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761 DIRECTOIRE EXÉCUTIF [11 février 1796]
Rapport na bureau central du 23 pluviôse.
Esprit public. — Persuadés que c'est en présentant, sans aucun déguisement, le tableau fidèle des observations qui nous sont transmises, que nous pouvons servir utilement la cbose publique, nous nous ferons toujours un devoir de dire, par-dessus toutes choses, la vérité, bien assurés d'ailleurs qu'elle réunit le double avantage, en éclairant le gouvernement, de le mettre à portée de déjouer les complots de la malveillance et de faire triompher les principes. — Au milieu de l'agitation des esprits, Paris reste calme. — Le prix des denrées va toujours croissant. Le public manifeste toujours les plus vives inquiétudes sur le sort qui Tattend à l'époque de la cessation prochaine des distributions journalières du pain et de la viande. Nombre de citoyens disent hautement qu'elles étaient devenues pour eux un soulagement précieux, qui adoucissait leurs maux; chacun se dit : c Comment ferons-nous désormais pour vivre ? Toutes nos ressources sont épuisées. » — Tel est le langage que, depuis longtemps et surtout depuis quelques jours, on entend de toutes parts.
Agiotage. — Ce brigandage, quoique poursuivi avec vigueur en ce moment, exerce toujours ses ravages d'une manière obscure ; les effets n'en sont pas moins funestes à la société. D'une autre part, rélévation du prix du numéraire à la Bourse, en avilissant de plus en plus les assignats, contribue, dit-on, au renchérissement progressif de toutes choses et ne sert encore qu*à perpétuer cet état de misère qui accable la classe indigente, et surtout celle des pauvres rentiers. Nous regardons comme très important de donner connaissance au gouvernement d'un propos qui se tient depuis quelques jours. Le voici littéralement, et tel qu'il est rapporté par l'observateur : « La République à l'agonie. Cinq cochons à pendre, et un Louis à acheter. » Un autre agent dit que, dans les cabarets, les ouvriers y tiennent les discours les plus menaçants, entre autres que, si on ne leur donne pas de pain, ils tomberont sur le Directoire et la Convention {sic). Ënfîn, continue cet agent, les esprits sont très agités. Un troisième observateur rapporte que les malveillants cherchent à profiter des circonstances pour décourager le peuple et lui inspirer la haine du
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c raenl en reprochant nus citoyens de s'être laissés désarmer rès 1» journée du 13 vendémiaire. Un quatrième rapporte que, ns la classe marchande, on affiche ouvertement les principes royais, qu'on se permet même de dire que, dans deux mois, les Venins et le peuple mécontent rétabliront un roi. Beaucoup d'autres rrgpos, recueillis dans les cafés et antres lieux publies, n'annoncent trop & quel point les ennemis du gouTememeot s'agitent pour rompre l'opinion publique. On attend avec beaucoup d'impatience les délibérations du Comité secret du Conseil des Cinq- ;mant le sort des pauvres rentiers, — On dit que le numéaire qui; ion aijliéte est destiné au payement des troupes. On dit -'encore que les ressources du gouvernement sont tellement êpmsées, Ëçu'it n'y a que la paix seule qui puisse améliorer notre sort. — Le 'bruit se nïpand que le général Pichegru a demandé un renfort de trois cent mille hommes, sans lesquels, dît-on, il lui est impassible de poursuivre ses opérations militaires, d'où l'on infère qu'une nouvelle réquisition va être décrétée. Un obser\'ateur déclare avoir entendu (lire, dans les cafés qu'il a surveillés, que l'Angleterre avaîi F déclaré la guerre à l'Kspa^e, et que, dans ces mêmes lieux, on disait, mais loHt bas. que la France demandait la paix à l'Empereur.
Finaneei. — lîn des ai;enls de police rapporte que. dans beaucoup d'endroits, et principalement aux portes des boulangers, on dit ouvertement que les assignats ont sauvé la République, mais qu'ils finiront par la perdre, si le gouvernement ne trouve pas le mofeo d'en ranimer la confiance.
