‹ Paris pendant les deux siéges (volume 2)Chapitre 39 sur 77 · PRODROMES DE LA TERREUR · texte numérisé non relu

PRODROMES DE LA TERREUR

Bordeaux, mnxà.

Paris est-il en partie au pouvoir de rémeute ? Le Journal officiel de Paris le fait craindre, les gens bien informés de Bordeaux l'affirment^ le Moniteur universel dit non, le Bulletin officiel inclus dans ce moniteur ne dit rien. Or, c'est le Bulletin officiel qui est le vrai lieu de la vraie vérité.

Et voilà comme Ton voit clair sous le gouvernement de la lumière !

Il est d'ailleurs trop certain que Paris n'est pas en paix. Yingt ou trente voyous amoncelés dans un coin, suivant une ancienne comparaison de M. Hugo, comme des mouches dans l'angle sali d'un mur, sont à peu près libres d'assassiner le passant qui leur déplaît. Ils noient un sergent de ville, ils fouettent une femme, ils démolissent une maison. Tel est leur bon plaisir, ils se le passent. La foule ou en prend sa part, ou en prend son parti. Contredire ne serait point prudent.

En réalité, pQur le moment, c'est la dernière canaille qui règne sur la capitale de la civilisation.

Trois fléaux suffisent à peindre les temps horribles : la guerre, la famine et la peste. Il y en a un

quatrième qui, à lui seul, les vaut tous les trois et qui est plus injurieux pour ceux qui le subissent; car il témoigne de la bassesse des âmes descendues au dernier degré de l'avilissement : c'est la terreur. Elle livre une ville, un peuple entier au caprice d'un petit nombre d'ignobles gredins, eux-mêmes lâches.

Avec cent cinquante ou deux cents sicaires. Carrier tenait la ville de Nantes. Il insultait, il volait, il égorgeait, il outrageait les femmes. On ne bougeait pas. On le laissait faire. Lebon n'avait pas tant à Arras. Robespierre, proportion gardée, n'avait pas davantage à Paris.

La Reine fut promenée à travers les rues, meurtrie d'insultes infâmes; et il ne se trouva pas un homme, pas un ! pour se faire du moins écraser sous les roues de la charrette et protester qu'il restait encore un cœur français. Non, il n'y en eut pas un! Déshonneur immortel d'un peuple, d'une époque et d'une civilisation.

Tel est l'immonde phénomène de la terreur. Quelques années plus tard, quand Dieu permit que la France revint un peu à elle-même, quelques jeunes gens armés de bâtons firent rentrer dans les égouts les brigands qui avaient égorgé leurs pères. Le bâton dispersa ces coupe-têtes et ces coupe-bourses.

Or, la terreur plane aujourd'hui sur Paris et sur la France, et ceux qui n'osent pas l'avouer en sont tiéjà atteints. Ils courent à Paris, les uns se précipitant, les autres entraînés, sans le vouloir, sans savoir ce qu'ils feront, tremblants, fascinés comme Toiseau par le reptile.

Un mie 4e foi, un i^^te dô Toloiité jpaurr^eAt rompre ie cbiarme. lU le s^veut et iU ne le fei:o^ pa;^, QuaAd oa u'» point de ioi., U raison «^ démootce eu YWLréyideuc.e: la voJbnté 03t anéantie, la terrdur Tempoï^e et dissaoït ju$i(}u'à rinstioct naturel du salut»

Pauvre Bî* Thiers,, qui pensiez en avoir fiiû en transigeant avec le Pru^mBu pour cinq milliards et deux proviweii ! Ya>us avez maintenant en présence un ennemi qui veut tout et qui ne transigera pas.

Ce n'est paa tout d'avtoir écrit Tliistaire de la Ré volution, il faut connaUre la Révolution*

Bordeaux, 7 maa's.

