‹ Paris pendant la réaction thermidorienne et sous le Directoire. Recueil de documents pour l'histoire de l'esprit public à ParisChapitre 111 sur 141 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

[g JANVIER 1796] DIRECTOIRE EXÉCUTIF 642

Marchés. — Comme étant jour de grand marché, les halles étaient hier fortement approvisionnées, surtout en fruits et légumes

HOUDBYER.

Arch. nal., F ', 3840, et AFiv, 1472.)

Rapport du bureau de surveillance.

Mœurs et opinions, — La diminution de certaines marchandises donne beaucoup d'espoir ; ceux qui sont intéressés à la hausse s'efforcent de persuader que cette baisse n'est que momentanée, de sorte que les détaillants ne veulent point diminuer les prix excessifs de leurs marchandises. — Les habitués du Palais-Ëgalité témoignaient hier leur satisfaction aux nouvelles affligeantes du Midi, dont on s'entretenait dans tous les cafés ; ces mêmes individus disaient qu'il était bien juste de venger des parents et amis qui avaient été assassinés sur ceux qui gouvernent aujourd'hui, que le tour de Paris n'était pas éloigné, mais qu'il n'était pas encore temps. -— L'affiche du ministre de la police générale a fait la plus grande sensation * ; on désire beaucoup l'exécution de ses promesses ; on espère qu*il préviendra les maux que pourrait produire la coalition de gros marchands. — Chez le limonadier, rue des Pères, un homme, se disant revenir de Rouen, annonçait que la majorité des habitants de cette commune ne voulait point se conformer à la loi de l'emprunt

forcé

Houdeyer.

CArch. nat., AFiv, 1472.)

Journaux.

Le Censeur des Journaux des i9 et 20 nivôse : « Le Censeur et TAbonné.

— L'Aho.nnk : Vos sermons finiront-ils bientôt? — Le Censeur : Pourquoi? — L'Abonné : Ils m'ennuient. — Le Censeir : Je ne me suis pas charge d'amuser tout le monde. — LWbonné : Au lieu de ces longues dissertations sur la morale, ne j)ourriez-vous pas nous donner plus de nouvelles? — Le Censei'r: Quelles nouvelles? — I/Abonnk : Nouvelles étrangères. — Le Censeur : Lisez la Gazette française, — L'Abonné : Nouvelles des départements. — Le Censeur : Lisez le Journal des hommes libres, — L'Abonné : Nouvelles de Paris.

— Le Censeur : Lisez le Courrier de Paris. — L'Abonné : Mais je n'en serai pas plus habile, ot je n'aurai j)as évité l'ennui. — Le Censeur : Vous êtes <lifficilc. — L'Abonné : Pas j)lus (ju'un autre, mais j'aime la variété. — Le Ces-

1. CVst sans date une allusion i la lettre de Merlin (de Douai) au Bureau ccn tral. Voir plus haut, p. 03G.

643 DIRECTOIRE EXÉCUTIF [10 janvier 1796]

SEUR : Prenez les Annales de la République française. — I/Abonnk : La hardiesse. — Le Censeur : Le Messager du Soir. — L'Abonné : Les dénonciations. — Le Censeur : L'Ami des Lois. — L'Abonné : Les épigrammes. — Le Censeur : UHistorien. — L'Abonné : Les polémiques. — Le Censeur : Les Patriotes de 89. — L'Abonné : Les hachures. — Le Censeur : Le Tableau de Paris. — L'Abonné : Le trait. — Le Censeur : Les Nouvelles politiques. — L'Abonné : Les débats du Corps législatif. — Le Censeur : Le Républicain. — L'Abonné : Mais je n'aime point la morale. — Le Censeur : Prenez le Postillon des Armées. — L'Abonné : Je n'aime point la critique. — Le Censeur : Prenez le Journal de Paris. — L'Abonné : L'esprit me fatigue. — Le Censeur : Lisez le Bulletin national. — L'Abonné : Je hais les déclamations. — Le Censeur : Abonnez-vous au Courrier de V Égalité. — L'Abonné : L'aigreur et l'esprit de parti me déplaisent souverainement. — Le Censeur : Vous avez le Bonhomme Richard. — L'Abonné : Mais ne pouvant avoir tous ces journaux à la fois, quel est celui d'entre eux qui réunit le plus de variété et le moins d'esprit de vengeance et de parti? — Le Censeur : VAbréviateur. »

Rapport du bureau central du 21 nivôse.

