‹ Paris pendant la réaction thermidorienne et sous le Directoire. Recueil de documents pour l'histoire de l'esprit public à ParisChapitre 123 sur 141 · DXLV · texte numérisé non relu

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Rapport du bureau central du 3 pluviôse.

Esprit public. — La tranquillité dans Paris est toujours la même. Si quelques atteintes pouvaient lui être portées, ce ne sera que pour les raisons dont il sera parlé à l'article des subsistances.

Subsistances. — Le pain qui se vend sur les places est toujours fort cher. Le prix des denrées ne diminue que très insensiblement. D'un autre côté, le peuple, toujours réduit aux trois quarterons, se plaint amèrement de sa détresse; il serait à craindre que les malveillants en profitassent, et que, sous ce prétexte, ils ne cherchent à exciter quelque mouvement.

Agiotage. — Cet odieux commerce se fait toujours ouvertement, surtout sous les galeries du Palais-Egalité ; non seulement on y trafique sur le numéraire, mais encore sur les comestibles, notamment le blé et la farine, dont les brocanteurs se montrent entre eux des échantillons ; les passages sont tellement obstrués que les citoyens honnêtes peuvent à peine passer et sont exposés sans cesse à être volés par les filous. Un observateur rapporte avoir entendu dire, dans les cafés qu'il a surveillés, que, si le gouvernement voulait diminuer le nombre des agioteurs, il fallait qu'il s'occupât efficacement de procurer une existence sûre aux petits rentiers et aux employés de la République. Ils ajoutaient que cette mesure ferait rentrer en euxmêmes plus de vingt mille individus, qui ne se livrent à ce trafic scandaleux que par besoin.

Ordre public, — Dans plusieurs cafés, les opinions des citoyens sur les cérémonies du !«'' pluviôse étaient très partagées. Les uns disaient avoir vu avec le plus grand plaisir prêter le serment requis par la loi.

D'autres, qui étaient d'un avis contraire, prenaient le prétexte de la misère du temps et prétendaient que ces fêtes tournaient à la honte de rÉtat et n'avançaient pas ses affaires.

Politique. — On parle de l'arrivée à Paris du général Jourdan et de celle d'un ambassadeur de l'Empire. On se livre, à cet égard, à des conjectures les plus favorables d'une paix prochaine. Plusieurs citoyens pensent même que le gouvernement s'occupe des moyens de l'accélérer. D*une autre part, on dit encore que, si Ton manifeste une grande sévérité à Tégard des jeunes gens de la première réquisition, c'est uniquement pour montrer une force imposante et capable d'assurer l'exécution des traités projetés.

Finances. — La masse générale désire toujours la prompte exécution des mesures arrêtées par le Directoire exécutif pour le recouvrement de l'emprunt forcé, dont on attend de grands avantages. D'autres, qui sont d'un avis différent, disaient que cette imposition nouvelle ne marche pas ; ils se permettaient même de taxer le gouvernement d'injustice dans le mode de répartition, et lui attribuaient de soutenir le numéraire à un taux très élevé pour tirer plus d'avantages de cette contribution.

Spectacles. -* Au théâtre de la rue Favart, on a remarqué que les jeunes gens avaient crié bis à ces mots : Tremblez tyrans et vous perfides l mais que, leur cabale n'ayant pas été assez forte, leur demande a été sans succès. Au Vaudeville, la chanson patriotique : Vallons au salut de l'Empire^ a été vivement applaudie par le parterre, les troisièmes et quatrièmes loges ; le reste de la salle a gardé un morne silence, si ce n^est à Torchestre, où quelques individus ont fait entendre des murmures. Un militaire a voulu en mettre deux à la porte; cette querelle n'a pas eu d'autres suites^ et le calme s'est rétabli. Aa théâtre des Arts, l'observateur a été prévenu par le citoyen Rochefort, administrateur, et par le citoyen La Rue, inspecteur, tous deax du théâtre, qu'un nommé Marnet, se disant chef de la police militaire, s'était présenté sur le théâtre et s'était mal conduit, tant envers le citoyen La Rue qu'envers la plupart des danseurs. Il leur a dit ces propres paroles : « Il y a ici une police royale qui conspire. » Ces propos ont tellement indigné les danseurs qu'ils ont failli se jeter sar l'agresseur, qui a aussi insulté le citoyen Le Bret, un des agents du ministre de la police, qui a été traité de Chouan. L'observateur termine son rapport en annonçant que l'officier de garde, témoin de tous ces faits, y a mis ordre en faisant sortir ce perturbateur. Au théâtre Feydeau, une querelle, survenue entre deux particuliers pour cause d'opinions différentes sur des applications dans la pièce de La

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Veuve du Malabar , a troublé le spectacle un moment; quelques voies de fait très violentes ont eu lieu de la part de celui qui a trouvé mauvais que son adversaire ait demandé bis à un passage qui ne respire que rhumanilé. L'ofQcier de paix qui rapporte le fait dit qu'un petit combat allait s'engager, si son collègue et lui ne s'y fussent portés et n'eussent fait sortir Tagresseur, lequel en se retirant leur tint de fort mauvais propos.

