leB citoyens qui ont appris cet événement, indignés que ces colporteurs fassent ainsi la loi et rançonnent si impunément la République, désirent avec ardeur qu*on leur fasse porter la peine de leur audacieuse cupidité. Ils voudraient qu'on fit les sacs de farine moins grands et moins lourds. Les forts trouveraient alors des concurrents pour le transport des sacs de farine et ne seraient plus employés, ou ne le seraient qu'à des prix raisonnables. — L'on craint que les habitants des campagnes, qui possèdent aujourd'hui toutes les richesses, ne soient épargnés dans Temprunt forcé. — On disait hier, au café Procope, d'une manière à ne pas laisser de doute, que beaucoup d'individus venaient à Paris chargés d'or au moyen duquel ils faisaient rayer de la liste des émigrés leurs parents et leurs amis et soustraire les pièces contre ceux qui sont détenus ; il parait que ce moyen a réussi à plus d^une personne. On disait, dans le même café, que les prêtres réfractaires allumaient partout le flambeau du fanatisme, et que, si le gouvernement n'y prenait garde, ils perdraient la République. — Malgré les cris de tous les malveillants contre Temprunt forcé, déjà quelques olgets de première nécessité ont diminué, ce qui apaise un peu les murmures de la classe indigente. — On a parlé dans les cafés de la nomination de Génissieu au ministère de la

1. Il s'agit de la lettre du 17 nivôse an IV par laquelle Merlin (de Douai)

annonçait au Bureau central sa nomination au ministère de la police, et

expliquait les principes qui dirigeraient son administration. [Rédacteur du 20 nivôse.)

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justice'; on n'a rien dit de ses talents, mais on Ta accusé d'être un homme de parti, dont les bureaux ne seront peuplés que de Jacobins. — Des groupes nombreux environnaient hier les crieurs du Journal du Soir, qui annonçait la suppression des filles publiques ; plusieurs voix se sont élevées, comme de concert, pour dire qu'en ce cav» il fallait retrancher quelques myriagrammes aux députés, puisque ce serait une dépense de moins pour eux. — L'on se plaint plus que jamais de la falsification des vins et eaux-de-vie. — L'on continue de détériorer les voitures déposées à Thôtel de la Vaupalière, faubourg Honoré. — On a dit dans un café que le Directoire représentait bien et donnait ses audiences avec dignité; mais que le président Heubell avait un fils d'environ dix-huit ans, qui montrait une fierté plus que royale, depuis qu'il demeurait au Luxembourg; on ajoutait qu'il serait bon que son père en fût instruit pour réprimer la morgue de ce jeune homme, qui se croit sans doute Théritier du trône.

Patriotes, — Outre la Société du Panthéon et le café Chrétien, les patriotes exclusifs se rassemblent dans beaucoup d'autres endroits et notamment chez Chambellan, traiteur, rue du Carrousel. Ceux-ci répandent le bruit, depuis quelques jours, d'une nouvelle insurrection toute prèle d'éclater; ils ne donnent point de renseignements positifs, soit qu'ils les ignorent, soit qu'ils ne veulent pas s'ouvrir davantage, dans la crainte de voir avorter leurs projets. — Des citoyens, réunis paisiblement aux Champs-Elysées, disaient que tous les septembriseurs s'étaient réunis dans le sein de la Société du Panthéon, qu'elle ne respirait que le sang, et que, si le gouvernement n'y prenait garde, il en serait la première victime.

Royalistes, — Les uns (ceux qui craignent le retour de la Terreur) commencent à convenir que le gouvernement actuel est préférable à tout autre, et qu'il serait infiniment dangereux, dans les circonstances présentes, dépenser à un changement; les autres disent, au contraire, que le Directoire est absolument décidé à casser le Conseil des Cinq-Cents pour rétablir la royauté, et qu'il sera soutenu par les trois quarts de la France.

