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21 NIVOSE AN IV (il JANVIER 1796).
Rapport du bureau central du 22 nivôse.
Esprit public, — Le calme paraît se mainlenir, et la surveillance du jour a produit les observations suivantes sur la situation de Paris.
Subsistances. — Le peuple témoigne toujours son mécontentement de ce que, malgré les espérances qu'il avait conçues d*une augmentation, les boulangers continuent de lui délivrer la même portion de pain. Cet aliment de première nécessité, quoique fort abondant sur les places publiques, se vend toujours excessivement cher. La diminution du prix des denrées et autres comestibles est réelle en gros^ mais en détail elle est presque insensible. Cependant ce premier pas fait espérer, d'après le bruit qui s'est répandu, que Ton va augmenter incessamment la quantité de pain et qu'on en délivrera par bouche une livre du poids de 14 onces.
Agioteurs. — L'agiotage s'est fait hier au Palais-Ëgalité comme à l'ordinaire. On y vendait publiquement des bottes, des souliers, des estampes et du tabac. Les marchands d'argent mettent de la différence dans le prix des écus frappés au coin de la royauté de ceux frappés à celui de la République ; ils payent les premiers 1,300 livres et les autres 1,200. Nous pensons que cette différence ne provient que du poids.
Ordre public. — Un observateur rapporte que partout on fait l'éloge du nouveau ministre de la police, et qu'on attend de lui qu'il purgera Paris des fripons et des malveillants qui y abondent. Un autre agent a observé, que, dans les différents quartiers qu'il a surveillés, le peuple conçoit de grandes espérances de l'énergie du gouvernement, dont toutes les mesures paraissent dirigées vers la tranquillité et le bonheur public.
Politique. — Les citoyens, rassemblés en grand nombre dans les cafés, s'entretiennent de différents sujets. Dans celui de la République, un observateur en a remarqué quatre, dont la conversation , qui avait pour objet le gouvernement, a été très applaudie, surtout l'un d'eux, qui s'était permis les propos suivants : « Comment voulez-vous que nous ayons un bon gouvernement ? Les législateurs ne s'entendent pas entre eux, ils sont toujours d'opinions différentes; celui qui veut
lu JA-NVLEH ITBfi] UIRECTOIItE EXÉCI;TIF tJM
le bieu esl conlredit par un autre ; il n'y a pas d'ensemble ; enlin c'est un rouage lout neur, dont le grand ressort est toujours [irét à cas^r. >
Finances. — Les conversations dans les cafés roulent toujours sur l'emprunt Torcé. Dans celui de Corazza, l'on disait que le publie était très heureux d'avoir à faire à des membres aussi énergiques que ceux du Directoire eitéaitif. Au café de Valois, les sentiments u'élaient pas Its mêmes. On y prétendait que les citoyens se verraieol forcés de vendre leurs meubles pour satisfaire au payement de cette imposition qu'on appelait vexatoire. Plusieurs particuliers ont été jusqu'à dire que le Directoire exercera des actes de tyrannie plus violents que ceux qu'on a vus sous le régne des rois.
S/ieclacles. — Au IhéAlre du Vaudeville, on a arrêté un jeune
homme pour avoir sifflé l'hymne des Marseillais. Un détachement de la force armée, qui s'est présenté k la porte de ce spectacle, a fait présumer qu'il avait la consigne de ne laisser sortir personne. L'ne terreur panique s'était répandue parmi les spectateurs, dont la plupart, surtout ceux qui élaient dans les loges, ont quitté le spectacle. Ce qui a donné lieu à cet événement, c'est la conduite indécente d'un jeune homme qui, monté sur une banquette, a demandé en jiiranl l'exéculion de l'arnHé du Directoire, l'u acteur en habit national a chanté la Marseillaise. Le jeune homme, entouré d'une dizaine d'au* très, disait : « Il faut que cela aille, ou bien des coups de bâtons i tous ces Chouans, b Les jeunes gens se sont retirésen jurant et disant qu'ils allaient en faire autant au théâtre de la République. Cette menace ne s'est point exécutée. — La même frayeur s'est emparée des citoyens qui étaient au théâtre du Marais, oCi l'on avait répandu le bruit que ce spectacle était cerné, afin d'arrêter les jeunes gensde la première réquisition. — Au thé&tre de la République, oq a ajouté aux chants patriotiques un couplet, dont l'objet était de réconcilier tous les partis. Ce couplet a été généralement applaudi. — A celui de la rue Feydeau, les trois airs ordonnés par l'arrêté du Directoire ont été joués avec les mêmes applaudissements. Un acteur s'élaat présenté pour chanter l'hymne des Marseillais, le pubhc a demandé Gaveaux ; il a paru et a été bien accueilli. Tout s'y est passé au reste fort tranquillement, si ce n'est que quelques vols y ont été commis.
