DLIX
Rapport du bureau central du 17 pluviôse.
Eiprit public. — Paris reste calme, malgré la diversité d'opinions et d'intérêts.
Subsistances. — Le prix révoltant de tontes choses indispensables à la vie agite toujours beaucoup les esprits et donne lieu chaque jour à des plaintes amères et à des discours très inconsidérés, tel que celui qui a été entendu par un observateur : « Il faut un second Robespierre pour faire exécuter les lois, autrement c^en est fait de la République. » Si Ton jugeait des sentiments du peuple par ces propos isolés, on pourrait peut-être concevoir quelques craintes; mais la masse parait généralement avoir des intentions raisonnables, et Ton doit penser que le besoin et les longues privations arrachent souvent à quelques individus des expressions que le cœur désavoue, et qu'une lueur d*espérance pourrait sans doute retenir.
Agiotage, — Le trafic honteux et barbare continue toujours avec la même fureur ; les fripons qui l'exercent soût voués de plus en plus à Texécration publique ; il n'est pas un bon patriote cl [pas] un citoyen honnête qui ne désirent ardemment Tanéantissement d'un pareil brigandage, dont les effets ont été et sont encore si funestes à la société.
1. Voici cet article du Gardien de la Constitution du 16 pluviôse : « On toi* encore, sur Tune des quatre faces de la pyramide élevée à la place des Victoires, la Déclaration des droits de 1793 ; on demande ce qui empêche qu elle cède Is place ù celle de 1795, comme celle de 1791 la lui a cédée. On assure quelle trouva (le puissants protecteurs dans Vinflexibilité des principes des citoyens chargés de la surveillance des travaux publics, lesquels d'ailleurs, en attendant que Ton sache bien positivement si la volonté de la Société du Panthéon prévaudra sur celle de la France entière, pensent que la possession doit demeurer au premier occupant. •
741 DIRECTOIRE EXÉCUTIF [5 février 1796J
Ordre public, — Un observateur rapporte qu'il Qu'est pas d'entretien sur les vols qui se commettent journellement à Paris où les bons citoyens ne manifestent le désir de voir exécuter en France les dispositions du Code pénal des cantons suisses. En conséquence, ils pensent qu'il serait convenable de condamner les voleurs aux travaux publics dans le lieu même où ils ont commis le délit, et encore de les empêcher de communiquer, si ce n*est aux heures des travaux, pendant la durée desquels Tusage de la parole leur serait même interdit entre eux. On voudrait enfm que ces scélérats, qui portent la désolation et la mort dans le sein de la société, éprouvassent des châtiments qui pussent les épouvanter et conséquemment rendre leurs crimes plus rares. — Le bruit se propage de plus en plus que, vers la fin du mois, les cartes de pain et de viande seront supprimées ; cette nouvelle fait concevoir les plus grandes inquiétudes ; elle excite déjà même beaucoup de murmures. — Un observateur rapporte que, dans les cafés qu'il a surveillés, il y a entendu grand nombre de citoyens qui lui ont paru fort mécontents du choix que Ton vient de faire de la plupart des membres qui doivent composer les douze municipalités ; ces citoyens, continue l'observateur, inquiets d'une pareille élection, se disaient entre eux : « Qu'allons-nous devenir, et comment iront les affaires, dont la conduite va être confiée à la plupart de ceux qui formaient les Comités révolutionnaires? » On se résumait en disant que probablement le Directoire exécutif avait été induit en erreur par des intrigants, dont les vues sont sans doute perfides. — Un autre observateur, témoin d'une conversation que tenaient entre eux les habitués du café Valois, rapporte qu'ils disaient que le Directoire exécutif avait agité la question de savoir s'il ne serait pas convenable de faire réincarcérer les prêtres, les ci-devant nobles et tous ceux qui étaient détenus au 9 thermidor an II ; il ajoute que quelques citoyens prétendaient que ces mesures étaient sollicitées par les patriotes de 89, connus pour être les assassins de ceux qui étaient l'objet de leur haine et des vives passions qui les animaient. Le même agent dit qu'au café Corazza les habitués ordinaires de ce lieu public, en parlant de la réunion des patriotes de 89 au Panthéon, prétendaient qu'il serait à désirer, pour le bien général, qu'il existât de pareilles sociétés dans toute l'étendue de la République, et que les clubs seuls étaient la sauvegarde du peuple. — Les amateurs des beaux-arts, dit un observateur, se récrient sur Texportation fréquente de nos beaux tableaux et meubles précieux chez l'étranger ; ils gémissent encore davantage sur la disparition des manuscrits et livres précieux.