Emprunt force', — Les plaintes sur l'arbitraire de cet emprunt continuent, et même avec plus d'aigreur qu'auparavant. La taxe de 6,000 livres en numéraire, imposée sur une infinité de personnes que l'on dit partout être hors d'état de la payer, fait bien des mécontents ; par exemple, celle qui porte sur les citoyens logés en hôtel garni,

1. En effet l'ex- conventionnel Génissieu avait été nommé minisire de la justice par arrêté du Directoire du i5 nivôse an IV. Il exerça ces fonctions jusqu'au I i germinal de la mome année, époque où il fut nommé consul à Barcelone.

parmi lesquels on compte des marchands de lunettes, de cire à cacheter, etc., tels que ceux qui logent dans la maison de Bourgogne, rue Montmorency ; chez Bourgeois, rue Quincampoix, et dans la maison de Ghâlon^ rue Martin. On dit qu'il y a des rues entières, comme celles des Lombards, Saint-Denis, etc., dont les marchands, riches ou pauvres, sont indistinctement imposés à cette somme.

Jeux. — On est toujours étonné de voir subsister la maison du no 44 et li3 au Palais-Egalité, ainsi que celles des n^' 1282 et 4286, rue Neuve-des-Petits-Champs , vis-à-vis la Trésorerie, maisons connues pour des étouffoirs. — 'Malmazet et le chevalier de Ghàtilion, connus pour escrocs, viennent de louer le n® 88, Palais-Egalité, pour y tenir un jeu de commerce; ils en ont fait leur déclaration chez Gomminge, commissaire de police de la section de la Butte-des- Moulins. Il se joue toujours beaucoup d'or et d'argent chez Bossard et chez la Robinot. D'après les différents [rapports] précédemment fournis, cette maison a été saisie cette nuit. Delanaux, marchand de bœufs, disait hier qu'il avait perdu un million depuis quelques jours, mais qu'il lui en restait bien d'autres. Il y a un an que cet individu était dans la plus profonde misère. Il demeure rue Mêlée.

Agioteurs. — Fournier, rue du Mail, n® 14, a acheté ce matin 300 louis, dont 200 à un de ses voisins, nommé Lasonier. Liotier, rue Grammont, n^ 540, en a acheté 100 à Maigret, fameux agioteur et joueur de la Bourse, à 5,500 livres, prix du cours de la Bourse. — On dit que le citoyen Delisle, gendre du citoyen de Sainte-Groix, dit Guyenne, rue des Canettes, est un accapareur riche en assignats, argent, toiles, tabacs et autres marchandises. — On dit encore que le nommé Benoist, orfèvre, quai des Orfèvres, a beaucoup acheté d'or et (le bijoux, lorsque les assignats étaient au pair, et qu'il a fondu beaucoup d'espèces.

11. — . . .* La sévérité que le gouvernement vient de déployer contre quelques journalistes a été fort applaudie de la saine partie du peuple. On pense qu'il est grand temps d'étendre cette mesure sur les faiseurs de placards. Ces derniers sont peut-être encore plus dangereux que les folliculaires, parce que Taffiche en général porte un caractère incendiaire qui ne peut qu'alarmer les esprits timides corrompre les esprits faibles, et entraîner à des désordres les esprits prompts à s'exaspérer. Les honnêtes gens espèrent que le gouvernement ne s'en tiendra pas là, qu'il sentira enfin la nécessité de réprimer la licence de la presse et de donner des bornes à la liberté dont elle doit jouir. — On remarque que les papiers publics ont

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annoncé cette mesure avec une modération qui ne leur est pas ordinaire, et qu'ils ne se sont pas permis la plus légère réflexion.

[Les jeunes gens de la première réquisition, obligés de rejoindre, répandent le bruit que le Calvados a arboré la cocarde blanche; ils le font dans l'espoir de provoquer un mouvement des clubistes. — Ceux qui partent disent qu'il est à croire que l'armée de Charette manque d'hommes, puisqu'on les envoie pour la recruter. — On persuade aux campagnards que les environs de Paris vont être garnis de troupes, ce qui les désole ; car, Tannée dernière, leurs champs ont été dévastés par les soldats. Urgence de les rassurer. — Détails sur la manière dont s'opèrent les versements de l'emprunt forcé.]

