‹ Paris pendant les deux siéges (volume 2)Chapitre 22 sur 77 · LA FIN · texte numérisé non relu

LA FIN

A rheure présente, toute espérance humaine est perdue. Nos armées ont partout échoué ; les plus heureuses sont celles qui n'ont point subi de désastre. On dit que M. Jules Favre est à Versailles demaufdant la paix, personne ne voit d'autre parti à prendre. Avec les armées, le gouvernement croule. Un seul malheur pouvait surpasser celui d'avoir un gouvernement de cette sorte, c'était de 1^ voir tomber. Nous y sommes. Heureux les morts !

Tout a tourné contre nous, toutes les ^prébeui^ns sont justifiées, toutes les espiérances ont péri, ou plutôt avorté. Osons le dire ; sauf un dédain général de la ruine matérielle, tout a été misérable.

i60 PARIS. PENDAMT LE SIÈGE.

Nous périssons par un concours inouï de toutes les circonstances les plus funestes, mais principalement faute de quelque chose qui n'est plus en nous, et qu'il y faut remettre ; et tout sera perdu tant que nous n'aurons pas retrouvé cela.' Or, une victoire ne nous l'eût point rendu et cent victoires ne nous le rendraient pas. Nous périssons, faute de foi, faute de loi, faute de justice en nous et entre nous.

Nous n'accusons personne, pas même les hommes qui ont la douleur et qui subissent le châtiment de signer l'acte de décès de la France, après s'être imposés à elle comme ses médecins et lui avoir imposé leurs remèdes. La France n'est pas innocente de les avoir acceptés, mais où remonte son péché? Il y a plus de coupables que de criminels, il y a plus de sots que de coupables et plus d'ignorants que de sots. Qui nous pouvait sauver et qui voulait être sauvé? Cette génération a l'excuse d'une sorte de perversité, c'est-à-dire d'imbécillité native : etinpeceatis concepit me mater mea.

Ce n'est pas la république de 1870 qui nous a tués, ce n'est pas non plus l'empire ni même le régime précédent, quoiqu'ils n'y aient pas nui. Toutes ces formes et ces systèmes ne sont que des figures diverses du même ulcère, provenant du même sang vicié. Nous mourons de la Révolution, et tous plus ou moins nous avons voulu retenir ce mal dans nos veines. Si l'effroyable traitement que nous endurons l'y laisse, on peut se dispenser de clouer le cercueil ; nous n'en soulèverons pas les planches ; il ne reste qu'à pourrir.

Ce qui reste à faire, le dernier remède possible, le miracle à demander et que nous pouvons encore espérer, puisque nous pouvons encore l'implorer et le mériter, c'est de rompre avec la Révolution. Ce sera le même miracle que de sortir des bras de la mort. Mais la miséricorde divine est si grande, et un peu de bonne volonté humaine est quelque chose de si puissant contre la justice de Dieu, que ce miracle peut nous être accordé même avec quelque ménagement pour les restes de notre orgueil.

Aidons-nous un peu. Dieu fera beaucoup, et, en attendant que notre raison soit rétablie, il nous laissera bénignement croire que nous pouvons beaucoup.

Pour le moment, une chose est à souhaiter plus encore que les conditions les moins défavorables de la paix : c'est le maintien de la tranquillité et de la dignité publique. Ayons au moins la décence de ne pas nous entre-déchirer sous l'œil d'un surveillant qui pourrait intervenir le bâton à la main.

26 janvier.

LA MORT d'un JUSTE.

Hier matin, dans l'église des Missions-Etrangères ont été célébrées les obsèques du vénérable M. Char rier, missionnaire, confesseur de la foi.

M. Pierre Charrier, né en 1803, à Saint- Just-enn. . U

tS^ PABI0 PEIfDiNT JM SGÊÔS.

Chevalet^ diocèse de Lyoi^, s'ofBrit, déjà prêtre , le 29 octobre 183i.

Il partit presque aussitôt, le 5 uars 18^2^ pour la saoglaBte imssioB du Tong-king, et^ dès TauBée suivaBite, il eutra daiis le champ aipostolique. Ce chaïap demandait de la sueur et du saiig, il ne refusa ni Y\m ni Tautre. B supporta %bl missionnaire, c'est tOiOt dire^ ks épreuves de la persécution de 1838, errait sans, cesse^ caché, enterré le jour, voyageait; la nuit à travers les bois peupliés de tigres, perpétuelle* ment traqué par lies espions pluâ redoutables que les bèies féroces, souvent sans vivres et sans abri. En. 1841, il fut pris et condajBro à miort.