p FÉVRIER 1796] DIRECTOIRE EXÉCUTIF 742
Politique.'^ La plupart des citoyens s'entretiennent des apparences importantes de la continuation de la guerre. On souffire et on gémit de sa continuation, après avoir eu la douce perspective d'une paix honorable pour la République. On voit, dit un observateur, des citoyens qui en redoutent les suites, et d'autres qui se résignent courageusement. La malheureuse guerre de la Vendée fait aussi le sujet des entretiens publics et privés ; on dit que les Chouans se multiplient dans les environs de Vire et de Falaise. Dans le café Corazza, dont nous avons déjà fait mention, un observateur rapporte que des citoyens qui s'y sont rassemblés hier, vers les dix heures du soir, s'entretenaient d'une conspiration découverte à Lyon, dont le foyer était dans le département du Jura; ils disaient que les pièces qui vont incesf^amment paraître feraient connaître les rapports qu'elles avaient avec les événements de germinal, de prairial et de vendémiaire derniers.
Finances, — On répand le bruit qu'il va s'ouvrir une banque nouvelle, dont Tadministration sera confiée aux citoyens qui tenaient ci-devant la Caisse d'escompte ; on dit qu'on y paiera en numéraire.
Spectacles. — Au théâtre de la Cité, on a chanté la Marseillaise; le couplet où il s'agit de Bouille et de ses complices a été supprimé, au rapport de l'observateur, qui ajoute que cette omission est assez fréquente k ce spectacle. A Feydeau, Thymne des Marseillais a été chanté entre les deux pièces ; on y a applaudi avec enthousiasme et longuement le couplet Tremblez, tyrans^ de manière que le public n'a pu entendre celui de Français^ en guemers magnanimes. Rue Favart, le Chant du Départ a (M chanté entre les deux pièces et fort applaudi. — Les ppectacles du boulevard, malgré Taffluence du monde, ont été aussi tranquilles qu'on puisse le désirer, si ce n'est au théâtre d'Audi not, où il s'est fait un peu de bruit causé par une femme de mauvaist* vie qui, conduite chez le commissaire de police, est disparue au moyen de ce que la garde n'était pas assez nombreuse pour en imposer aux libertins qui prirent son parti et favorisèrent son évasion. Au théiUre de la République, les airs patriotiques ont été joués avant la levée de la toile, et très peu applaudis ; entre les deux pièces, rhyrnne des Marseillais a été chanté en entier; on y a applaudi comme de coutume aux couplets qui prêtent à Tallusion ; malgré plusieurs voix parties des différents points de la salle, qui ont crié : A bas les Chouans ! cette lutte n*a causé aucun désordre
HOUDEYER.
(Aroh. nat., AFiv, in2, et F » « III, Seine, 18.)
743 DIRECTOIRE EXECUTIF [6 février 1796
Rapport du bureau de surveillance.
Mœurs et opinions. — La municipalité du XII* arrondissement est installée. Les rapports parvenus au Bureau central disent que le citoyen Leblond, Tun des municipaux, ex-membre du Comité révolutionnaire, a été incarcéré en thermidor pour avoir engagé la section des Plantes à marcher au secours de la Commune contre la Convention ; que le citoyen Bigan, autre municipal, provoquait également contre la Convention, dans le temps de la Commune ; que Lefèvre, aussi municipal, est un des auteurs des massacres de septembre, qu'il faisait mettre les tètes de côté et les donnait en compte; que Gouenon, quatrième municipal, est un ex-prétre et maître de pension au collège de Navarre ; que le cinquième est le citoyen Bertrand, ex-concierge du Luxembourg.
Surveillance. — Les nommés Leton et Desvertus, tenant
académie de jeu de commerce, sont dénoncés comme recevant chez eux beaucoup de gens qui paraissent suspects et qui jouent très gros jeu ; il vient d'être écrit au juge de paix de la section du Muséum pour faire perquisition de tous ces individus
Houdeter.
(Arch. nat., AFiv, 1472.)
Journaux.
Gazette française du 17 pluviôse : «Nos spectacles sont toujours remplis, et presque tous assez tranquilles. Depuis que chaque parti a trouvé dans la Marseillaise des applications à sa guise, elle est généralement applaudie. Dans les théâtres consacrés à la musique, on chante depuis quelques jours un chœur dans lequel le musicien a déployé plus de talent que le poète. En énéral, toutes les apostrophes contre la tyrannie sont vivement applaudies... »