(Arch. nat., F \ 3840.)

Rédacteur du 20 nivôse : « Arrêté du 18 nivôse an IV. — Le Directoire exécutif arrête : Tous les directeurs, entrepreneurs et propriétaires des spectacles de Paris sont tenus, sous leur responsabilité individuelle, de faire jouer chaque jour par leur orchestre, avant la levée de la toile, les airs chéris des républicains, tels que la Marseillaise, Ça ira, Veilloiu au salut de VEm~ pire et le Chant du Départ, Dans l'intervalle des deux pièces, on chantera toujours rhymne des Marseillais ou quelques autres chansons patriotiques. Le théâtre des Arts donnera, chaque jour de spectacle, une représentation de VOffrande à la Liberté, avec ses chœurs et accompagnements, ou quelques autres pièces républicaines. Il est expressément défendu de chanter, laisser ou faire chanter l'air homicide dit le Réoeil du peuple. Le ministre de la police générale donnera les ordres les plus précis pour faire arrêter tous ceux qui, dans les spectacles, appelleraient, par leurs discours, le retour de la royauté, provoqueraient l'anéantissement du Corps législatif ou du pouvoir exécutif, exciteraient le peuple à la révolte, troubleraient l'ordre ou la tranquillité publique, et attenteraient aux bonnes mœurs. Le ministre de la police mandera, dans le jour, tous les directeurs et entrepreneurs de chacun des spectacles de Paris; il leur fera lecture du présent arrêté, leur intimera, chacun à leur égard, les ordres qui y sont contenus; il sur\eillera l'exécution pleine et entière de toutes ses dispositions, et en rendra compte au Directoire. — Reubell, président; Lagarde^ secrétaire général. » — Gardien de la Constitution du 22 nivôse : « Un arrêté du Directoire exécutif, en date du 18 nivôse, ordonne aux directeurs des spectacles de faire chanter la Marseillaisey Ça ira, Veillons au salut de l'Empire, le Chant du Départ, Jusque-là tous les vrais républicains applaudiront à l'arrêté; mais seront-ils du même avis sur l'article suivant : w II est expressément défendu de chanter, « laisser ou faire chanter l'air homicide dit le Réveil du peuple » ? Le Directoire n'a point Tautorité législative. Sur quoi peut être basée sa défense? Quelle sera la peine encourue par celui qui ne s'y conforme point? Quant à répithète homicide donnée à l'air du Réveil du peuple, d'où lui vient-elle? De ce que les égorgeurs <lu Midi l'ont chanté dîins le cours de leurs assassinats? Mais l'hymne des Marseillais n'a-t-il pas été souillé par les mêmes horreurs? N'a-l-il pas été le cri de ralliement des massacreurs du 2 septembre? N'a-l-il

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pas servi à célébrer les égorgemcnts révolutionnaires? N'est-ce pas à ce chant de la victoire que des charrettes de victimes étaient traînées à la boucherie, que des milliers de citoyens de tout âge et de tout sexe étaient noyés, fusillés et mitraillés? Devons-nous pour cela l'appeler homicide? Non. S'il fallait proscrire tout ce qu'ont souillé les hommes de sang, rien ne serait épargné ; tous les titres dont s'honorent les vrais jiatriotes devraient être rayés de la nomenclature française, jusqu'au nom républicain, que les scélérats veulent s'appliquer exclusivement. •> — Courrier républicain du 19 nivôse : «< Paris, 18 nivôse. — On a arrêté, dans les environs du Palais-Égalité, un «sscz bon nombre de ces hommes qui proposent à l'oreille 'des passants de leur acheter bon marché ou de vendre cher de la monnaie métallique. Le nombre de ces sous-agioteurs est si considérable qu'à midi le Jardin du Palais-Égalité en est encombré au point qu'il est difficile de le traverser. »

DXXXII 19 NiVOSE AN IV (9 JANVIER 1796).

Rapport du bureau central du 20 nivôse'.