Esprit public. — Les rapports de ce jour annoncent que Paris est tranquille et, sur tous les objets de surveillance, il est résulté les observations suivantes.

Subsistances. — Les plaintes sur la modique portion de pain que les boulangers distribuent et la cherté de celui qui se vend sur les places sont toujours les mêmes. Cependant, le public voit avec plaisir la diminution du prix de quelques denrées, et il conçoit un heureux augure.

Agiotage. ^^^ons n'avons pas de faits particuliers sur les individus qui entretiennent ce fléau ; on a seulement remarqué qu'ils sont toujours nombreux et qu'ils font paraître leur inquiétude. Quelques observateurs rapportent que ces agioteurs se flattent que leur chagrin sera de peu de durée.

Culte catholique. — Dans les édifices consacrés au culte, tout s'y est passé hier avec calme et décence, et, dans les cérémonies et prédications, on n'a rien vu et rien entendu de contraire à la saine morale et aux principes du gouvernement.

Ordre public. — L'afliche du ministre de la police, adressée aux

commissaires du Bureau central [du canton] de Paris, a paru faire plaisir ; on désire en général que la police s'exerce avec exactitude dans cette grande cité et que le calme y renaisse, ainsi que dans toute rétendue de la République ; on ne désire pas moins que le nouveau ministre prenne des mesures rigoureuses pour ramener les mœurs, entretenir la salubrité, la propreté, et empêcher les vols journaliers qui se commettent. Le Bureau central, qui forme le même vœu, secondera le ministre par tous les moyens qui sont dans ses mains. — Les royalistes réclament contre le Directoire exécutif, le menacent, et cherchent à indisposer le peuple contre lui. Us annoncent même qu'à la fin du mois il y aura un grand coup qui le culbutera. L'inspecteur qui rapporte ces faits déclare qu'ils lui ont été communiqués par des patriotes de sa connaissance, qui ont entendu, dans de^ maisons particulières, tenir ces propos séditieux et par les maîtres et par les domestiques. — On se plaint, dans quelques cafés, que la loi qui enjoint aux jeunes gens de la première réquisition de partir ne soit pas exécutée dans tous ses points, et que le Directoire exécutif, qui le premier devrait les maintenir, conserve dans ses bureaux plusieurs citoyens soumis à la inquisition*

Politique. — Dans quelques cafés. Ton s'entretient du bruit que Ton dit se répandre d'un arrangement prochain avec l'Angleterre. On désire vivement que cette nouvelle ne soit pas sans fondement.

Finances, — L'emprunt forcé fait toujours le sujet des conversations parmi les habitués des cafés. Le vœu parait assez général pour Texécution de cette mesure, d'où dépend, dit-on, le salut de la France. Dans quelques lieux publics, on disait hier que dix-huit balaillons sont en marche pour venir sur Paris, et qu'on les fera loger chezle^ citoyens qui se trouveront en demeure du payement de leur contribution. — Il était aussi question des massacres à Lyon, sur lesquels les bons palriotes gémissent, et ils disent que les troubles qui ont eu lieu dans cette cité sont occasionnés par les mécontents et par ceux qui veulent éluder le payement de l'emprunt forcé, et l'on persiste a croire que les gros marchands s'empresseront de vider leurs magasinî^ pour y parvenir plus sûrement.

