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Rapport du bureau central du 11 pluviôse.
Esprit public. — Le calme a régné hier à Paris, comme les jours précédents.
Subsistances. — Le prix des denrées se soutient aux taux exorbitants ; le public manifeste à cet égard de vives inquiétudes et beaucoup de mécontentement. Les pauvres rentiers surtout paraissent avoir le cœur fermé à toute espérance.
Agiotage, — Nous n'avons aujourd'hui aucun rapport sur ce commerce illicite.
Ordre public. — Quelques agents rapportent que plusieurs citoyens se plaignent très amèrement de ne pas recevoir au jour marqué leur ration de viande chez les bouchers. Ce retard dans la fourniture fait tenir beaucoup de propos contre les bouchers et les commissaires de distributions. — Un agent rapporte avoir remarqué que ceux qui parlaient avantageusement dans quelques cafés étaient écoutés avec une défaveur marquée par plusieurs particuliers, qui se contentaient de sourire avec une sorte de pitié ou de quitter la place. — Le bruit se répand que Ton va faire des visites domiciliaires pour vérifier les fortunes individuelles.
Politique. — Un de nos observateurs expose avoir entendu dire, dans deux cafés qu'il a surveillés, qu'à Grenoble on arrêtait quantité de royalistes; cette nouvelle, ajoute-t-il, loin de trouver des contradicteurs, a fait dire à plusieurs particuliers que cela n'était pas étonnant, attendu que la Terreur avait repris son empire dans ce dépar-
1. Le rapport du l)urcau de surveillance pour la journée du 9 pluviôse est in sig'ni fiant.
tement. Le même agent observe que le public paraît très impatient de ne pas entendre parler des armées, surtout le moment où l'on force les jeunes gens de rejoindre, et où Ton se propose de faire une réquisition considérable en chevaux.
Finances. — On répand le bruit que les assignats vont être timbrés. Cette mesure paraît désirée par les uns, qui estiment que c'est un moyen sûr de connaître à fond les fortunes. D'autres pensent qu'il deviendrait encore illusoire, attendu que les gens de campagne sont bien résolus de ne pas recevoir les papiers, quelque forme qu'on leur donne. D'une autre part, l'on dit que l'emprunt forcé est suspendu, qu'il va être établi un autre mode d'imposition et de perception, qui atteindra tous les citoyens, mais que les sommes déjà payées ne seront pas restituées; un observateur rapporte que, dans quelques cafés où il est entré il a remarqué que des citoyens, qui lui ont paru très mécontents de leur taxe à l'emprunt forcé, discutaient sur cette nouvelle contribution avec beaucoup de chaleur et disaient que, si elle avait été assise en proportion des fortunes, chacun se serait fait un devoir de la payer, et que la perception en aurait été prompte, mais que les formes arbitraires ne pouvaient qu'être préjudiciables au projet, qui vexait tous les citoyens. — On dit que le gouvernement devrait faire attention à la quantité de libraires et d'imprimeurs qui, ayant fait depuis la Révolution une fortune considérable, ne devaient pas échapper à l'impôt de l'emprunt forcé.
Spectacles, — Au théâtre du Vaudeville, l'observateur rapporte que la Marseillaise y a été fort peu applaudie, à l'exception du couplet: TrernbleZy tyrans ^ et vous^ perfides^ qui a été écouté avec la plus grande faveur de toutes les parties de la salle; on a demandé bis, mais inutilement, parce que l'acteur a continué. A celui de la rue Martin, dit l'observateur, ce même couplet a été chanté une seconde fois, malgré quelques voix opposantes, qui n'ont pu l'emporter; on en a distingué une, partant du parterre, qui a crié : A bas les Chouans/ il a été répondu par une autre : Il y a moins de Chouans que de Jacobijis ! Ces différends n'ont que très légèrement troublé la tranquillité. A Feydeau, le refrain : Tremblez, tyrans^ de l'hymne des Marseillais a été chanté et rechanté au bruit des applaudissements les plus nombreux. L'observateur rapporte à ce sujet des faits particuliers; il dit d'abord avoir entendu dire dans les corridors que le gouvernement avait de grands ennemis, qui nous occasionneraient quelques événements. En second lieu, il rapporte que quelques citoyens, qui ont été remarqués pour avoir excité le public aux applications, avaient été arrêtés par un citoyen à lui inconnu, qui lui a
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dit qu*il avait des agents pour ces sortes d'opérations; en effet, les prévenus ont été d*abord invités de sortir des loges et de se rendre chez TofScier de police, où ils ont été conduits par la, force armée. Enfin le même agent termine son rapport en nous donnant à connaître que ceux qui se sont aperçus de ces sortes d'arrestations avaient crié à l'arbitraire et à la vexation. — Au théâtre de la rue Favart, dans la pièce de Camille ou le souterrain^ on a applaudi au passage suivant entre deux interlocuteurs, quand l'un dit : « J'ai vu des gens qui ont la plus mauvaise mine », et que l'autre lui répond : « Il y en a beaucoup dans cette contrée. » Les autres rapports n'offrent rien de bien intéressant sur les autres spectacles; cependant l'observateur qui a surveillé le théâtre de la Cité dit qu'il a eu beaucoup de peine à contenir les casseurs de noisettes.
Commerce, Pain. — On ne peut que répéter que le pain continue d'être partout assez beau et d'une bonne qualité, qu'on le reçoit rassis, et que tout le monde se trouve servi
HOUDEYER.
Les ministres de la police générale et de l'intérieur avaient été informés, la nuit dernière, que la distribution de viande n'aurait pas lieu aujourd'hui dans les sections, les bœufs n'étant pas arrivés. Ce retard a occasionné des murmures, qui n'ont pas eu de suite ; mais les comestibles en ont reçu de l'accroissement dans leurs prix : le bœuf s'est vendu 70 livres la livre *.
(Arch. nat., AFiv, 1472, et F««I1I, Seine, 18.)
Rapport du bureau de surveillance.
Mœurs et opinions. — On se plaint amèrement de la cherté excessive des denrées ; on crie hautement qu'il n'est plus possible de vivre, et qu'il se prépare un grand coup; on dit en outre que les ouvriers sans ouvrage veulent se rassembler dans le faubourg Antoine pour s'opposer à l'emprunt forcé qui a contraint les maîtres, chez lesquels ils travaillent, de les renvoyer. — Des soldats de la Légion de police, qui étaient cette nuit dans des cafés et tabagies, se répandaient en menaces les plus fortes contre les inspecteurs de police, et disaient que, si quelqu'un d'eux se permettait de les arrêter ou leurs femmes, ils les hacheraient à coups de sabre; les inspecteurs témoins de ces propos ne les ont pas moins fait sortir des lieux où ils étaient. — On fait courir le bruit, à Paris, que les habitants de Rouen ont pris un