Esprit public. Subsistances. — A la fontaine des Petits-Pères, pi des Victoires, les citoyens qui s'y trouvent rassenr)blés se plaignent la petite portion de pain qu'on leur accorde et se répandent en jures contre le gouvernement.

Finances. — L'emprunt forcé est l'objet ordinaire des conve lions; on dit que, lorsqu'il sera entièrement payé, le plan es^t, e/^, timbrer tous les assignats en circulation, et que le timbre sera payé à raison de 25 p. 0/0.

Agioteurs. — L'observateur a vu faire un marché d'ime certaine quantité de louis sur le pied de 5,550 livres, et il rapporte que le café de Chartres était rempli d'agioteurs, dont plusieurs tenaient des propos séditieux contre la République.

Ordre public. — Hier, il y avait au Jardin national un groupe qui s'entretenait des jeunes gens de la première réquisition; on disait que plusieurs d'entre eux avaient pris ries établissements ilepuis deux ans et s'étaient mariés, qu'ils ne pourraient faire que de mauvais soldats; quelques-uns des mêmes groupes ajoutaient: a II faudra bien qu'ils fassent comme nous; ils trouveront de bons maître?, et on verra s'ils aiment la patrie. » — Au calé Italien, toujours les

1. Par cxccplii.n. ce rapport est intitulé, dans l\>ri|ïinal : « Hnpport généril île \:\ siirveill.inro ».

mêmes entretiens sur la suspension d'armes, l'emprunt forcé et les troubles du Midi; on y disait aussi que les agents des gros capitalistes tenaient l'or et l'argent à haut prix, afin de soutenir la valeur des marchandises. — Un inspecteur a découvert une manœuvre de la part des accapareurs, afin de se soustraire à l'emprunt forcé. Ils se proposent, dit-on, de déposer leurs marchandises dans des maisons d'encan et de porter au Directoire les clefs de leurs maisons pour

faire voir que, ne possédant rien, ils sont hors d'état de payer .

On a entendu plusieurs jeunes gens, sur la place du Palais-Égalité, se dire entre eux que tous ceux qui iront rejoindre les armées ne sont que des sots. — Dans le faubourg Antoine, on se plaint que l'emprunt forcé occasionne un grand préjudice à la fabrication et à la vente des meubles, et que, si les choses ne changent point, les ouvriers ne pourront plus vivre.

Spectacles, — L'arrêté du Directoire exécutif qui enjoint à tous les directeurs de spectacles de faire jouer avant la levée de la toile Thymne des Marseillais et les airs patriotiques, et de les faire chanter entre les deux pièces, a donné lieu à de grands murmures et de grandes agitations. Aux théâtres de TOpéra-Comique, de Louvois, de Vaudeville et de la République, la lecture de cet arrêté a été en général assez applaudie; néanmoins, on a entendu quelques coups de sifflet et on a remarqué des signes d'improbation, et les mécontents des deux sexes sont sortis. Mais, au théâtre de Feydeau,la fureur et la rage se sont laissées apercevoir de la manière la plus forte; les deux tiers des citoyens qui occupaient les premières loges sont sortis pour un moment, en disant que le gouvernement voulait ramener le règne de la Terreur; cependant l'observateur qui rapporte ce fait ajoute que plusieurs personnes avaient approuvé cette mesure du Directoire comme propre à ranimer l'esprit public, tombé depuis quelque temps dans une sorte d'inertie. Au théâtre de l'Ambigu-Comique, il s'y trouve habituellement des jeunes gens de la première réquisition, qui font beaucoup de bruit avec des femmes publiques. Plusieurs d'entre eux disent hautement que ceux qui rejoindront sont des sots, et qu'à leur égard, ils ont trouvé le moyen de se soustraire à cette infâme réquisition. — Il est midi, et dans ce moment on rapporte qu'il y a quelques rassemblements au Palais-Égalité qui annoncent les dispositions de porter le désordre aujourd'hui* dans les spectacles. L'œil de la surveillance la plus sévère sera ouvert sur tous les objets de ce rapport qui mériteront une attention particulière

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