‹ Paris pendant la réaction thermidorienne et sous le Directoire. Recueil de documents pour l'histoire de l'esprit public à ParisChapitre 114 sur 141 · DXXXV · texte numérisé non relu

DXXXV

Rapport du bureau central du 23 nivose.

Esprit public. — L'examen des rapports de la surveillanee de ce jour a produit les renseignements suivants. Le calme s'est soutenu hier à Paris.

Subsistances. — Les choses étant à peu près au même état, nous n'avons rien à ajouter aux observations contenues dans notre dernière feuille, si ce n'est qu^on se plaint très amèrement de la cupidilé et de rinfidélité des femmes de campagne, qui vendent, à un prix révoltant, le lait mélangé de la moitié d*eau et de mauvaise farine. La taxe des denrées est demandée comme chose indispensable

Of*dre public. — L^espérance renaît chaque jour ; l'esprit public semble prendre de la consistance et se déclarer en faveur du gouvernement, malgré les insinuations perfides de quelques malveillants qui cherchent à le corrompre. Le Bureau central ne cesse de recommander la plus exacte surveillance à tous les agents à qui elle en a

655 DIRECTOIRE EXÉCUTIF [12 janvier 1796]

confié le soin. Un observateur rapporte qu'en différents lieux, le public désirait que les municipalités fussent en activité, afin de découvrir et extirper les abus énormes commis dans plusieurs sections de Paris par les hommes ci-devant en place, auxquels on reproche Tinlérét sordide qui les anime, Tintrigue et les dilapidations. On souhaiterait encore qu'il fût défendu très sévèrement de jeter les immondices par les fenêtres, et que les ordres les plus positifs fussent donnés pour balayer et faire disparaître la dégoûtante malpropreté qui encombre les rues depuis longtemps. On se plaint de toutes parts que les propriétaires des maisons ne veulent plus recevoir d'assignats pour leurs loyers. — Depuis plusieurs jours on remarque que des affiches apposées par ordre du gouvernement sont incontinent arrachées.

Finances — L'emprunt forcé agite toujours les esprits ; c'est principalement dans les cafés que l'on s'entretient de celte nouvelle contribution. Les opinions à cet égard sont toujours très partagées. Les uns, et c'est le plus grand nombre, ont à cœur que le gouvernement soutienne avec énergie les premières mesures qu'il a prises, d'où dépend, disent-ils, le bonheur de la République. D'autres prétendent que les moyens employés par le Directoire exécutif sont également vexatoires et arbitraires ; il est impossible, disent-ils, à la plupart des contribuables d'acquitter cette imposition, au paiement de laquelle toute leur fortune ne suffirait pas. Un agent rapporte à cet égard une conversation dont il a été témoin dans un café. Nous allons la rapporter textuellement : « Il nous reste une chose à savoir, disait un citoyen, c'est d'avoir la connaissance de la somme que payera chaque député. » Un autre, plus hardi, observa qu'ils étaient comme les ci-devant seigneurs de la cour gratis partout.

Agiotage: — Au Palais-Égalité, les agioteurs, réunis hier en grand nombre, demandaient à tous les passants, avec cette impudence qui leur est propre ; « N'avez-vous rien à vendre ?» — Nous ne devons pas laisser ignorer un bruit qui se répand, dont les observateurs nous font part aujourd'hui dans leurs rapports : on dit que le gouvernement n'a choisi l'emplacement des Petits-Pères, destiné à la Bourse, que pour faire cerner plus facilement ce local.

Spectacles, — Les airs et chants patriotiques ont été bien accueillis du plus grand nombre des spectateurs ; néanmoins les observateurs ont fait quelques remarques, dont nous croyons utile de rendre compte. Au théâtre Feydeau, l'opiniâtreté des musiciens à ne pas satisfaire promptement le public, qui avait demandé à plusieurs reprises l'air : Ça ira^ a excité quelques agitations et les a fait traiter

de Chouans; néanmoins cet air a été joué tant bien que msL Des renseignements particuliers nous apprennent encore que sept à huit militaires, qui étaient dans le parquet^ ont franchi les banquettes et sont venus à, l'orchestre pour frapper les musiciens; deux de ceux-ci se sont plaints d'avoir reçu des coups de plat de sabre. Sur ce même théâtre» au commencement de la seconde pièce, un citoyen a chanté plusieurs couplets patriotiques, dont le refrain était :

Nous ne reconnaissons, en détestant les rois, Que ramôur des vertus et Tcmpire des lois.