Commerce. — Le peuple manifeste toujours un désir fortement prononcé de recevoir une ration de pain plus abondante ; on entend à cette occasion les citoyens de la section du Luxembourg se répandre en invectives contre les membres du gouvernement. D'autres, qui attendent tout de raffermissement de la République, espéraient que le renouvellement du serinent de fidélité à ses lois devait améliorer leur sort

Balle aux farines. — La farine est augmentée de prix : elle s'est vendue 18,000 livres la plus belle ; on la payait 50, 53 et 58 francs la livre en détail.

HOUDEYER.

(Arch. nat., AFiv, 1472, et F» « IIJ, Seine, 18.)

Rapport du bureau de suRVEaiANCE.

Mœurs et opinions. — Au puits de la Montagne Geneviève, des porteurs d'eau se parlaient entre eux, et un demandait aux autres s'ils ne voulaient point aller à la fête du dernier tyran. Plusieurs répondirent : « Nous n'allons point à cette féte-là : un tyran de mort, plus de cent retrouvés. » L^inspecteur qui a entendu ce propos est non seulement chargé de la surveillance de ces individus, mais encore de donner leurs noms, demeures et signalements. — Hier soir, dans les cafés du Palais-Égalité, à la lecture du Journal du Soir annonçant l'arrêté du Directoire sur la vente des meubles et effets de ceux qui n'auraient pas satisfait à l'emprunt forcé*, les uns disaient que la chose était inexécutable à cause du trop grand nombre [d']imposés ; d'autres disaient au contraire qu'il fallait beaucoup de sévérité dans ce moment, que c'était le seul moyen pour remplir l'emprunt forcé...

Houdeyer.

(Arch. nat., AFiv, 1472.)

1. Voir, dans le Rédacteur du 2 pluviôse an IV, la lettre du Directoire à ses commissaires en date du 27 nivôse.

Rapport sur les journaux.

Sentinelle. — Une lettre adressée aux rédacteurs de ce journal annonce la découverte d'un complot tendant à livrer Besançon aux ennemis ; le général Ferrand, à qui les traîtres s'étaient adressés pour la consommation de leur trahison, parait avoir bien mérité de la République, en découvrant la trame et les conspirateurs. « Mais, dit l'auteur de cette lettre, je ne puis me dissimuler que je le trouve bien avancé dans cette conspiration, et que sa conduite antérieure à ce grand événement me la fait suspecter beaucoup. » Ce journal renferme en outre des stances sur la mort du dernier roi des Français. Elles sont très énergiques et dans le sens le plus républicain.

Patriote de 89. — Le citoyen Doppet écrit au citoyen Real, rédacteur de cette feuille, pour appuyer la dénonciation portée par le citoyen Turreau de Lignière contre le Conseil de santé au sujet des certificats donnés par faveur à certains jeunes gens de la première réquisition. Les membres de ce Conseil de santé répondent à leur dénonciateur en rinterpeliant de prouver ce qu'il a avancé contre eux. Dans le cas de la négative, ils exigent une rétractation aussi publique que l'a été l'accusation.

Gazette nationale de France. — Elle parle de la découverte du complot dont la Sentinelle a fait une mention plus détaillée. — En rapportant ce qui s'est passé hier au Champ-de-Mars, elle annonce ce fâcheux événement : a A peine le Directoire s'était placé, qu'une partie des gradins de l'estrade s'est écroulée ; les citoyens placés sur ces gradins sont tombés, et le fracas des planches en a blessé six ou huit. »

Censeur des journaux. — Dans un article dont il nous promet la suite, le Censeur consacre ce principe : « L'inégalité des conditions fait le soutien de la société. » Le même journal répond aux reproches de modérantisme que lui a faits un citoyen dans la feuille de ïAmi des Lois. On remarque dans cette réponse un singulier moyen de justification. Le voici : « Lorsque nous étions royalistes, nous prêchions comme aujourd'hui obéissance aux magistrats, respect aux lois, guerre au crime, indulgence à l'erreur, etc.; depuis que noussonimef patriotes, nous prêchons, comme autrefois, indulgence à Terreu' guerre au crime, respect aux lois, etc. Nous avons donc changé d'«'| nion sur la nature du gouvernement sans changer de principes ^ la morale », etc. Le Censeur convient donc d'avoir été royaliste, d ' patriote depuis peu, et d'avoir changé d'opinions pohtiques; le ( seur n'est pas ferme dans ses principes.

