‹ Paris pendant les deux siéges (volume 2)Chapitre 21 sur 77 · RÉCLAMATION CATHOLIQUE LIBÉRALE · texte numérisé non relu

RÉCLAMATION CATHOLIQUE LIBÉRALE

A propos de la retraite de M. le général Trochu, nous avons fait une brève réflexion sur ses attaches catholiques libérales. Le Français relève cette réflexion qu'il lui plaît de ne pas comprendre, et il sait la présenter de telle sorte qu'elle s'explique assez peu, à moins de quelque dérangement dans notre esprit. On se demande quelle sorte de rapport nous avons pu trouver entre l'opinion catholique libérale et la remise du commandement militaire au général Vinoy. Véritablement ces deux choses paraissent éloignées, et tout le monde n'a pas le loisir de chercher par où elles se joignent, particulièrement ceux qui se trouvent intéressés à ne les joindre pas, ce qui est le cas du Français. Dans le fond, rien de plus simple. Le catholicisme libéral était une certaine entre]>rise de concilier les contraires, aucune conséquence éloignée ne peut surprendre. La vocation qui donne aux hommes le goût des principes opposés et des fusions impossibles, les soumet à une logique pleine de conclusions imprévues. Pour notre compte, il nous serait facile de prouver que M. le général Trochu est venu à se démettre de ses fonctions militaires par un effet de la même nature d'esprit qui l'a

livré aux fluctuations du libéralisme catholique.

L'inconvénient de passer pour dément aux yeux de tel ou tel adversaire n'est pas assez rare ni assez sérieux dans la vie de journaliste, pour que nous prenions le souci de faire cette démonstration aussi complète qu'elle peut l'être . Nous avons donné la note, elle est reçue, c'est assez.

Il demeure acquis que, par Mgr l'évêque d'Orléans et ses autres docteurs, le catholicisme libéral s'est trompé au Concile; que par M. le comte Daru,, son expression gouvernementale, iî s'est montré incapable et inacceptable en ses voies politiques; que pat M. le général Trochu il a accusé le plus regrettable abandon en ce qui regarde le devoir public du catholique devant le péril religieux. Un pareil affaiblissement dans lé cœur et dans les pensées d'un si honnête homme, bon catholique en son particulier, proclame plus haut que personne ne Tavait encore fait le vice fondamental de cette doctrine.

Si Ton nous avait prédit qu'un jour la dictature et l'épée de ïa France se trouveraient dans la main d'^un soldat pratiquant^ qui serait en même temps un homme brave, savant, éloquent et irréprochable, que n'eussions-nous pas espéré! Ce qui est advenu est trop pénible et trop présent pour que nous nous y arrêtions.

C'est la réflexion que nous avons voulu suggérer. Nous laissons au Français le soin de considérer quel autre cours eussent pu prendre les choses si M. le général Trochu eût été un catholique pur et simple, de ceux qui n'auraient jamais envoyé un ambassa-

PARIS PlINDAKt LE SIÈGE. 155

deur à Victor-Emmanuel, jamais toléré un outrage au crucifix, jamais souffert une négation du droit religieux, jamais permis ime violation efifrontée de la justice civile et de la discipline militaire, et qui se fussent dit qu'il faut prendre aussi la croix lorsque Ton prend le sceptre et Tépée.

Nous n'ignorons pas que, selon la doctrine eatholique libérale, la politique est ime chose et la religion en est une autre, et que tout homme a le droit de faire ou l'une ou l'autre de ces choses, ou de faire l'une et Tautre â part,, et même contradictoiremenl, mais n'a jamais le dfDit de les confondre. Nous disons, nous, qu'aucun des hommes qui croient ainsi n'est du nombre de ceux qui sauvent les peuples.- Et nous les regardons passer, en attendant l'homme qui dira avec l'Église : Seigneur, convertissez-nOus, et bous serons sauvés !

îô jauvier.

Le j^eune comte d'Éstourmel, lieutenant dé la garde nationale, se trouvait, le 19, au combat de Buzenral. Il s'offrit pour porter un ordre pendant la nuit, rencontra un poste prussien et tomba horriblement frappé. La balle lui brisa le coude et traversa tout lé corps. On l'apporta à la ferme de la Pouilleuse, où

il fallut passer la nuit sur le pavé d'une écurie ouverte à tous les vents. Un prêtre, heureusement, se trouvait là et put lui donner quelques soins, comme aux autres blessés qui encombraient ce misérable asile. La nuit fut longue, M. d'Estourmel en supporta patiemment les atroces douleurs. De temps en temps, pour se délasser, il reposait sa tête sur les genoux du prêtre. Profitant d'un moment de répit, il se confessa avec une admirable tranquillité d'âme et une parfaite résignation à la volonté de Dieu.