M. KfilXËR.

Les précipitations et les préoccupations de ces terribles jours font oublier les choses qu'on a le plus à cœur. Nous nous apercevons tard, avec un vif regret, que, dans le compte-rendu de la séance du l*''mar$, V Univers n'a parlé duxiiscours de M. Keller que pour en faire la critique^ courant ensuite à M. Hugo, pour exprimer l'indignation que méritait ce plat et enflé discoureur. Ainsi dans le combat on voit, avec une sorte d'indifférence, tomber le frère, et l'on se précipite vers l'ennemi. Nous demandons pardon de

PAftIS BBNDAMT LE SIÈGE. 263^

ce m^eruvement oAturel* Mieux eût valu laisser là M. Sago et rendre à M. Keller rhommage qu'exigeaient de nous son talent, son dévouement et son immense malheur»

11 a<dfù ptronoRcer cette parole, douloureuse et cruelle entre kmies ; Nous n« sonunes plus Français ! Qoi peut dire ce q<ijL*un pareil mot renferme de douleurs ! IL Keller est certainement Tune des personnifijcatioQS les plus complètes de UAlsaee française, c'est-àdire catkoli(p[ie. Cette terre si beU« et si chère était pour lui la patrie éems la patrie, le cœur même de la patrie. Elle est le tombeau de ses pères, le berceau de ses enfants, sa mère, son foyer, ce qu'il a de plus cher après TÉglise : et cette mère bien-aimée Tavait élu entre tous ses autres fils pour défendre sa foi. Il la perd, il la voit tomber sous le pied de l'étranger et sous la main de l'hérétique. Pour nous, la patrie n'est que blessée ; pour lui, elle est morte, — Je ne suis plus Français! Ou je devrai abandonner mon foyer qui ne m'est plus qu'une prison, ou je devrai abandonner la France, et je n'ai le choix qu'entre deux exils!

C'est avec cette angoisse qu'il a franchi le seuil de l'Assemblée; angoisse d'autant plus déchirante pour lui, parce qu'il a dû penser que ce coup, brisant encore sa carrière politique^ lui ôtait l'arme de sa parole, avec laquelle il voulait d'un cœur si généreux défendre sa patrie spirituelle, sa mère la sainte Église.

Mais qu'au moins il perde ce souci et se lie davantage à la vigueur de son âme et de sa foi. Exilé de

France en Alsace, ou exilé d'Alsace en France, il ne sera pas exilé de l'Église, et il la défendra toujours, et toujours avec éclat. Aucune tyrannie et aucune ingratitude ne lui peuvent enlever cet honneur; il saura le conquérir partout. En Alsace comme en FVance, le seul vrai patriotisme sera catholique, sera persécuté et sera plus fort que la persécution. Si *Botre Alsace compte un assez grand nombre d'enfants pareils à M. Keller, jamais elle ne sera prussienne, et si notre France mutilée conserve ou retrouve assez de citoyens qui lui ressemblent, elle ne sera conquise ni par les armes ni par la Révolution. En Alsace ou en France, il soutiendra cette lutte du devoir et de l'honneur, il se fera, pour sa part, la seule victoire qu'il importe enfin de gagner ici-bas.

Nous prions M. Keller d'agréer cette expression de notre profonde et durable sympathie. Soldats d'un drapeau qui flotte bien au-dessus de toutes les frontières, compagnons dans une guerre "qui ne finira pas, BOUS avons pu laisser paraître des dissentiments inévitables entre les hommes, et d'ailleurs légers. Nous ne devons pas laisser croire que ces dissentiments ont prévalu, lorsque la catastrophe a paru nous faire oublier de combien d'estime et de regrets était digne le combattant dont eile écrase si cruellement le bras H le (*œnr.

P.VftlS PENU.1M LR SIÈGE. 26Si

Bordeaux^ 8 mars.

LES PRINCES D^ORLÉAJîS.

On dit, clans certaines réuniouB, que le» princes d'Orléans se désisteront de leur titre électoral. Ce ccmseil serait meilleur que celui qu'ils ont suivi en.se faisant élire au mépris de la loi, et sans se souvenir assez de leur dignité et de leur devoir comme mem* lu'es de la maison de fiourbon.

Quant à TAssemblée, nous pensons que, fà les jHrinces insistent, elle ne doit pas se prêter à ce jeu politique, et que son devoir est de respecter la loi qui les exclut. La validation de leur élection serait un coup d'État qui en préparerait fatalement un autre.