695 DIRECTOIRE EXÉCUTIF [22 janvier 1796]

Ami des Lois. — En parlant des citoyens Truguet et Benezech, qui devaient faire les malades pour se dispenser d'aller à la fête d'hier, VAmi des Lois ajoute : « On assure cependant que, malgré leur goutte, ces messieurs pourraient bien danser ce soir au Luxembourg. »

L Historien. — Il invite le gouvernement à supprimer des dépenses inutiles, et il lui indique entre autres ce moyen de réduction : « Ne plus avoir de journaux à la solde de la République. » Il compare ensuite les diatribes insérées dans VAmi des Lois aux premiers numéros de Marat, et il cite plusieurs morceaux de ce premier journal pour prouver la similitude ; il annonce, à Tarticle Paris, qu'il y a quelques espérances de paix, et que les négociations sont renouées avec les puissances.

Annales de la République française. — Le rédacteur nous apprend que le ministre de la guerre, pour connaître les abus existant dans Tadministration des charrois, a ordonné une revue générale, qui a eu lieu le 23 nivôse, mais que le résultat de cette opération n'a pas encore transpiré.

Journal de Paris. — L'article Variétés n'offre rien de relatif à l'esprit public ; on y remarque des vers d'un représentant du peuple, Félix Faulcon, sur « la première jeunesse ».

Nouvelles politiques. — Cette feuille annonce l'arrivée du général Jourdan à Paris. Les uns croient qu'il a été appelé par le Directoire pour concerter les opérations de la campagne prochaine ; les autres pensent qu'il est venu communiquer des propositions de paix faites par les généraux autrichiens* On assure qu'il y a en ce moment à Paris un agent secret de la Prusse, chargé de négocier au nom des puissances belligérantes.

Messager du Soir. — Il rappelle qu'il y a un an, lorsqu'on célébra l'anniversaire du dernier roi, des jeunes gens portèrent Marat à l'égout Montmartre au milieu des a^xlamations de tout Paris, et qu'alors on ne les persécutait pas, et qu'alors on applaudissait à Tair homicide du Réveil du peuple. Ce changement qui s'est opéré tout à coup dans l'esprit des gouvernants fait le sujet d'un assez long article, dans lequel l'auteur exhale de nouveau sa bile contre les patriotes,

HOUDEYER,

(Arch. nat., F % 3840.)

Journaux.

Gardien de la Conslilution du 2 pluviôse : « On dit, mais nous sommes loin de donner le fait pour cerlain, que le Directoire va rapporter sa loi par

laquelle il ordonne et défend de chanter, suivant que les airs apparlionncnl à certaines paroles qui plaisent ou déplaisent à certains partis. Quoi qu'il en soit de la résolution du Directoire, Tair de la Marseillaise convient à tout le monde, et, loin de faire déserter les spectacles, il y attire un grand nombre de citoyens qui n'y vont précisément que pour applaudir cet air chéri de tous les républicains. Les applaudissements sont surtout unanimes cl réitérés aux passages suivants :

Contre nous de la tyrannie.

L'étendard sanglant est levé. . .

Tremblez tyrans et vous perfides, L opprobre de tous les partis.

Que faut-il penser de Tunanimité de tous ces applaudissements ? Tous les spectateurs ne sont certainement pas plus partisans de Tarrélé législatif du Directoire que des airs républicains ; mais le Français, né malin, trouve partout des allusions vraies ou fausses, au moyen desquelles il, exerce sa petite vengeance. 11 n'est rien dont il ne. puisse abuser, et les royalistes applaudiraient encore à Tair fraternel : « Les aristocrates à la lanterne, les aristocrates on les pendra. » Car ils prétendent, avec bien des républicains, qu'il y a plus d'upe espèce d'aristocratie. Chassez le naturel, il revient au galop. )>

Rapport du bureau central du 4 pluviôse.

Esprit public. — Paris reste calme, et, malgré la situation pénible des circonstances, les esprits paraissent toujours bien disposés.

Subsistances, — On est très mécontent de voir renchérir de nouveau les objets dont le prix avait un peu tléchi, tels que le pain, la viande, les pommes de terre et autres denrées.