Spectacles. — Les chants patriotiques ont été bien accueillis ol même applaudis par la majeure partie des spectateurs. Quelques-uns ont manifesté des marques d'improbalion dans les différents théâtres et quelques coups de sifflets se sont fait entendre dans celui de la rue l'cydeau. On a entendu des citoyens se dire entre eux : « Paris e?i tranquille ; il semble qu'avec ces chansons on veuille organiser une nouvelle insurrection. » Une voix a demandé par dérision /a Catnqua,

645 DIRECTOIRE EXÉGL'TIF [10 janvieb 1790]

Un autre a demandé Cadet lîousscl^ la Queue du Chai. Au théâtre du Marais, quelques particuliers voulaient que Ton chantât le Réveil du peuple. Toutes ces demandes ont été vivement combattues par les patriotes. — Au Théâtre-Italien, le parterre a crié : Vive la République ! Ghénard a chanté Thymne des Marseillais, qui a été accueilli d*un coupdesifUet. Au total, toutaété parfaitement tranquille. Les mécontents ont été en petit nombre. — Au théâtre des Arts, plusieurs jeunes gens se sont retirés dans le foyer pendant le temps qu'on exécutait VOffrande à la Liberté, qui a excité de vifs applaudissements et des cris de Vive la République ! — |Le Bureau central redoublera de surveillance, surtout dans ces circonstances où il se manifeste des dispositions contraires au bon ordre

Marchés. — L'approvisionnement était très peu considérable

HOUDEYER.

(Arch. nat., F » «^ III, Seine, 18, et AFiv, 1472.)

Mœurs et opinions, — Le bruit courait hier que le Directoire exécutif avait reçu des lettres de Lyon, qui annonçaient que cette ville était en pleine insurrection, et que les royalistes avaient arboré

la cocarde blanche — Une grande quantité d'étrangers remphs-

sent les maisons garnies ; on craint que les massacres du Midi ne se répètent à Paris. — La chasse faite hier aux jeunes gens de la première réquisition les rend plus tranquilles, surtout dans les spectacles. Les murmures s'y font entendre de leur part, relativement à l'arrêté du Directoire, qui, disent-ils, gène l'opinion publique par des ordonnances de police.

Houdeyer.

(Arch. nat., AF iv, 1472.)

Extrait des rapports particuliers.

20 nivôse, cinq heures du soir, — La tranquillité règne dans ce moment au Palais-Egalité. Les jeunes gens se promènent dans les galeries ou sont dans les cafés ; ils s'entretiennent de choses et d'autres analogues à leur âge. — Beaucoup de filles. — Les agioteurs tranquent, malgré le jour de décade et de dimanche. — L'ordre règne aux portes des spectacles. Les personnes qui prennent des billets sont d'une mise honnête ; cependant, quantité de petits polissons sont dans les

rangs pour en avoir. Des détachements de dix à douze volontaires se

rendent dans les spectacles comme pour servir de renfort

20 nivôse, six heures du soir. — Trois particuliers passaient Teau vers les Quatre-Nations ; un d'eux dit aux deux autres : « Je vais crier tant que je pourrai pour qu'on nous donne le Réveil du peuple, » Le Palais-Ëgalité est tranquille; les grilles en sont fermées ; le monde se promène sous les galeries. Beaucoup de cavalerie prête à marcher, placée rue des Capucins. Beaucoup aussi d'infanterie, légion de police, dans la rue Neuve-Roch jusqu'à la place Vendôme. Les boulevards sont tranquilles, ainsi que les faubourgs et les différents arrondissements de Paris.

Hannocque-Guérin, Hocdeyer.

(Arch. nat., F \ 3840.)

Rapport présenté au ministre de la pouce.

Emprunt forcé. — Cet emprunt fait toujours l'objet exclusif de toutes les conversations. Ceux qui connaissent déjà leur taxe jettent feu et flammes ; ceux qui ne sont pas encore imposés craignent de l'être au-dessus de leurs moyens. Quoi quïl en soit des réclamations bien ou mal fondées que chacun fait contre cet emprunt, on ne peut douter que les mécontents, qui sont en aussi grand nombre, n'emploient tous les moyens pour en empêcher Teffet. Ils disent déjà aux ouvriers qu'ils ne les feront plus travailler, que les ateliers vont être fermés, etc., ce qui les aigrit beaucoup, de manière que tout le monde crie contre une mesure qui, il y a quinze jours, était regardée par tous comme très salutaire. Si l'emprunt forcé n'était pas à Tordre du jour dans toutes les conversations, il ne serait question que des devoirs du ministre de la police ; le public espère qu'une de ses premières opérations sera de chasser du Jardin -Égalité les agioteurs et les filles publiques.