U ne suffit pas que l'Assemblée soit souveraine. La souveraineté peut abroger une loi, mais non pas la violer. Tout coup d'État vicie ce qu'il fait, et ce qui s'élève aisément par la fraude périt aisément par la conspiration. Établissons enfin quelque chose de régulier et qui se puisse défendre.

Si l'élément monarchique doit dominer dans notre constitution futiu^e, que ce soit l'Assemblée elle-même qui le déclare; que ce soit elle qui fasse ou plutôt qui appelle le Roi. Car si l'on veut la monarchie, il n'y a qu'un roi possible, et il est déjà fait.

Aposter un chef de parti et disposer les choses

266 PARIS Pendant le siège.

pour le mettre à même de sauter sur la couronne comme un forban qui fait un mauvais coup, ce serait une pratique peu digne et du peuple et du prince, plus conforme aux bassesses du présent qu'utile à ses misères et que favorable à l'avenir. Elle armerait, elle justifierait d'avance tous les conspirateurs; les régularisations postérieures demeureraient vaines.

£n fait ée ïégulansBtioii, Lotus-Philippe et Bonaparte (mt eu tout ce qne Ton pouTait ima^ner. €<mlentement taeite, explicite, répété. Rien n'a strffi. Jftmakils n'emi osé, jamais ils n'auraient pu faire jti^ tice. Le vice de teur origine les a coatraiuts de conspirer contre eux-mêmes et contre la France. Personne ne se sentait iié envers eux. Redevables à la conspiration, ils ont payé. Et nous aussi nous avons payé, et nous payons, et nous paierons. On connaît le prix.

^ Les princes d'Orléans admis dans l'Assemblée y seraient fatalement des conspirateurs, ne le voulassent-ils pas. On peut exiler, déposer, tuer des hommes de sang royal : on ne peut les transformer en simples citoyens. Eh quoi! un Arago déjà n'est plus un simple citoyen. S'il naît un petit Gambetta qui devienne un homme, ce ne sera pas tout à fait xm homme comme un autre, par la raison que son illustre père aura signé. des décrets souverains. Il faut se résigner à ce mystère ennuyeux pour la démocratie. Est-ce que les petits Garibaldi ne naissent pas généraux français ? Est-ce que nous n'avons pas un petit Camot qui naquit député en dépit de nature?

PiUUfi «EMilAVT LE SiâOE. 267

Combien d'imtr^â pardk fils de» dieux, cpÀ n'imt jamais su ai ae({uéi!ir la moindre val»«r ni se garer des gran* mploiftl

Un Bonsboa e3t hil fiomium^ il laut en ]Msser par là» £t les d^tts Boiurbcois qui Irgppent à l^ porte de TAssemblée n'y ont paB été en^oijréB «u mépris de la loi, uniquement poudr fouradr 4l6aK Toix à ia <3onfectiion de telle <«»u telle loi.

Mais la raison qui fait qu'on Bourlxm est plus qu'un autre citoyen fait aussi qu^un Bourbon n'est pas un citoyen. Il n'existe ^n (réalité ^^u» Bourbon pcditique, e'ast ie chef de la &miUe, et celui4à aussi e$t tout autre eJciose qiiun Français de plus! Le mot de Charles X est josli, aij«t>d)le, français^ msôs faux en politique. Ua Aour han estf on èiériiaer -èa trèiie o^ un aspirant au trèœ. Héritlear, il attené ^t il 'Obéit ; aspirant, il conspire, et la raison politique ordonne de récarter.

Henry de Bourbon donne un exemple cpate ses cousins regretteront de n'avoir pas imité. ïl se tieirt à récart, il ne s'offrg pas, il n'a pas sollicité un département de l'introduire par une porte dérobée comme candidat à la royauté. Si la France a besoin de lui, elle sait où elle le trouvera.

Ce qui conviendrait>régarddes princes d'Orléans, ce serait de leur faire sommation de se soumettre à leur chef. Nous n'aimons pas le mot de fusion trop généralement employé.

Les princes d'Orléans n'ont pas de droit distinct. 1830 ne leur a créé qu'une situation mauvaise, irrégulière, séditieuse. Elle les oblige à rentrer dans

17 mars.

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