‹ Paris pendant les deux siéges (volume 2)Chapitre 20 sur 77 · LE CHEVAL ET LE CHIEN · texte numérisé non relu

LE CHEVAL ET LE CHIEN

Un furieux battait son cheval et son chien :

Le chien hurla, le cheval ne dit rien.

Quand fut parti l'homme terrible.

Le chien dit au cheval : « Es-tu donc insensible ?

Les coups ne te font-ils pas mal?

-« Jamais je ne me plains^ fit lé noble animai . **- Va- donc, Iftohe^ tu n^es qu'une, bête de. somme,

Et tu méritea qu'ooa. t'assomme l »

L'homme rentra : le chien lécha les mains de Thomme . Alors trancpiillement le cheval dit au chien :

« Les coups à toi font-ils du bien ? »

Si M. Ratisbonneveut réciter son aptoiogue à ses collaborateurs du Journal des Débais^ avec un petit commentaire, j'aime à cFoire" qu!il n'en faudra pas diavantage pour les corriger de la. manie d'envoyer M. Jules Favre à lai conférence de Londres^ où il n'aurait guère qu'à lédier des maiiui auxquelles la France doit autre choseï

Quel triomphe I si' le Journal des Débais, devenait fier et digne comme le cheval de Bl.. Ratisbonne ! Toul; Paris dirait :

L'apologue est un don qui vient des immortels.

20 janvier.

NÉcEssrrÉ ne ha fUÈHB et de la pénitence.

La guerre estun.métier de patience^ la pénitence aussi. Tous les grands capitaines le disent, tous les maitras de la vie spicituelle renseignent. D'un côté

142 pàbis pbndant le siège.

cœur, ou plutôt son orgueil ; car son cœur, averti de Dieu, loin de s'opposer à ce suprême sacrifice^ le conseille âecràtement. Il faut joindre les mains., se mettre à genoux, lever les yeux au ciel, invoquer le Maître de Tabime et du vent. Les matelots font un vœu à la sainte Vierge, et, sans cesser de donner à la manœuvre les soins qui peuvent encore être utiles, ils attendent que Notre-Dame de £on-Secours leur jette le câble. Si Ton y regarde bien, Thommç ne peut rien faire de plus grand. Pourquoi? Parce qu'il S'humilie, et en s'humiliant il se proclame fils de Dieu.

Nous osoiïs cosêeiller à Paris d'essayer de la misérioorde de Dieu., et de demanda à Dieu la vertu surnaturelle de la patience dont il.a beeoin pour être sauvé. On commence aujourd'hui, avec l'autorisation de Mgr rarcheveque, une jteuvaîne à Notre^Damedes-Victoires dans ce but. Si quelque cbose de. tOius les cœurs s'unissait à cet effort des cœurs chrétiens^ nous aurions bientôt des nouvelles ide Dieu, et Jes âmes le sentiraient à leur vigueur xenouv^eJée.

L'un de nos adversaires s'éciùait dernièrement qu'il fallait pourtant choisir antre Pascal et YUmver&. Cet adversaire et d'autres Ceiiaieikt bden, et 1b moment en est vejnu» délaisser VUnwerstde AÙtë .Maû puisque Pascal leur inspire tant de confiance, c*eôt un conseil de Pascal que .nous leur donnons. Pascal pensait là-dessus comme les matelots qui invoquant Notre-tDame-de -Bon-Secours. D disait «qu^il y a «des choses que Ton peut demander aux mathéfiiftti(|QeSj,, et d'autres jpjua essentielles d^'il ne faut dtfaander

qu'à Dieu, car iesmathém^tiques ue les douuent pas. Û conseillait aux lesprits forts, trop confiants en leur science inutile, de prendre de l'eau bénite, de se mettre à genoux, de prier. — Cela, disait-il, « vou^ abêtira. » C'est son moi; et le mot est très-profond. Nous mcMirons d une enflure et d'une hydropi^ie d'orgueil : il faat que l'humilité nous désenfle eut nous ramène à cet état où Dieu nous veut, bars duquel ni le corps de l'homme nia toute sa vigueui;, ni sa raison toute sa lumière,, ni son cmur tcyite sa vertu.

