‹ Paris pendant les deux siéges (volume 2)Chapitre 45 sur 77 · M. TH1ERS DEVIENT RÉFDBLIGAIN · texte numérisé non relu

M. TH1ERS DEVIENT RÉFDBLIGAIN

Nous ne voudrions point contrarier M. Thiers. Il est certainement aussi intéressé que personne à sauver la civilisation ; il a son plan, qu'il ne peut dire à tout le monde. Cette considération, jointe à son grand renom d'habileté, doit donner patience. D'ailleurs, quand on est du grand parti de Tordre, il faut bien accorder quelque chose au gouvernement, et ne pas se jeter tout de suite dans une opposition intraitable. Si Ton dit que M. Thiers lui-même en a fréquemment fourni l'exemple, ce n'est pas une raison.

Mais il serait juste que M. Thiers, à son tour, ne fît pas trop d'opposition à la majorité nationale exprimée par l'Assemblée. Or il prend ime habitude taquine et, suivant nous, périlleuse de crier : Vive la République ! Cette « profession de foi » revient dans toutes ses proclamations, discours et dépêches, c'està-dire au moins une fois par jour. C'est souvent! Est-il sûr d'être en cela bien sage et de rester bien strictement dans son droit ? A notre avis, il empiète, et de plus il agace.

Il empiète sur le pouvoir constituant. On lui a, dit-il, donné la République, il veut rendre la République. Ce n'est pas nous qui blâmerions tant de

probité ; seulement M. Thiers s'abuse sur la nature du dépôt. La France n'est pas légalement en république, elle est en provisoire, voilà tout. Ce n'est donc pas la République qui a été placée sous la garde de M. Thiers^ c'est le provisoire, le pur et simple provisoire que sa louable probité l'oblige de rendre. Nous ne contestons pas son aptitude à cboisir une constitution , même à nous la faire ; encore faudraitil prendre les voix. Mais il ne s'agit point de son aptitude, il s'agit de sa qualité. Nous soutenons que la qualité lui manque- Certainement il n'a pas été élu député en vingt-cinq départements, ni promu pouvoir exécutif pour constituer la France, et^ qui plus est, pour la constituer en république.

Il a un vieux bon mat de 1849 : <c Restons en république, c'est ce qui nous divise le moins. » Après vingt-deux ans, ce vieux bon mot n'est pas devenu parole d'évangile, et ne s'est pas, comme la loi salique, gravé « ès-coeurs des François. » On peut même dire qu'en 1871, le bon mot de 1849 a perdu de son sel. Sans doute, toute langue bien pendue et toute plume suffisamment exercée prouverait aisément que la République est ce qui nous divise le moins. Mais ce jeu d^esprit serait un outrage aux angoisses de lu France. Voilà uu siècle que nous nous battons, que nous périssons, que nous pourrissons, pour attester que la République n'est pas ce qui n;»us divise le moins.

Si M. Thiers, fidèle à son bon mot, est devenu républicain, c'est un malheur. Il n'en disait rien au temps des élections ; sa fortune électorale en eût

souffert. On lui eût demandé de définir sa forme de république. Mais républicain tout court, c'est-à-dire suivant Tune des formes successivement essayées, rejetées et reprises depuis M. de La Fayette jusqu'aux anonymes de la nouvelle Commune de Paris, cela ne peut passer, quelqu'un devrait l'en avertir. La majorité française repousse toutes ces façons de républiques-là. Si M. Thiers persiste, alors qu'il parle pour lui. Quand il a Vair de parler au nom de la France, il usurpe.

Il y a un cri de Vive la République! et un cri de Vive la France ! qui ne sont pas du tout Je même cri, et tous ceux qui crient vive la République ne crient pas la même chose. M. Thiers ne l'ignore pas. Un homme d'un esprit si fin devrait avoir horreur de fatiguer ses poumons dans un exercice manifestement infructueux. Que pense-t-il gagner à faire flotter entre Versailles et Belleville cette loque multicolore, ce vieil habit d'arlequin?

Que M. Thiers cesse de désobliger quantité de gens qui lui souhaitent de bien finir ; qu'il ne leur donne pas le crève-cœur de le voir insensiblement prendre la figure d'un Serrano, lui qui a fait des livres intéressants. Qu'il s'occupe de réduire Paris; et en attendant, qu'il nous présente au moins une république définie, mais surtout qu'il nous garde dans le provisoire : c'est la chose qui nous divise le moins provisoirement.

PARIS PEKDAKÏ LA COMMUNK. 301

Yersaillos, ir> avril.

Ll ITÉRA TURE ET POLITIQUE DE ROCUEFORT.

Nous donnons un morceau politique et littéraire de M. Henri Rochefort. Comme nous Pavons déjà remarqué, cet illustre personnage n'a perdu rien du genre d'esprit et de mérite qui lui fit une si belle fortune. Il a ravi le monde français, il a été élu et réélu député, il est devenu l'idole du peuple par l'étalage des grâces que l'on va revoir, et elles ont paru si charmantes que la faveur publique s'est répandue jusque sur ses imitateurs, tels que le petit Simon dit Lockroy, lequel d'ailleurs le pourrait suppléer.