Tout secours matériel manquait; son charitable infirmier ne put trouver à lui donner qu'un peu d'eau saumàtre. Non moins charitable envers celui qui se désolait de ne pouvoir mieux le servir, le blessé lui rendit grâces de ce peu d'eau dont il ne voulut point avouer l'amertume. Encore que Içi douleur lui arrachât quelques gémissements, il ne se plaignait de rien.

EDfin, les voitures d'ambulance arrivèrent, plusieurs heures après le jour. Le prêtre put y installer son cher blessé et suivit à pied par des chemins effroyables. Il fallait arrêter souvent pour que le malade n'expirât point dans la violence des tortures. Ce voyage, après une telle nuit, dura jusqu'aux approches du soir. C'est là, nous disait le prêtre, que l'on voit et que l'on sent ce qu'est la guerre !

M. d'Estourmel avait demandé d'être conduit à l'ambulance du séminaire des Missions-Étrangères, à laquelle appartient le prêtre que la miséricorde divine lui avait fait rencontrer, M. Guerrin, l'un des directeurs de cette sainte et illustre congrégation.

L'on vit tout de suite que son état était désespéré. Lui, n'en parlait point. Il reçut avec courtoisie la visite du colonel et celle de plusieurs autres officiers de son bataillon, leur disant quelques mots et leur serrant la main. Mais le lendemain matin, vers dix heures, il fit éloigner les personnes qui l'entouraient et dit à M. Guerrin : « Monsieur, le temps presse. Je « sens que je m'en vais. Si vous voulez bien me dona ner T extrême-onction, je suis prêt. » Il se confessa de nouveau et reçut le sacrement qu'il avait demandé, comme un tel homme le devait recevoir.

Il pria ensuite M. Guerrin de lui mettre au cou une médaille de la sainte Vierge, et depuis ce moment il ne prononça plus que de rares paroles, se contentant de lever un regard plein de douceur et de sérénité vers^ ceux qui le veillaient. Il expira ainsi, un matin, paisiblement endormi dans le contentement d'avoir fait son devoir et d'aller à Dieu.

Il n'a eu ni délire, ni fièvre, pas même de sueurs. Il s'est endormi, et mort, il semblait dormir. Son visage ne portait aucune trace de douleur ou de fatigue; il goûtait le bon sommeil qui suit le bon combat.

Le comte d'Estourmel avait appartenu à l'armée. Il venait de donner sa démission pour se marier^ et le jour de cette union était marqué lorsque la guerre éclata. Dès que l'on put prévoir que Paris serait assiégé, il quitta sa province, dans l'intention de s'offrir à la défense commune. Il n'en eut pas fait moins quand il eût su qu'il y laisserait sa vie.

11 a mérité d'abandonner la vie comme le voyageur

1S8 PAWS PEPiDANT LE SJÉGE.

qui s'éloigne avec indifférence du point de vue dont la beauté Ta charmé un instant, car son cœur est déjà afla but de sa course, ei rien n'égale la beauté du foyer paternel où il se sent appelé.

Même d^te,

U y a trois jours, à l'ambulance de Rueil, un jeune Breton de la garde mobile, au moment de rendre l'âme, fit un suprême effort, se souleva sur sa couche, et d'une voix forte et solennelle, il dit : « Jésus- Christ vaincra,,,, Jésus-Christ Notre-Seigneur .Oui, il vaincra, son règne ar^^ivera sur la terre.... Mon Dieu, que votre règne arrive ! que votre volonté soit faite !... » Sa voix s'éteignit et il expira.

Il y avait là diverses sortes de gens bien éloignés des pensées religieuses^ mobiles de 48^ francs-tireurs de Paris, etc. Ils se regardèrent étonnés, quelcpiesuns émus jusqu'aux larmes. D'autres découvrirent leur front, saluant învolontairçment cette âme qu'ils semblaient voir monter au ciel, et un Igng et respecr tueux silence régna dans la salle.

Le même jour, dans une autre ambulance, on amputait d^ deuç jambes un soldat blessa d'un éclat d'obus. La double blessure était affrçuse, et l'opération fut long^ie et formidable, te ^ç^d^tt^ ^ayço^ de

viûgt et quelque» années, Vendéen, subit le terrible traitement sans donner aucun signe de faiblesse, ne disant que ces mots : c< Mon Dieu, pardon ! Mon Dieu, pardon pour la France et ^our moi ! »

Nous entendons encore la voix -du témoin qui nous racontait le fait tout à l'heure ; nous voyons ses yeux pleins de larmes et rilluminalion de son visage, qui nous rendait mieux que ses paroles Timpression de cette sérénité sublime.

26 janvier.

Page 1