22 janvier.

RETRAITE MlJLlTvAIRE DE M. TROCHXJ.

On lit.dans le /pwrao/ 9/^a>/ ;

Le gouvernement èe la défense natioBGâe a décidé que 'le commandement en ohef de Tarmàe dâ Fauie serait /désocm^is séparé de la po^ésidenee 4u gouvernement

M. le général de division Vinoy est nommé commandant en chef de Tannée de Paris.

Le titre et tes foBotions de gouAPfimemr de Pasis sent supprimés .

M . le général Trochu conserve la présidence du gouvernement.

Le 4 septembre, en avançant plus ou moins la main, M. le général Trochu s*est emparé du pouvoir; mais ce jour-là aussi et par cette action-là, il a perdu le droit d'être malheureux. Les dictateurs ne vivent que de succès; et plus particulièrement ceux qui n'ont pas attendu que le peuple vînt les chercher à leur charrue, n'ont point congé d'attendre que le succès les vienne trouver à leur bureau. L'échéance est arrivée promptement et cruellement. Voilà M. le généval Trochu réduit à la présidence ciyile, c'est-àdire par terre, comme devant l'obus. Avec lui son gouvernement est écrasé. Il se relèvera, s'il se relève, au commandement et par la main d'un autre.

On plaint le général à cause de ses honorables et nombreuses qualités personnelles, qui l'ont pu abuser sur sa capacité publique. Il a plus fait qu'on ne veut aujourd'hui l'avouer, il voulait assurément faire plus et mieux qu'il n'a fait, et nous le trouvons encore un homme de cœur dans le parti qu'il a pris de se diminuer. En restant avec le gouvernement, il y conserve le dernier élément de consistance qui peut lui permettre de tenir la rue tranquille pour le temps qu'il faut, afin qu'au moins nous ne périssions pas au milieu d'une orgie révolutionnaire, et que la mort, si elle vient, soit décente. En récompense de quatre mois d'efforts, la cité funeste peut désirer l'honneur de la chasteté :

Elle tombe^ et, tombant, range ses YÔtements.

Ce service, où M. Trochu s'iminole, ne sera pas à nos yeux le moindre qu'il nous ait rendu. Si la catastrophe est écartée, une grande part lui sera due encore par là dans l'éclat de la victoire. 11 s'est éclipsé dans le premier rang; nous lui souhaitons de reconquérir dans le second le lustre qu'il y avait acquis ^ un peu trop peut-être pour ne s'attirer pas le malheur d'en sortir. Mais enfin, il faut oser le dire pour le besoin de la conscience humaine, l'éclipsé est juste. Au milieu des compagnons du 4 septembre, M. Trochu n'a pas tenu la place d'un militaire et d'un chrétien. Ces gens-là étaient dans leur rôle ; lui, non.

Quant à eux, qui donnent par le fait leur démission dans les mains d'un soldat de l'Empire, on ne peut m les assister , ni les plaindre , ni presque les condamner. Ils sont moins lés hommes que les vices du temps, les rachitiques d'une espèce mauvaise, qui^ en somme, s'en va. aRegarde-les et passe, » dit le poète.

Ils ont su très-habilement choisir le général Trochu, à cause de ses défauts et de ses lacunes. Ne pensant point qu'ils dussent combattre, ayant basé leur combinaison très- courte sur une prompte paix, ils avaient besoin d'un général politique^ objet que leur trèsindigent parti d'avocats ne leur fournissait point. Général pour contenir l'émeute, politique pour rallier et tromper ce qu'ils appellent les réactionnaires, bon* nête homme pour se laisser tromper par eux. A passer les premiers moments, il leur fallait que ce chef fût monarchiste, quasi bourbonnien. Ils l'ont trouvé; mais lui atrouvé la guerre sur quoi ils ne comptaient n. 10

pas ; et lui, qui ne craignait pas la guerre, a trouvé qu'il ne se connaissait pas.

Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui, Qui souvent s'engeigne soi-même.

Que de gens, depuis le commencement de cette guerre, se sont engeignésl Et M. de Bismark aussi, le grand engeigneur, s'est engeigné, et plus que toiis Les autres ! Quelle erreur à lui, quelle sottise vengeresse de son orgueil d'avoir voulu trôner dans Paris, lorsqu'il pouvait si bien s'affermir dans ses conquêtes ! et quelle bénédiction pour la France qu'il l'ait ainsi contrainte d'enfanter des armées, lorsqu'il pouvait, lui laissant Paris, la parcourir en tous sens, livrée aux perpétuels avortemenis de la guerre civile !

Ainsi, de quelque côté que Ton regarde, aucun des hommes de ce temps, tous si fiers^si assurés de leur mérite, si hardis à entreprendre, si peu scrupuleux en tous genre d^entreprise, aucun jusqu'à présent n'a fait ce qu'il a voulu, et Bismark n'est pas plus près de l'empire d'Allemagne que Favre de la république française. Ni les uns ni les autres ne savent où ils en sont, ni ce qu'ils font, ni où ik vont. Seulement ils n'en sont pas où ils voudraient , ils ne font pas ce qu'ils méditaient de faire, et ils n'iront pas où ils comptaient arriver. Ils détruisent, ils ne bâtissent pas ; Us tuent, et ils ne savent pas ce qu'arrose le sang qu'ils répandent, ni ce qui sortira de ces fosses dont Dieu fait des berceaux.

Et nous non plus, quant à ce monde, nous ne savons pas où en sont nos espérances. Mais nous nous

résignons, parce que nous voyons de plus en plus que rhomme n'a que la mort ; et nous espérons, parce que nous voyons dô plus en plus que Dieu a la vie. Avec ce mépris des fortunes et des œuvres humaines, avec cette claire vue de l'abondance de vie que Dieu arrache des ruines et fait pleuvoir aussi par les déchirements de la foudre , comment ne pas attendre un immense triomphe de la vérité !

Le feu prend à ces étoupes sèches dont parle Isaïe, et, suivant la parole du prophète, l'étincelle y est mise par les mains elles-mêmes qui les avaient préparées pour cacher la vérité et la rendre méconnaissable. La vérité seule résistera, et la fin de tout ceci serçi la splendeur de toute la vérité,

Entrp les erreurs que nous voyons mourir, nous pouvons compter l'erreur gallicane. C'était là une étoupe dont nous connaissons le danger, et nous pouvons la mentionner, quoique les politiques, qu'elle a tant dirigés , n'en apprécient guère les conséquences. Elle reçoit un terrible coup de la disgrâce de M. Trochu, qui en a Tesprit, sinon les doctrines. Depuis dix-huit mois, le gallicanisme théorique et pratique a mis, pour ainsi dire^ toutes voiles dehors. Il a parlé au Concile par les voies les plus habiles; il a été au ministère par M. Daru, à la dictature par M. Trochu. Qui nous contestera qu'il est mort?

ISO PARIS PENDANT LE SlÉGE.

populaires qui figurent dans nos troubles, où ils jouissent de privilèges au moins égaux à ceux que l'ancienne constitution monarchique pouvait faire aux princes du sang. Le Flourens, en dépit de sa folie manifeste, et même le Sapia, en dépit de son histoire ignominieuse inutilement révélée, font, figure dans l'histoire de la révolution de 1870, à côté des Eudes, des Mégy et des Arago. Quand ces princes ont géré les fonds publics , ils s'en vont sans aucune reddition de compte, avec une bonne petite sinécure en guise de pension. Lorsqu'ils ont violé la paix, conspiré en plein jour les armes à la main et fait quelque autre tour de haute fantaisie, s'il faut les mettre à l'ombre, ils en sortent à leur gré. Ils ont des gens au dedans et au dehors pour leur ouvrir la bastille, ils exécutent une promenade militaire en ville, ils pillent les provisions, ils tirent des coups de fusil, et ils n'en seront que pluà recommandables aux élections prochaines. Voilà des princes ! Leurs moindres domestiques font avec le même laisser-aller de semblables fredaines. Par exemple, s'ils ont eu jadis quelques démêlés avec la justice ou correctionnelle ou consulaire, une petite faillite, une légère tricherie, s'ils ont tourné le roi h. la grecque et fait une vole indue, 'ûs se donnent des. lettres d'abolition. Et vive la République démocratique et sociale, une et indivisible !

