DXIV
Rapport du bureau central du 2 nivôse.
Esprit public. — Quoique Paris ait présenté hier l'aspect de la tranquillité, néanmoins nous devons observer qu'elle nous semble plutôt apparente que réelle. Il est aisé de s'en convaincre en jetant un coup d'œil sur l'analyse suivante des rapports du jour. La fermentation des esprits, dit un inspecteur, continue de toutes parts; on dit hautement qu'on ne peut rester plus longtemps dans une position semblable, qui réduit les citoyens à manquer de tout et à mourir de faim. Il ajoute que l'on disait encore qu'il faut que cela finisse, et que presque partout, notamment dans les faubourgs, les malintentionnés, sans doute, faisaient courir le bruit qu'avant peu nous aurons un roi, et que les départements, qui ne veulent plus reconnaître la République, n'exécutent pas les lois qui leur sont envoyées.
Groupes, — Dans les groupes et rassemblements qui se font autour des marchands de pain, les esprits paraissaient hier fort agités. Les plaintes contre le gouvernement n'étaient pas épargnées. Dans quelques-uns de ces groupes, on allait jusqu'à dire que le gouvernement ne se souciait guère de la République, vu que lui-même la laissait tous les jours aller en décadence et se faisait un jeu de tromper le peuple par des promesses illusoires. Dans les halles et places publiques, les murmures sont toujours les mêmes ; on s'y est permis les propos suivants : « Bientôt, il faudra vivre sans vêtements, à la manière des sauvages, et se procurer la nourriture comme ils le font. » Un inspecteur rapporte formellement qu'il entend dire fréquemment que nous étions plus heureux lorsque nous avions un roi; il cite, à cet égard, un gendarme, qu'il n'a pu signaler, dont les propos peu mesurés sur cet objet ont été entendus hier au Jardin- Égalité. — Beaucoup de jeunes gens, ajoute le même inspecteur, disent qu'ils ne veulent pas partir, que les capucine de la Convention ne leur en aient donné l'exemple. C'est une épithète que l'on donne aux gendarmes et à la Légion de police.
Agio. — Continuité de trafic de la part des agioteurs, dont les manœuvres et le nombre, croissant tous les jours, discréditent à chaque
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instant l'assignat et font augmenter à vue d'oeil le prix des marchandises d'une manière effrayante.
Cafés. — Les renseignements fournis par les inspecteurs qui ont surveillé les cafés offrent les résultats suivants. Chacun parle des subsistances, s'effraie de la dépense qu'on est obligé de faire, et témoigne ses inquiétudes sur l'avenir. L'Agence des subsistances est si mal vue du public qufil] la regarde comme composée presque en entier de banqueroutiers. Le bruit se répandait hier dans quelques cafés que trois bataillons de la Légion de police devaient partir ce matin pour la Vendée. — Un inspecteur annonce avoir entendu dire que les Jacobins s'accordent avec les royalistes, commencent à lever la tête et se rassemblent secrètement, mais qu'on ignore encore le lieu où ils se réunissent. La dénonciation faite au Conseil des Cinqr Cents contre Job Aymé est, disait-on hier dans plusieurs cafés^ mise en avant pour semer la division. On jetait la plus grande défaveur sur le citoyen Goupilleau, qui en est Tauteur; on le peignait comme un homme digne du plus grand mépris, et on ajoutait que sa dénonciation n'était que le prélude d'un coup adroitement combiné, qui doit éclater sous quinze jours
Sociétés. — La Société dite de la Réunion a été avant-hier très nombreuse; on y a agité les mêmes questions que les jours précédents, rappelées dans notre rapport du 28 frimaire dernier *. On y a beaucoup parlé des fortunes immenses de différents individus, qui ont aujourd'hui de bonnes voitures à leurs ordres, tandis qu'il y a dixhuit mois ils étaient réduits à loger au quatrième étage. La Société s'est principalement occupée de l'adresse présentée par Fesel, calquée sur le rapport et la justification de Mariette et de Cadroy. Ce sociétaire a joint plusieurs pièces à l'appui, notamment les procèsverbaux qu'il a fait venir de Toulon, rédigés dans différentes sections, et notamment dans celle où il fut fait une adresse à Louis XVIL
Surveillance. — ... Plusieurs jeunes gens de la première réquisition ont élé arrêtés cette nuit sur la section du Finistère. On va les faire partir
Conunerce. Pain. — Sur la section de Bonne-Nouvelle, le peuple se plaint de la modicité de sa portion de pain et de sa mauvaise qualité
Agiotage. — Comme il n'y avait point de force armée au Palais- Egalité, rien n'en imposait aux agioteurs; aussi paraissaient-ils faire leur commerce avec confiance. Ils se rassemblent toujours en grand
^' Voir plus haut, p. -iiS, n^O.
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nombre au café situé vis-à-vis le théâtre de Molirre, mais ils n'exposent en vente ni argent, ni bijoux.
Hannocoue-Guérin.
(Arch. nat., F»c m, Seine, 18.)
Rapport présenté au ministre de l'intérieur.
Café Chrétien. — On y a assuré que le Directoire allait bientôt réarmer les patriotes pour l'exécution de mesures vigoureuses, ignorées dans ce moment, mais qui ne tarderont pas à être connues ; que Ton devait proposer au Conseil des Cinq-Cents le rapport de la loi du 3 brumaire contre les émigrés et les prêtres réfractaires, mesure désastreuse, qui entraînera la perte des patriotes et le renversement du Directoire ; que le but du Conseil des Cinq-Cents était d'engager le Directoire dans de fausses démarches, afin de le rendre responsable de tT)us les maux de la France et de le faire punir du dernier supplice; enfin on a ajouté que le choix des juges de Cormatin était l'ouvrage de Barras, et qu'il était évident que ces juges étaient de francs royalistes. Un nommé Jourdan, aussi dangereux que le coupeur de têtes, et Brutus Magnier * sont les colonnes de cette Société. On ne peut trop répéter que tous ces individus sont des ennemis irréconciliables du gouvernement. Ils veulent faire renaître de ses cendres la Constitution de 93. Ils ont envoyé un plan pour faire établir dans toute rétendue de la République des Sociétés à Tinstar de celle du Panthéon, et Barère, qui n'est point à Paris, comme le bruit en avait couru, travaille à l'organisation de ce projet.