Spectacles. -^I^c théâtre des .\rts a été tumultueux, mais seulement à cause de l'alHuence des spectateurs ; le Chant du Départ a été fort applaudi. Au théâtre des Amis-de-Ia-Patrie, rue de LonTois, l'hymne Veillons au salut de l'Empire n'a été que faiblement applaudi; mais, dans la pièce du Franc marin, le public a saisi avec avidité le passage suivant, où le marin dit u qu'il respecte les lois, mais qu'il veut que ceux qui sont chargés de leur exécution soient honnêtes *. Au Vaudeville, les airs patriotiques joués avant la levée de la toile n'ont reçu aucuns applaudissements. Dans l'autre acte, tous les couplets, sans exception, de la Marseillaise ont été chantés. Celui: Tremble:, tyrans, a, comme de coutume, été très applaudi ; quelques voix ont demandé bis, mais le plus grand nombre s'y est opposé. A la République, toujours même enthousiasme au couplet: Tremble:, Chouans, qui a été chanté jusqu'à trois fois. Un individu, ayant marqué quelque mécontentement, a reçu des coups de poing, et, par sa fuite précipitée, a évité, dit l'observateur, de plus mauvais traite-
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ments. On a aussi arrêté et conduit chez le commissaire de police un jeune homme pour avoir fait quelques difficultés d'ôter son chapeau pendant le chant de Ja strophe : Amour sacré de la patrie. Au théâtre de la rue Favart, les trois couplets relatifs à la mauvaise conduite de quelques jeunes gens de la première réquisition ont été applaudis faiblement. Cependant on a crié bis ; ils ont été répétés et on a demandé Fauteur
ASTÏER*.
(Arch. nat., AF iv, 1472, et F » « III, Seine, 18.)
Journaux.
Gazette française du 23 pluviôse : « En prenant un arrôté pour faire chanter des hymnes civiques dans les spectacles, jamais rintcntion du gouvernement n'a pu être d'entretenir l'esprit de parti, car un gouvernement qui agirait ainsi finirait par n'être plus lui-même qu'un parti de l'État. Son intention était donc d'entretenir, d'échauffer l'esprit public, et, à cet égard, son intention n'a pas été remplie. Comme on applaudissait à ces mots : Tremblez tyrans, on vient d'y substituer : Tremblez, Chouans, et ce changement n'a ])as réussi. Il a paru ridicule ; il devrait paraître tel, depuis qu'il a plu aux patriotes exclusifs de déguiser en Chouans la majorité des Français »
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Rapport du bureau central du 24 pluviôse.
Esprit public. — Le calme se soutient, malgré les murmures et le mécontentement, qui paraît presque général.
Subsistances. — Tous les observateurs s'accordent à dire que cette importante partie de l'administration fait en ce moment la matière de tous les entretiens publics et particuliers ; ils nous disent encore que les circonstances difficiles agitent beaucoup les esprits, et que les citoyens, fatigués du présent et inquiets sur l'avenir, continuent de se permettre beaucoup de propos et se livrent à mille conjectures vagues, dont le résultat est toujours douloureux. On craint et Ton désire tout à la fois la taxe; les uns disent que, si elle est trop haute, il sera impossible au plus grand nombre de se procurer le nécessaire ;
1 . Le rapport du bureau de surveillance pour la journée du 22 pluviôse est insignifiant : nous ne le reproduisons pas.
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d^aotres prétendent que, si elle est trop b&sse, on retombera dans les inconvénients de la loi du maumam, qui fera disparaître l'abondance. t^lusieurs citoyens pensent encore que le èiasaement des nécessiteux sera très difficile à établir avec précision, parce que, oitre les gens aisés et les pauvres, il se trouve beaucoup de pèrea de famille qui, quoique un peu fortunés, ne le sont pas asseï pour acheter le pain et la viande à un certain prix. Tels sont les discours que, depuis quelque temps, on entend fréquemment aux portes des boulangers et autres lieux publics.