n y a quelque chose de charmant dans une lettre de M. Jules Ferry, citoyen maire, ou maire général, aux vingt maires ou sous -maires de Paris. Leur racontant la tentative des séditieux, — laquelle ne dif-

-fère guère de celle qu'il a exécutée plus habilement le 4 septembre, — il fait cette réflexion, en son style ému et macaronique :

Ainsi, par le crime de quelques-uns, cette extrémité douloureuse n'aura pas été épargnée à notre glorieux et malheureux Paris. Une agression aussi lâche qwe folle a scmillé UTie page si pure. Vous en serez comme moi pénétrés de- la plus profond* douleur. ^

Paris traité de « page si pure, » c'est certainement une des plus grandes hardiesses de la rhétorique municipale; le vieil Arago n'aurait pas osé cela, et la signature de M. Ferry y ajoute le je ne sais quoi... a Une agression aussi lâche que folle a souillé cette page si pure! » — Jules Ferry,

M. Ferry n'est pas doué de ce genre de tempérament qui fait que l'on reste de sang-froid dans les occasions chaudes. C'est pourquoi sans doute là lettre en question, écrite d'une main secouée par l'impétuosité du pouls, a été exclue du Journal offî^ cieL^oxjiS demandons qu'elle y soit recueillie. Liberté, fraternité, égalité!

53 janvier.

M le contre-amiral Touchard a prononcé quelques aroles d'éloquence sur la tombe du jeune lieuleiant

de vaisseau Fdgard Saissef . Elles respirent la piété, le courage et l'amitié. Nous les reproduisons comme un hommage rendu à ce noble jeune homme, lun de ceux en qui nous pouvons au moins nous glorifier de nos défenseurs, qui tiennent d'uuQ main également vaillante et innocente le drapeau de la patrie, et qui ont le privilège de l'arroser en même temps du sang de leurs veines et du sang de leur cœur. Ce sont ceux-là qui auront le droit de ne jamais désespérer. Deux choses purifient l'air empoisonné que Ton nous fait respirer : Fobus qui tombe sur nos péchés, et la parole ou plufôt la prière et l'acte de foi qui montent de nous vers Dieu :

Encore un deuil, encore une mort ajoutée à toutes ces morts glorieuses, à ce long martyrologe de la défense de Paris !

Chaque jour, officiers et matelots, matelots et officiers, tombent côte à côte, unis <Jans la mort comme ils le sont dans la vie, par une étroite solidarité de péril et d'honneur; ils tombent, et la patrie reconnaissante recueille leurs noms pout les garder, pour les honorer dans l'histoire de cette lutte suprême.

Adieu, jeune et généreuse victime d'une cause juste et sainte I Dieu a des miséricordes infinies pour ces défenseurs du pays qui tombent sur le champ de bataille. Déjà il vous a recueilli dans son sein. Implorez-le à l'heure présente, implorez sa bonté et sa justice pour le triomphe de la cause que vous avez vaillamment défendue .

Messieurs,

En présence de ce cercueil, qui renferme tant de jeunesse et d^ espérances anéanties d'un seul coup, mon cœur est saisi d'une indicible tristesse; mais il s'en dégage en môûie temps ce crid'énergi ( le espoir et d'ardent patriotisme :

Dieu sauve 1^ France!

24 janvier.

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