Ils ont été couverts d'applaudissements. Au Vaudeville, la Afonei/- /atseaété applaudie vivement par les jeunes gens mêmes; mais ils ont laissé voir que ce n'était que par ironie, car plusieurs se disaient : « Il n'y a pas un seul couplet qui ne soit dans notre sens, et appli« cable aux membres du Directoire ; ainsi nous ne risquons rien d'applaudir. »

Surveillance. — ... Plusieurs jeunes gens de la première réquisition ont été arrêtés cette nuit, notamment dans la section du Finistère

Bourse. — Le local de l'église des Petits-Pères^ destiné pour le rassemblement de la Bourse, n'étant pas encore débarrassé, les agents de change sont restés dans les corridors ou sur la place.

HOUDEYER.

(Arch. nat., AFiv, 1472.)

Rapport du bureau de surveillance.

Mœurs et opinions. «- Les spectacles du boulevard étaient ass remplis, surtout celui de Ribier, où Ton jouait la pièce de la Bécla mation sur l'emprunt forcé. L'hymne des Marseillais a été chanté accueilli de tout le public, mais l'on a remarqué qu'au théâtre d^^ Délassements, les artistes ne chantaient pas cet hymne de bon cœar, que même quelque$;-uns ont dit qu*il était l'étendard du terrorisme, que ces mêmes artistes ont bafoué celui qui lavait chanté décadi dernier, le traitant de démagogue. — On disait ce matin aax halles que différentes lettres, venant des déparlements, annonçaient que Ton faisait ouvrir de force tous les magasins, et que les marchandises en tout genre allaient reparaître. Chacun espère dans le Directoire exécutif, qui na cessé jusqu'à présent de montrer ce nerf républicain qui nous conduira au but désiré. — Des voyageurs disaient

657 DIRECTOIRE EXÉCUTIF [12 janvier 1796]

dans un cabaret, rue de la Coutellerie, qu'à Lyon et à Besançon on ne veut point décidément de papier ; qu'on ne reçoit que de la monnaie marquée au nom du ci-devant Capel; que les volontaires de la réquisition pillent partout où ils passent, parce que, disent-ils, ils ne peuvent rien avoir pour des assignats.

HOUDCYER.

(Arch. nat., AFiv, 1472.)

Journaux.

Ami des Ij)is du 25 nivôse : « Le Directoire a fait rouvrir la Bourse, ainsi que nous Tavions prévu; il a désigné un nouveau local, celui des Petits-Pères; des règlements conformes à la police, au commerce, à la sûreté des individus et à Tautorité du gouvernement vont être mis à exécution; déjà on ne peut entrer à la Bourse sans le récépissé de l'emprunt forcé. » — Gazette française du 23 nivôse : « Il parait aujourd'hui un arrêté du Directoire qui porte que la Bourse sera de nouveau ouverte '. I/église des Petits-Pères lui est assignée pour local ; on ne pourra y être admis que lorsqu'on justifîera du paiement de sa quote-part dans l'emprunt forcé. C'est aujourd'hui qu'en vertu de cet arrêté, la Bourse a dû être ouverte. » — « Avant-hier, il est entré ici plusieurs corps de troupes. Plusieurs spectacles ont été cernés ; une foule de jeunes gens, que leur âge appelle aux frontières, ont été saisis. Hier soir, l'hymne Marseillaise a été entendu avec plus de calme ; on a môme applaudi quelques strophes que chaque parti interprète à sa manière. Le ministre de la police ne s'est pas borné à signifier aux directeurs de théâtres l'arrêté du Directoire qui ordonne de chanter la 3farmZtoûe; il y a joint l'avis suivant* : M Les théâtres, citoyens^ doivent être l'école des mœurs républicaines; ils doivent offrir sans cesse aux amis de la Révolution les images qui leur sont chères, et non caresser dans l'âme de ses ennemis le souvenir d'un régime proscrit par le spectacle des objets propres à le rappeler. Avez-vous remarqué les applaudissements que ces derniers affectent de faire éclater à la vue d'un uniforme blanc? Délateurs de leur aversion pour l'uniforme national, ces applaudissements, du moins, ont blessé l'oreille des patriotes; et, puisque le royalisme veut se saisir de ce léger fantôme, sans doute vous vous empresserez de le lui enlever. Quelle espèce de gloire pourraient attacher les acteurs à cet uniforme, aujourd'hui porté par des hommes qui ne savent que se laisser battre? Sous la tyrannie des rois, il était non l'habit, mais la livrée du soldat, alors esclave; il convient que, sur la scène, comme dans nos camps, il soit remplacé par celui que le choix de la nation et la victoire ont à jamais consacré. Salut et fraternité : Merlin. »

1. Cet arrêté du Directoire exécutif, en date du 20 nivôse an IV, ordonoait que ài Bourse, fermée le 23 frimaire précédent, fût rouverte le 23 nivôse.

2. Cet avis, ou plutôt cette lettre du ministre de la police aux directeurs de théâtre, est en date du 20 nivôse. Voir le Rédacteur du 22 nivôse, p. 3.

Page 1