Agiotage. — Nous n*avons d*autres rapports à cet égard, ai ee n^est que le public se plaint amèrement du prix excessif auquel est porté te numéraire.
Ordre publie. — Des renseignements particuliers noua apprennent que Ton est mécontent des visites nocturnes ordonnées par quelques commissaires de police sous prétexte de chercher les jeunes gens de la première réquisition. On dit que c*est une infraction manifeste à ]*acte constitutionnel, qui défend de violer Tasile des citciyena d*an soleil k Tautre. — Un de nos observateurs, après avoir présenté le tableau de la situation pénible de nombre de citoyens, rapports qu'hier soir, 23, le bruit s*est répandu que les distributions jonma — lières seraient prolongées, et ce par Teffet d*un mémoire, rends pa:^* les nouveaux commissaires du Bureau central, dont les motife or^t été conflrmés par le Directoire, qui, pénétré de la force des raisoias apportées par lesdits commissaires, va, dit-on, arrêter que lesdites distributions seront continuées jusqu'à ce que les mesures soient prises de manière à assurer les subsistances à un prix modéré et pn>* portionné aux facultés des citoyens. L'observateur ajoute que celle nouvelle réjouit beaucoup les malheureux. Un deuxième agent déclare avoir entendu dire hier, à des citoyens réunis en groupe sur la place du Palais-Égalité, que la dureté des propriétaires de maisons qui exigeaient de leurs locataires le payement des loyers en numéraire ne tarderait pas à exciter un soulèvement. Un troisième agent rapporte qu*hier soir, à la porte Denis, on y disait que les habitants du faubourg Antoine étaient si désespérés de Tétat présent des choses, relativement à la cherté, qu*ils menaçaient de se rassembler, en disant qu*ils s'embarrassaient fort peu des troupes, et qu'ils aimaient mieus périr que de mourir de faim. Le rapport précédent se concilie par faitement avec celui d'un quatrième agent qui dit que, chez les mw chands de vin et traiteurs où se rassemblent les ouvriers, ceux-ci permettent les discours les plus violents contre les deux Conseils le Directoire. Le même agent observe que les ennemis du gouver
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ment républicain saisissent avec avidité tous les moyens d'indisposer le peuple et de corrompre Fesprit public; cette dernière assertion est consignée dans le rapport d'un cinquième agent, qui dit formellement qu*bier, au café de Valois, toutes les figures des aristocrates semblaient s'épanouir à la vue des maux présents, dont ils auguraient très favorablement. Enfin, à Tappui des observations précédentes, nous allons textuellement rapporter ce qui est dit par un sixième observateur, qui déclare formellement avoir appris, par [des] gens que leur ardent amour pour la République rend dignes de foi, que des émissaires payés par des royalistes se répandent dans les lieux fréquentés par les ouvriers, où Ton débite les calomnies et les diatribes les plus violentes contre le gouvernement ; entre autres choses on y dit que Barras est noble, [qu'il] a un parent émigré, qu'il n'a pas l'âge requis par la Constitution, et qu'après avoir commandé les Suisses, au 10 août, il était, le 13 vendémiaire, à la tète des assassins du peuple. 11 résulte encore du rapport de ce sixième observateur un fait cité par un de ses collègues : il déclare hautement que les soldats de la légion de police se plaignent de l'incapacité de leurs officiers, qui n'ont, disent-ils, été choisis que par l'intrigue, et qu'il est notoire que la plupart sont ignorants, fort peu au fait du service et antirépublicains.
Politique. — Un observateur rapporte que, dans plusieurs cafés, où l'on s'entretenait des événements fâcheux occasionnés à Caen, Granville et autres communes par les Chouans, plusieurs citoyens observaient que l'on donnait vaguement le nom de Chouans à des gens qui n'étaient que des brigands de profession.
Finances. — Suivant le rapport d'un observateur, nombre de petits marchands se plaignent très amèrement d'avoir été taxés arbitrairement à des sommes supérieures à leurs facultés, tandis que des gens qui se sont enrichis depuis la Révolution par l'agiotage ont Tadresse d'échapper à ce nouveau genre de contribution, en employant l'artifice et la ruse, et surtout la précaution de ne s'être pas munis de patentes, base adoptée par le département pour asseoir l'imposition. Cette inégalité fait naître des jalousies et donne lieu à beaucoup de propos.