Lorsqu'il attendait l'exécution de la sentence, un ordre du roi le fit transporter à Hué, où il fut réuni à MM. Bemeux et Galy^ ses collègues. U subit la cangue, les chaînes, la cage et les interrogatoires^ c'est-à-dire le rotin. M. Galy, son com|>agnoa da captivité, écrivait : « Vous jugerez de Ja fermeté d^ M. Charrier par cet aveu échappé à l'un de ses juges. On lui parlait de frapper encore le saint confesseur : — A quoi bon, répondit le mandarin : hier, je lui ai fait donner onze coups de rotin, et il semblait dormir. » L'exécuteur frappe deux coups et le troisième tombe entre les deux premiers. Souvent ce troisième coup enlève la chair. — Celui-là, nous disait M. Charrier lui-même, celui-là est dur!

fin autre mot le peut peindre. Son catéchiste ayant pu l'approcher lorsqu'on le transportait àHué^ il lui donna ce message pour l'évêque (Mgr Retord) : c< Tu diras à Monseigneur <|ue j'aime mieux ma cangue

que sa mitre et mes chaînes que sa crasse. Il n'y a que sa croix qui vaille quelque chose, mais j'en ni pour le moment une plus précieuse. »

11 était depuis dix-sept mois en prison, attendant toujours, et par sa constance déconcertant toujotirs les bourreaux, lorsque la corvette française Y Héroïne, commandant Levêque, parut dans les eaux de Tauranne. M. Levêque, apprenant qu'il y avait à B«é cinq missionnaires condamnés à mort, intervînt avec éftcrgi^, se fit livrer les captifs et les porta à Syngapore. C'étaient, outre M. Charrier, MM. Berneux, Galy, Duclos et Mi«he.

M. Bemeux a reconquis le martyre : devenu vieaite apostolique de la Corée, il y a été èéeapité pou^ la f€4 en 1866. M. Galy est mort en CocMmchine, «Gt fa*»vaîl, en 1869. M. Duclos a terminé sa vie àpostc^ lique en 1847, captif de Jésus-Christ dans ces mém«s priions de Hué, d'où la main française l'avait tiré cinq ans auparavant, M. Miche est actuellemeiKl vi^ caire apostolique de la Cochinchine française. So» grand âge et les besoins de sa missiew Toiït empéc&é de venir au Concile.

M. Charrier fit comme ses confrères. IlretouMia. Arrivé à Paris vers la fin de 1843,. il repartait d'An»vers pour le Tong-king au mois de mai 1844, Mais sa santé trop fortement éï>ranlée ne permif pas de te laisser à Toeuvre dont il se plaignait d'avoff manqtié lé prix. U dut revenir au séminaire comme procureur de la mission du Tong-king. Il obéit ; c'était aussi un devoir, et le plus impérieux de sa sainte et auguste profession.

Il avait l'aspect rude, le cœur simple et affectueux. Il observait le silence ordinaire aux hommes qui portent une grande douleur. Pendant la lecture de l'histoire ecclésiastique au réfectoire, s'il était ques» tion de personnages à qui le martyre échappe lorsqu'ils le croyaient assuré^ souvent les confrères de M. Charrier l'ont vu essuyant une larme furtive. Il est mort le 23 de ce mois, après une longue maladie qui, dans les derniers mois, le tenait enfermé. Il a subi cette épreuve comme les autres, remerciant Dieu d'ajouter l'humiliation de l'inutilité au regret de n'avoir pas été jugé digne du martyre.

Que de réflexions, en ce moment, devant ce cercueil* si digne de tous les honneurs publics et si peu entouré, qui renfermait quelque chose de si humble et en même temps de si grand! Là é! ait l'homme mortel, là était l'immortel martyi*. Reste d'un pauvre vieillard infirme, caché et comme ignoré dans sa propre maison, où ses plus anciens frères seulement le connaissaient bien ; débris vénéré de l'arme dont le Christ se sert pour conquérir le monde, et qui se renouvelle en ses mains par la vertu de son sang.

Il y a deux siècles et demi que cette congrégation fournit des martyrs, et cet homme obscur, martyr moins l'auréole, figure parmi l'élite de la cohorte sacrée. Il s'en va sans cortège, en des jours de deuil incomparable. Il a pu dire qu'il mourait avec la patrie, qui ne compte plus ce qu'elle perd ; mais au temps où nous sommes, prospère ou malheureuse, la patrie ne l'eût point compté. Elle ne compte plus comme une gloire de fournir des martyrs, et c'est

une des causes de sa détresse épouvantable et inouïe. Cependant cet homme, ce héros, est reçu au ciel par le chœur de ceux qu'il a tirés de la mort éternelle, et ceux-là sont devant le trône de Dieu autant d'avocats de la France. Ils prieront, et nous espérons que par leur prière la France revivra.