Société du Panthéon, — Elle était composée hier de 1,500 individus. Un membre a fait lecture d'une lettre de Toulon, par laquelle on annonce que l'esprit public commence à se remonter dans cette ville. Des prêtres réfractaires et des émigrés y ont été arrêtés et incarcérés. On a lu ensuite une adresse des patriotes de cette même ville, dans laquelle ils se plaignent amèrement des infractions faites à la loi du 3 brumaire, relative aux émigrés. Cette adresse a été envoyée à la Société pour qu'elle en fasse part au Directoire. Enfin il s'est élevé une longue discussion sur l'inculpation faite à la Société de vouloir rétablir la royauté en France. Elle a arrêté de faire une adresse qui contiendrait sa profession de foi, et dont copie sera envoyée au Directoire. Toutes ces assemblées de terroristes se multiplient de manière à effrayer les citoyens sur le sort de la Constitution et leur sûreté individuelle. Il semble déjà que la Terreur soit ressuscitée et toutes les
1. Sur Brutu8 Magnier, voir J. Claretie,Les Derniers Montagnards, ip, 232 à 274.
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bastilles ouvertes de nouveau. Beaucoup de royalistes sont devrai constitutionnels (du moins en apparence), depuis qu'ils craignent y^ retour des Comités révolutionnaires. Babeuf et les patriotes de 89 Crii^^^ opéré des conversions sans s'en douter, et Ton aime encore mieuir Je Directoire que les bonnets rouges.
/{assemblement derrière le Théâtre des Italiens^ maison du traiteur, — On a vu s*y rendre beaucoup déjeunes gens avant et après le spectacle, mais la porte n'en est ouverte qu aux initiés. Ce rassemblement est très suspect; la police pourrait faire cerner le local pour savoir ce qui s'y passe * .
Esprit public. — La discussion orageuse qui s'est élevée dans le Conseil des Cinq-Cents, relativement à Goupiileau (de Montaîgu)*,aété regardée dans plusieurs cafés comme le signal donné pour décimer le Corps législatif, chasser le nouveau tiers et commencer le massacre projeté par les terroristes dans leurs conciliabules de TEstrapade et du café Chrétien. Cette discussion a fait nombre de mécontents. Les membres des anciens Comités de gouvernement sont toujours accusés d*avoir, à prix d*argent, fait rayer de la liste des émigrés même des individus connus pour avoir porté les armes contre la République. L*opinion publique se prononce de plus en plus pour Tanéantissement des assignats, et la confiance dans les ressources du gouvernement paraît générale. — La formation du Conseil des Cinq-Cents en comité général secret pour entendre la lecture d'un message du Directoire a donné lieu à mille conjectures ; les uns prétendaient qu'ils s'agissait de propositions de prix faites par l'Angleterre ; les autres, de nouvelles désastreuses que Ton n'osait communiquer au public. — Dans tous les lieux publics, dans toutes les sociétés, partout enfin, on voit les royalistes prédominer sur toutes les opinions. L'on manifeste une haine inexorable contre les députés de la Législature; il semble que l'on désire qu'ils soient exterminés. L'on s'agite de manière que chacun semble disposé à courir contre eux les armes à la main. — L'on ne peut trop redire que la i>aix ^ est dans tous les cœurs. — L'on craint
1. 11 résulte (runc ictlre au ministre, signée Cousin, que ce rassemblement avait lieu b(MiIevard des Italiens, au salon ci-devant des Princes. Les aristocrates a*y réunissent, lit-t»n dans celle lettre, et parmi eux des condamnés du i3 vendémiaire. On n'y enlre que par abonnement, et, pour y t'tre admis, i\ faut y être présenté par un ancien abonné. Il serait difficile aux agents de police d'y pénétrer. Mais on surveillera cette maison, qui toutefois ne parait pas si dangereuse que le ministre semble le croire.
2. Dans la séance des Cinq-Cents du 30 frimaire au IV, la dénonciation de Goupiileau ide Montaigu. contre Job Aymé avait provoqué un vif débat. Cf. Moniteur, réimpression, t. XXVI 1, p. dH et suivantes.
.'i. (i'est-à-tlire le désir «le la paix avec l'Angleterre et l'Autriche.
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<iue le Directoire ne soit la victime de la grande protection qu*il
acco rde aux Jacobins. — Le commandant en chef de la force armée
de Paris ne jouit pas de la confiance publique. — Les fruitiers en-
èvent à tout prix les marchandises à la Halle, de manière que les
citoyens, ou ne trouvent plus rien, ou paient horriblement cher. —
L'on remarque des chansonniers qui insinuent, les uns le patriotisme
le plus exalté, les autres lé royalisme.
Jeunes gens. — Quoique le foyer du Vaudeville soit fermé, cela n'empêche pas les jeunes gensd*aristocratiser; ils se retirent dans les corridors et à Torchestre. Ils se répandent en injures contre le Directoire, qui a donné Tordre de les faire partir tous indistinctement, même messieurs Gavaudon et EUevion *.
(Arch. nat., F » « III, Seine, 18.)