Spectacles. — Au théâtre de la rue Louvois, le refrain de l'hymne Veillons au salut de V Empire a été chanté avec affectation par l'acteur et applaudi avec transport, et répété nonobstant quelque opposition. Un fait particulier arrivé à ce théâtre, rapporté par l'observateur présent, mérite aussi de l'être par nous; le voici. Un citoyen placé aux premières loges, ayant été remarqué pour avoir applaudi déri-
soirement^ a été arrêté par un militaire qui est sorti exprès de Forchestre, et qui Ta conduit lui-même chez Tofficier de police. Nous apprenons àTinstant, par un rapport particulier, que le citoyen qui a été arrêté se nomme Yillet, se disant employé au bureau de la guerre depuis six ans, et que le militaire s'appelle Niot, lequel n*a pu, faute de témoins et par trop de précipitation, prouver aucun fait au nommé Villet, qu'il a arrêté de son autorité privée. — A Feydeau, on rapporte que les airs patriotiques ont été faiblement accueillis, et que quelques couplets, dont Tobjet est de jeter le ridicule sur les réquisitionnaires qui refusent de partir, ainsi que sur les malveillants qui applaudissent le couplet de le^ Marseillaise commençant par ces mots: Tremblez, tyrans, ont été bien reçus par les uns et siffles par les autres. — Au Vaudeville, on a beaucoup applaudi et [fait répéter le passage suivant : a Le temps n'est plus où Tinnocence tremblait devant les oppresseurs. » — Le bon ordre et la tranquillité publique ont régné d'ailleurs dans tous les spectacles, à quelques légères nuances près, qui n^ont eu aucune suite.
Surveillance. — Le jeu de commerce du citoyen Desvertus, quai de la Ferraille, a été cerné et visité hier soir.. . . . .
Commerce. Pain. — L'on n'entend toujours, aux portes des boulangers, que les cris de la misère et les murmures du mécontentement; les inquiétudes semblent augmenter à mesure que Ton approche du mois de ventôse
MaISONCELLE, ASTIER.
Arch. nat., AF iv, 1472, et F » « IIÏ, Seine, 18.)
Rapport nu bureau de surveillance.
Mœurs et opinions, — Dans les sections des Amis-de-la-Patrie et des Lombards les femmes murmuraient beaucoup de n'avoir pas reçu de viande depuis deux jours ; les commissaires chargés des distributions, au Heu de les calmer, leur disaient qu'à la fin du mois elles n'en auraient plus du tout. Mêmes plaintes dans le faubourg Antoine. — On fait courir le bruit que le commerce n'est interrompu que parce que le gouvernement ne paie plus qu'avec des cédules. — On n'a pas fait hier la chasse aux agioteurs au Palais-Égahlé ; un nouveau plan se combine : on va l'essayer, et on en espère le plus heureux succès. — Le bruit général est que les commissaires du Bureau central du canton do Paris n'ont été destitués qu'à cause des arrestations faites par leurs ordres au Palais-Égalité et environs; on ajoute que le commissaire de
767 DIHECTOmE EXÉCUTIF [13 février 1796]
police de la section de la Butte-des-Moulins est suspendu de ses fonctions pour le même sujet. — Hier soir, dans un cabaret de la rue du Temple, plusieurs soldats de la Légion de police qui y buvaient, ayant demandé de la chandelle au cabaretier et ayant éprouvé un refus, se sont répandus en invectives et propos atroces ; dans leur fureur, ils
ont dit : « Quand donc recevrons-nous l'ordre de piller cette f
ville de Paris ? » Ce désir barbare, exprimé avec férocité, a fait frémir d'horreur ceux qui étaient dans ce cabaret, et ces soldats ont été contraints de se retirer pour éviter l'effet de Tindignation qui se manifestait contre eux