Dans le cercueil de M. Charrier, cette couronne lumineuse de l'apostolat lointain, qui resplendissait au front de la France plus que d'aucune autre nation, va-t-elle aussi subir une éclipse ? Au milieu de l'immense catastrophe, que va devenir l'œuvre de Is^ Propagation delà Foi? La France l'avait enfantée; elle en était la nourrice féconde et magnanime, elle lui donnait de Tor, elle lui donnait des hommes, elle lui donnait du sang. Plaise à Dieu que les missions ne soient point accablées de notre malheur ! Plaise à Dieu que la générosité du peuple fidèle supplée à tout ce qui va manquer, et que ce pays qui n'a plus de soldats, plus d'industrie, plus defortune, sanglant, mutilé, humilié, continue pourtant de porter la parole du Christ et d'envoyer dans toutes les ténèbres du monde les messagers de lumière qui seuls rompront les fers du genre humain! A cette condition, la France, quoi qu'il arrive, sera encore la grande nation, la nation vraiment victorieuse, et après le temps de l'épreuve, le sceptre lui sera rendu.

16(J PARIS PENHANT LE SIÉfiE.

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27 janvier.

Cfc QUI NOUS SAUVERAIT ENCORE.

Paris est rendu; rennemi n'y entrera pas, une assemblée en rachètera les murailles cicatrisées, mais intactes. Ce sont les hases de l'armistice et les préliminaires de la paix. Puisque cela est annoncé officiellement, on peut croire que cela est conclu. Quant aux conditions de la paix définitive, il n'est que trop certain qu'elles seront dures. La France est vaincue ethumiliée plus cruellement qu'elle ne le fut jamais.

Il nous reste à souhaiter que la honte ne s'ajoute pas à cette humiliation terrible. L'ennemi nous rend une sorte d'hommage en ne franchissant point le seuil de la maison mortuaire. Souhaitons que de scandaleuses et fratricides discordes ne l'y introduisent pas. Il serait abominable que le monde nous vît brûler contre nous-mêmes ce qui nous reste de poudre. Point de guerre civile, point d'anarchie, point de récrimination. Ces horreurs n'auraient d'autre résultat que d'appesantir le douloureux fardeau et de justifier l'égoïsme qui nous a laissés périr. Nous devrions n'échanger que des pardons et des larmes. Si notre iniîomparable malheur pouvait nous réconcilier, si nous nous retrouvions tous frères comme nous

'Sommes tous vaincus, <îe miracle d'amour ressusciterait aussitôt la patrie.

Non, ce n*est point la mort ; mais par la concorde répreuve serait abrégée, et ce ne serait pas même la léthargie. Un travail fécond réparerait promptement la plus grande partie du désastre. Faisant le compte des destructions accomplies, nous en trouverons beaucoup que nous pourrons estimer comme un grand gain. Nous ne saurions aujourd'hui nous dissimuler que nous avions besoin d'une réforme et, pour mieux dire, d'une refonte.

Dans la voie où nous marchions, nous ne pouvions éviter la catastrophe ; plus tardive, elle eût été plus incurable. Le véritable péril des peuples est d'être mal sauvés, rétablis sur des étais ruineux et destinés à crouler irrémédiablement. En nous fermentaient les venins de la guerre sociale. Il y a lieu d'espérer qu'ils s'écouleront par cette formidable blessure qui nous contraint de rester sur le flanc et de changer de régime. Si la blessure emporte la plaie, si un sang nouveau se forme dans nos veines, c'est un gain, une victoire de la véritable vie sur la véritable mort. Ce que nous aurons gagné de vertus nous consolera de ce que nous avons perdu de richesse, et nous laisserons nos enfants plus forts et plus heureux dans leur pauvreté que nous ne l'avons été dans notre éclat. Ils seront plus et mieux que nous, parmi les nations, cette grande élue de Dieu que l'on appelle la France.

France, si tu entends bien ce coup de foudre, Dieu t'ordonne de vivre, d'espérer, de reprendre ta

168 PARIS PËNBAMT LE S1É6E.

voie et de remonter à ton rang que tu avais misérablement abdiqué.

Une larme seulement, un regard vers le ciel, et la parole victorieuse du repentir : J*irai a mon Père !

28 janviei*.

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