Surveillance. — A l'atelier où l'on perfectionne les canons,
rue de Lille, il y a eu un refus formel des ouvriers de continuer leurs travaux. Ils demandaient une augmentation de prix considérable. Cette mutinerie a pour excitateurs des mihtaires mis en réquisition pour ce genre de travail, et notamment un nomme Augustin, jeune
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h omme de première réquisition. Le commissaire de police militaire a reçu ordre de se transporter à cet atelier et de prendre les mesures
convenables pour y ramener Tordre
Marchés. — Les arrivages ont été forts lents et les différents carreaux faiblement approvisionnés
HOUDEYER.
(Arch. nat., AFiv, 1472 et F > «III, Seine, 18.)
Rapport du bureau de surveillance.
Mœurs et opinions. — La journée d'hier* s'est passée avec tranquillité ; Thymne des Marseillais s'est chanté dans tous les spectacles avec beaucoup d'applaudissements. Au théâtre de Louvois, l'acteur qui a chanté cet hymne y a ajouté un couplet patriotique de sa composition. Au théàtrç des Jeunes-Artistes, boulevard du Temple, cet hymne a été chanté à grand chœur. Au théâtre de la rue Feydejiu, l'hymne marseillais a été chanté, mais par la plus mauvaise voix de ce théâtre. Au théâtre de la République, l'hymne a été très applaudi au parterre ; silence dans les petites loges; quelques murmures particuliers, mais sourds ; on a crié bis^ mais le chant n'a pas été recommencé.
Surveillance. — • . .Le bal de la rue des Pères est toujours composé de militaires et de jeunes gens de la première réquisition ; ils se flattent de se révolter contre ceux qui viendraient les arrêter. Le billard de la rue Benoit est rempli de ces mêmes jeunes gens.
Houdeyer.
(Arch. nat., AF iv, 1472.)
Rapport du bureau central sur l'esprit des journaux.
Censeur des journaux. — Le Censeur des journaux pourrait être appelé aujourd'hui le Censeur du gouvernement ; on en va juger par les réflexions suivantes sur le dernier arrêté du Directoire, relativement au chant des Marseillais. « Défendre de laisser chanter un air devenu le signal des massacres du Midi, c'est sagesse, c'est remplir
son devoir, c'est prévenir des querelles. Mais ordonner de chanter
que signiQent ces mots? Le Directoire a la surveillance des spectacles,
1. Ce rapport, daté du 21, se rapporte, on le voit, à la journée du 20. Mais c'est une exception. En général, les rapports du « bureau de surveillance » ont pour objet les événements de la journée même dont ils portent la date.
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mais les spectacles sont-ils à ses ordres ? Est-il plus permis au gouvernement d'ordonner qu'on chantera tel air, que de commander qu'on goûte telle chanson ? Les lois pénales sont-elles autre chose que des défenses? Le gouvernement pouvait dire : « Vous ne chanterez c( aucune chanson, puisque les chansons sont devenues des sujets de « querelle et des brandons de guerre civile. » Mais ordonner de chanterquatre chansons privilégiées, et avouées par un parti qui inspire de justes défiances, n'est-ce pas se déclarer ouvertement le protecteur de ce parti? Nous soumettons cette question au Directoire, mieux informé. »
Courrier extraordinaire du citoyen Husson. ^- 11 prétend que les Jacobins ont juré la perte du citoyen Benezech; il regarde le démembrement du département de l'intérieur comme « un très grand commencement de disgrâce » pour ce ministre. Le Courrier extraordinaire arinonce qu'un grand nombre de députés vont être expulsés du Corps législatif par suite de la violation qui a chassé Job Aymé^ et que la nation ne sera plus représentée par ceux qu'elle a élus, mais par ceux qu'il plaira au parti dominant d'agréer ou de choisir. Il cite pour autorisation de celte idée ce passage de ïAmi des lois^ par Jeanbon Saint-André : « Ses semblables auraient bientôt le même sort. » — Un article de la même feuille tourne en ridicule Charles Duval, rédacteur des Hommes libres^ et connu par « son énergie » révolutionnaire.
Nouvelles politiques. — En parlant des gazettes étrangères, dont il donne souvent des extraits, Pauteur de ce journal dit en substance : « 11 est aisé de voir qu'elles ont infmiment rabattu de la jactance qu'elles affectaient dans le moment de nos derniers désavantages. » Et, plus bas, il ajoute : « Il y a tout lieu d'espérer qu'à l'expiration de Tarmistice, la chance tournera entièrement en faveur de la République. » Ce langage contraste singulièrement avec le ton ordinaire de ce journal, qui a semblé jusqu'ici prendre plaisir à ne nous annoncer que des défaites.
