‹ Paris pendant les deux siéges (volume 2)Chapitre 29 sur 77 · UNE INSULTE PRUSSIENNE · texte numérisé non relu

UNE INSULTE PRUSSIENNE

Depuis la conclusion de c( l'armistice, » nous nous abstenons de commenter les actes de l'ennemi, tant militaires que civils, tant actuels que passés. Ils sont les cruels droits de la guerre; la France s'y est soumise en s'exposant à les exercer elle-même ; ou les abus les plus cruels de la force, et il ne convient pas que la France se plaigne lorsqu'elle ne peut punir. Le roi dépouillé de la pourpre s'enveloppe de la majesté de son silence, il en écrase l'injure brutale du vainqueur. Un gémissement le déshonorerait plus que la perte d'une province et d'un monde. L'exemplaire de toute grandeur nous a laissé cette leçon : Jésus

autem tacebat. Le germe de cette magnificence est au plus profond de l*âme humaine. Le supplicié crie, k martyr se tait. Le criminel lui-même entoure d'uno sorte d'auréole le châtiment qu'accepte silencieusement son courage. S'il en confesse la justice, il a déjà quelque chose de la beauté du martyre. Sur sa tète réprouvée commence à resplendir la promesse faite au larron pénitent : Tu entreras au royaume de Dieu.

Donc ii nous sied de nous taire, non comme les martyrs, ce n'est point notre cas, et nous n'avons, hélas! présentement la gloire d'être les témoins d'aucune vérité; non encore comme les pénitents, nous ne nous élevons point si haut ; non pas même comme ce vulgaire à part des rois et des grands hommes, qui tombent avec leur vertu et qui paraissent quelquefois plus majestueux couchés qu'ils n'étaient debout. Mais taisons-nous au moins comme le sauvage lié au poteau des tortures. Ses vainqueurs sont sûrs de le dépecer et de le dévorer, mais ils veulent davantage : il les a bravés, il» veulent l'avilir; l«ttr malfaisant génie prolonge son supplice à dessein de lui arracher une plainte.

Refusons ce dernier tribut. Que ces savants d'Allemagne, aussi savants aux tortures qu'aux ccma-bats, se contentent d'emporter no» armes, nos trésors, notre gloire, les lambeaux de mes cœurs. Gaardions notre fierté. Ne nous plaignons p€tô à Fennemi, ne nous plaignons pas de l'ennemi. Ne plaidons pas devant l'Europe, comme ont fait ces pauvres hères, de qui la sagesse et la vaillance noas ont conduits

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OÙ nous gisons. Même de ceux-ci, il faudrait ne pas se plaindre. Puisqu'enfin ou nous devions savoir ce qu'ils étaient, ou nous les avons voulu prendre tels qu'ils étaient, la justice demande que nous les laissions pour ce qu'ils sont. Subissons-en les conséquences logiques et inexorables.

Mieux vaudrait pour nous abolir leurs noms que les clouer au pilori de l'histoire. Cléments envers nous-mêmes qui les avons portés, enfouissons-les dans le mépris silencieux. C'est leur place; que n'y pouvons-nous descendre! Si nous étions assez sages, nous ne nous plaindrions que de nous-mêmes, et en Bous-m^mes. Nous interdirions par une loi tout écrit sur cette période contaminée. Dans nos annales, elle resterait vide. Nous en cacherions les traits à notre postérité, comme jadis on cachait au peuple le visage des parricides. Que l'ennemi lui-même en fasse l'histoire : la couche de honte sera moins épaisse, ^débarrassée des aveux, des récriminations et des apologies de tant de faquins.

Quant à l'ennemi, il est vainqueur, il fait ce qm il veut. Il fait sa gloire et son butin comme il l'entend. Cela le regarde. S'il importe à la raison du genre humain et à la vengeance de la conscience humaine de savoir quelle guerre et quelte paix il a faite, et quel vainqueur il a été. Ton peut s'en rapporter à lui : sa fanfare le dira. Elle dira ce que fut la guerre savante dans le monde moderne, après cent ans d'hypocrisie philosophique, philanthropique et théophilanthropique. Elle peindra de nouvelles couleurs ce fléau païen que l€^ Christianisme avait enchaîné et

dont le triomphe de la philosophie a rompu les chaînes : Tinsolenoe du vainqueur !

Il est un trait récent de cette insolence que nous voulons pourtant signaler. Pour nous, il l'emporte sur toutes les déprédations, sur toutes les extorsions et cruautés qui sont les fruits ordinaires de la " guerre ; il est plus en dehors des usages chrétiens.

C'est le décret de cet administrateur de la conquête qui, à propos de certains officiers et otages, évadés au mépris de leur parole, déclare que désormais on n'acceptera plus en Prusse la parole d'honneur d'aucun Français.

Assurément nous blâmons les particuliers, militaires ou civils, qui, ayant donné leur parole, ne la tiennent pas. De pareils oublis font rougir. Mais l'injure générale du préfet prussien n*en est pas moins sauvage. Ce victorieux nous contraint de dire qu'une nation comme la Prusse, qui a trouvé tant d'habiles espions dans tous ses rangs, les plus élevés comme les plus humbles, et qui interprète les « armistices » comme elle .le fait en ce moment, n'a plus tout ce qu'il faut dTionneur pour infliger de telles leçons.

En ce moment, la Prusse ne combat plus. Elle pille et elle assassine. Elle pille par la fourberie ; elle assassine par la vexation. Elle s'amuse à faire couler le sang des cœurs. Sans aucune nécessité, par simple plaisir^ elle prolonge les angoisses des familles en deuil ; elle intercepte des lettres d'exilés et de captifs qu'on lui livre ouvertes, comme elle l'a requis; elle s'amuse à placer sa main sanglante entre le cœur

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«le la mère et le cœur de Tenfant ; elle aflfame pour l'avenir des pauvres qui n'ont plus de pain; elle outrage misérablement des ennemis qui n'ont plus d'armes. Ce n'est plus combattre, c'est assassiner.

Si ce jeu excite dans l'Assemblée nationale des sentiments pareils auxHÔtres,et si la majorité estime qu'enfin nous ne devons pas le soufirir, pour notre part nous y consentons. L'ennemi qui voudra fouiller dans le qœur de la France jusqu'à ce qu'enfin il y ait retrouvé l'héroïsme, trouvera sans doute ce qu'il cherche, et verra se lever autre chose que le gouvernement de Paris. Il y pourra perdre ; nous ne pourrons que le remercier. On fait peser sur nous un poids d'ignominie qui passe toute ruine, et qui devient plus inacceptable que la mort.

Heureux qui de cette fange pourra gravir d'un dégré seulement l'échelle de l'expiation -volontaire! Si la patrie doit ressusciter, heureux qui avancera 'd'un jour seulement sa résurrection ! Si elle doit périr, heureux qui jettera dehors tout son sang et méritera de fermer les yeux avant d'avoir vu ce cadavre !

14 février.

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