Agiotage. — La cherté de toutes choses est toujours attribuée au commerce honteux des brocanteurs, marchands d'argent et autres gens connus sous le nom d'agioteurs, qui, plus que jamais, font leur trafic avec une sorte d'audace, dont il n'y a pas d'exemple. Hier, au Palais-Kgalité, on vendait publiquement toute espèce de marchandises, et toutes les issues du jardin étaient obstruées par la multitude.

Ordre public. — Un observateur rapporte que les patriotes paraissent très mécontents du journal dit Courrier républicain, dont le rédacteur a inséré dans la feuille d'hier une dénonciation qui les

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accuse d'an complot contre une partie du Corps législatif. Par suite de ce mécontentement, hier soir, des militaires ont souffleté un particulier au café de la République, sans doute regardé par eux comme un royaliste, parce qu'il avait une coiff'ure regardée comme suspecte. Un autre agent rapporte que, dans une certaine classe, on dit que le règne des Jacobins va renaître, que déjà leur licence se manifeste d'une manière alarmante, et qu'ils sont autorisés par le gouvernement. Suivant le rapport d'un troisième, le peuple se prononce de plus en plus contre les êtres nuisibles à la société et désire que Paris en soit purgé. Un quatrième observateur rapporte avoir assisté à Faudience du Directoire exécutif et y avoir remarqué qu'il y avait un grand nombre de spectateurs qui paraissaient très satisfaits de la manière honnête et affable avec laquelle le citoyen Garnot recevait les pétitions de tous les citoyens indistinctement. Un cinquième observe que, dans tous les lieux où il s'est porté, l'opinion publique ne lui avait pas semblé aussi divisée que de coutume, et que le plus grand nombre de citoyens lui a paru parfaitement disposé en faveur du gouvernement républicain. Un sixième, en rapportant le résumé d'une conversation par lui entendue dans quelques cafés, dit que plusieurs citoyens prétendaient que, si l'on voulait donner plus de force à la République, il serait essentiel de supprimer le terme provisoire^ qui inspirait toujours de l'inquiétude et de la méfiance aux divers employés, peu assurés de leur sort.

Politique. — Un observateur rapporte que, dans les cafés qu'il a surveillés, on parlait de la majesté de la dernière cérémonie, mais que l'on disait en même temps que le serment de haine à la royauté était fait pour éloigner les puissances de toute intention pacifique, et qu'on y exagérait d'une manière alarmante la situation de nos armées et le nombre incalculable des morts et blessés. Du rapport d'un autre observateur résulte la nouvelle, vraie ou fausse, que Ton débitait hier dans quelques cafés, savoir: la tenue d'un congrès à Bâle pour la pacification de l'Europe, et le départ du représentant Siéyès pour cette ville.

Finances. — On désire que les marchands honnêtes ne soient pas écrasés par le poids de l'emprunt forcé; c'est contre les nouveaux enrichis, accapareurs et agioteurs, que l'on voudrait voir diriger les mesures les plus actives.

Spectacles. — Au théâtre de la rue Favart, le parterre a demandé Chénard, d'autres Fay, pour chanter l'hymne des Marseillais. Cette lutte a duré un bon quart d'heure ; les seconds l'ont emporté : Fay a chanté. Les applaudissements des jeunes gens étaient très ironiques,

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C99 DIRECTOIRE EXÉCUTIF [24 janvier 1796]

fortune devrait au moins élever sa taxe au minimum de 6,000 livres. Telle est la substance de tous les rapports sur la matière.

Surveillance, — ... Les femmes publiques semblent se multiplier ; elles obstruent le soir presque tous les passages et étalent effrontément la prostitution la plus dégoûtante ; tous les citoyens honnêtes •réclament du gouvernement des mesures promptes contre ce désordre.

HOUDEYER.

(Arch. nat., F iv, 1472.)

Journaux.

Hcdacieur du 6 pluviôse : « Paiis, le 5 pluviôse. Deux individus furent condamnés avant-hier, pour vol avec effraction à seize années de fers. Lorsque le président leur dit qu'ils pouvaient en appeler, Tun d'eux cria que c'était à Louis XVIII, qu'il en appellerait. L'auditoire indigné de ce propos, dit, en s'agitant et d'une voix unanime, qu'il fallait punir ce propos. Le président ramena le calme par sa présence d'esprit : « Citoyens, dit-il, vous voyez quels « sont les soutiens et les admirateurs de Louis XVllI. » Aussitôt les esprits se calmèrent et le peuple applaudit à la réponse du président. »

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