Eclair, — Il attaque VAmi des lois, qui a dit sérieusement dans un de ses numéros : « Un de mes correspondants, arrivant de Lyon, n'y a trouvé qu'un seul véritable ami de la liberté, et encore n'est-ce pas un Français, c'est un Suisse. » Quel avantage, dit le critique, trouvent certaines personnes à faire croire ainsi que les patriotes sont en minorité en France? N'est-ce pas manque de politique autant que de justice ?
Journal de Perlet, — Offre un article sur le même sujet et dans le même sens.
6b3 DIRECTOIRE EXÉCUTIF [11 janvier 1706]
Batave. — Il contient une adresse des Patriotes de 89 de Saint- Omer au Conseil des Cinq-Cents. Le but de ces citoyens est de faire expulser de la Législature les Job Aymé, les Rovère, les Cadroy, etc. — En parlant du bruit qui a eu lieu au théâtre de la République au sujet de la Marseillaise^ il dit que le citoyen P , membre du Conseil des Anciens, irrité de l'insolence des « spectateurs chouans », se leva et leur cria : « Misérables, allez dans la Vendée, puisque cet air vous fait tant de peine, allez rejoindre Charette : on ne joue pas près de lui des airs patriotiques; mais non, vous êtes trop lâches, etc. » Ces paroles produisirent la plus heureuse sensation.
Patriotes de 89, — Une lettre de Lyon, adressée à ce journal, porte que jamais on ne relèvera Tesprit public dans cette ville, que jamais on n'en expulsera les assassins contre-révolutionnaires, tant que le Directoire n'y enverra pas, comme à Marseille, un Fréron. — Ce journal contient en outre une circulaire, écrite parle citoyen Turreau de Linières aux Comités civils de Paris; cette lettre a pour objet de presser le départ des jeunes gens que l'âge appelle aux frontières. — Un autre article, signé R. . ., prend le parti des commis contre lesquels on crie chaque jour avec injustice. 11 prouve que le sort de ces citoyens ne peut mériter la jalousie de qui que ce soit. Il n'en est pas de nrôme, dit-il, du sort des fermiers, agioteurs, marchands, etc., dont le plus grand nombre est gorgé d'or, et d'or pris dans nos poches.
Messager du soir. — Une lettre, signée de La Porte, citoyen de la section des Gardes-Françaises, contient des réflexions critiques, sur l'arrêté relatif à la Marseillaise, Il prétend que cet arrêté désigne mal à propos le Réveil du peuple comme un air homicide ; il dit, à ce sujet que, malgré que des scélérats aient chanté l'hymne superbe des Marseillais, en conduisant des victimes à Téchafaud, il ne l'entend pas avec moins d'admiration dans les spectacles, et qu'il doit en être ainsi du Réveil du peuple, dont on a pu également abuser. « Je vous avoue, ajoute-t-il, que, si c'est pour Paris que cette mesure a été prise, loin de produire l'enthousiasme qu'enfante l'amour de la liberté, j'ai cru remarquer qu'elle n'avait fait naitre dans l'âme de tous ceux qui désirent l'ordre, la tranquillité générale et le règne paisible des lois, que cette funeste terreur qu'imprime la tyrannie. »>
Journal des hommes libres. — Cette feuille, qui ne fait pas souvent l'éloge du gouvernement, lui donne aujourd'hui des bénédictions extraordinaires, au sujet de l'arrêté du Directoire dont se plaignent le Censeur, le Messager du Soir et autres. Elle juge de la bonté de cet
arrêté par le mécontentement qu'il produit chez les royalistes, mécontentement qui est poussé à Textréme. — Voici encore un trait décoché au ministre de l'intérieur et au député Cadroy : « On est surpris que le ministre de Tintérieur ne fasse point imprimer les papiers qui ont été saisis sur un émigré dans le département de F Ain ; il s'y trouve des lettres du roi de Vérone, où il parle de Cadroy avec la plus tendre amitié et avec la plus vive reconnaissance. On a vu ces lettres chez le ministre, et l'Ami des lois l'engage à les rendre publiques. »
Journal de Paris. — Il se met depuis quelqM temps à Tabri derrière sa nullité ; aujourd'hui son article le plus piqaaMl est une charade.
Gazette française. — Elle apprend au public que la répartition vicieuse de Temprunt forcé a réduit au désespoir un grand nombre de petits marchands, et que la manière d*imposer fournit aux vrais agioteurs des prétextes pour crier à Tinjustice et à l'arbitraire.
HOUDKYER.
(Arch. nat., F % 3840.)