Thnâtres. — On a joué à celui de Nicolet, hier, une pièce nouvelle intitulée : Les Réclamations contre l'emprunt forcé. Cet ouvrage renferme les sentiments du vrai républicanisme, et développe très adroitement les vues du gouvernement sur cette opération. Le public Ta accueilli avec transport, et il serait à désirer que les auteurs travaillassent dans ce genre vraiment patriotique, et qui ne ressemble nullement aux rapsodies, faites sous Robespierre, dans lesquelles on ne prodiguait que des plates louanges à tous les suppôts du terrorisme. Lorsqu'on y a lu l'arrêté du Directoire, excepté les spectateurs des premières loges, les autres ont applaudi avec fureur, et, après que

647 DIRECTOIRE EXÉCUTIF [<0 janvier 1796]

Torchestre en a exécuté les airs patriotiques, un individu s*étant avisé de demander tout haut le Réveil du peuple, Timprobation du public s'est manifestée sur-le-champ» et ce particulier a été arrêté. — Une dispute étant survenue entre des jeunes gens et quelques soldats de la Légion de police, ils sont sortis pour se battre. Mais quelques camarades des premiers leur ont dit : « Vous êtes bien sots de vous battre avec ces gueux-là ; il faut les assassiner à coups de couteau sur les boulevards, après le spectacle, comme nous avons résolu de faire. » — Au théâtre du Vaudeville, à la lecture de l'arrêté du Directoire*, le mot homicide, appliqué à l'air du Réveil du peuple, a été généralement hué ; il y a eu très peu d'applaudissements. A celui de la République, cet arrêté a singulièrement étonné les spectateurs ; le parterre a applaudi, mais toutes les loges et l'orchestre ont gardé le plus morne silence. A celui de Louvois, presque toutes les premières loges ont présenté le spectacle de la stupeur- A ces mots : « L'air homicide du Réveil du peuple», un bruit sourd d'improbation s'est fait entendre, et l'on est sorti des loges, sitôt que l'on a commencé de chanter : Veillons au salut de VEmpire. Le parterre au contraire a fait entendre des applaudissements à la lecture du chant. Cet arrêté a produit à peu près le même effet dans tous les autres spectacles. — Les grosses cravates, les royalistes et les malveillants de toutes les classes regardent cet arrêté comme le tocsin de la Terreur, tandis que les hommes sensés et les bons citoyens n'y voient qu'une mesure salutaire pour réchauffer le patriotisme ; ils pensent d'ailleurs que le Directoire saurait bien réprimer les entreprises des clubs, s'ils osaient s'écarter [sic).

Esprit public. — Les royalistes disent que le gouvernement fait fabriquer pour 400 millions de billets de 1,000 et de 2,000 livres; qu'il y a trente presses d'assignats de 50,000, qui travaillent toute la nuit ; qu'il emploie grand nombre d'ouvriers à Meudon pour des choses fort inquiétantes; qu'il fait encore venir trente mille hommes à Paris, etc. — Les patriotes pensent que des royalistes en place, déguisés sous le manteau du patriotisme, ont trompé le gouvernement en faisant transférer à Cherbourg Cormatin, qui sera sûrement enlevé sur la route par ses camarades. Ils pensent encore que l'organisation des municipalités de Paris se fait trop lentement, et qu'il est dangereux que des royalistes ne trouvent le moyen de s'y glisser pour entraver la marche du gouvernement. Enfin ils ajoutent que le travail de la commission des Dix-Sept a été illusoire, puisque tous les

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