Nous ne nous excusons point de citer ces choses. A force de pauvreté, elles ont leur valeur ; par l'excès de l'infection, elles deviennent en quelque manière salubres. Ce sont là vraiment les odeurs de Paris, les émanations directes de la cervelle parisienne. La vapeur de l'égout et l'haleine du café chantant, se dégageant par le gosier des Ihérésas^ n'en donnent pas.l'essence aussi pure. Qui veut connaître le fonds intellectuel et moral du Paris de 1869, 1870 et 1871, doit étudier les Rochefortins. Ces « écrivains » sont la perle qu'ont formée tout le sel et toutes les énergies de cette mer. Elle produit cela. Sous un petit

302 TAKIS PENDANT tK COMMUNE:.

volume iJs fournissent l'expression la plus raffinée des corruptions du cœur et de l'esprit. La vertueuse Commune porte au front cette couronne.

II y a deux cents ans, ici, à Versailles, dans une maison de la rue des Réservoirs, presqu en face du lieu où M. Hochefort et M. Lockroy faisaient des lois la semaine passée, un bofnm« d'esprit écrivait à loisir des pages de mécontent. Il y déplorait, non sans aigreur, l'injustice de la société envers les hommes d'esprit qui font des livres et avec qui cependant ne comptent point les hommes d^État. — Quoi ! dîsait-il, Antisthèues sait le grec, la politique, l'histoire, la morale, le reste, et tout cela ne vaut rien si Antisthènes ne se fait encore vendeur de marée?

Cet homme d'esprit mécontent se nommait Jean de La Bruyère, et son livre, peu frécpienté de l'école Rochefort, a pris rang parïni les chefs-d'œuvre.

Nous voudrions savoir ce que La Bruyère, lisant les pages suivantes, penserait de la marée d'Antisthènes, et du progrès qui a fait aux gens de lettres une si grande place dans l'État sans qu'ils aient besoin d'apprendre le français, ni la politique, ni l'histoire, ni la morale, ni autre chose que l'art de vendre leur marée.

Voici la marée :

LES PROPOSITIONS DE M. THnSRS.

11 est évident que, depuis son installaticfflL à Versailles, M. Thiers, pour s'étourdir, se livre à la boisson. Un vieillard, eu état d'ivresse, a seul pu, en effet, adresser aux délégués de

PARIS FBNBAirr CA COMMUNE. 303

la Ligu/R des droits de Paris la réponse doat oa riaii si haut hier soir sur les boulevards .

M. Thiers a le vin comique. On vient lui annoncer cjue les franchises municipales qu'on nous refuse depuis vingt ans, nous venons de les prendre, que nous les possédons et que nous n'avons nulle envie de les lâcher; il déclare alors qu'il consultera les éleveurs de la Chambre pour savoir s'il peut nous les accorder. Vous figurez- vous les vingt arrondissements attendant dans une anxiété profonde l'opinion de M. Prax- Paris, pour savoir s'ils éliront ou s'ils n'éliront pas leur Commune?

Ce même Thiers, qui nous conteste nos franchises communales sans paraître s'apercevoir que c'est parce qu'on nous les . refusait que nous] les avons prises, veut bien consentir à ne pas sévir contre les gardes nationaux qui mettront bas les armes et rentreront dans leurs foyers. Cette dernière concession atteste une démence alcoolique de plus en plus prononcée . Mais les gardes nationaux qui ont pris les armes contre les bestiaux de Versailles, c'est tout Paris ! On se demande, conséquemment, comment s'y prendrait bien Thiers le Victorieux pour faire passer en jugement trois cent mille hommes, sans compter les femmes et les enfants, qui, dans la mesure de lem^s forces, prennent aussi part h la lutte .

En admettant qu'il ne faille pas plus de dix minutes pour Texécution de chaque rebelle, ce qui est contestable, même en y mettant la promptitude de Vinoy assassinant le génércrf Buval, le chef de l'exécutif n'aurait pas assez de cinq années de fusillades journalières et à jet continu pour arriver à purger la terre de tous ceux qui se sont soulevés contre ce petit despotaillon.

Si j'ai insinué plus hatit que M. Thiers noyait ses inquiétudes dans le vin bleu, c'est qu'un homme qui, avec les seuls émoluments de ministre, a trouvé moyen de se faire construire place Saint-Georges un hôtel de deux millions, ne peut être un imbécile. Or, ses réponses aux membres de la Ligue des droits de Paris sont incontestablement d'un abruti ou d'un amant de liqueurs fortes.

304 PARIS PENDANT LA COxMMUKE.

Eh bien ! puisque le berger du troupeau de fuyai^ds, qui broute l'herbe à Versailles, a un aussi grand besoin d'être édifié sur les sentiments de la population parisienne à Tégard de sa bande et de lui-même, nous allons lui donner nos conditions comme il nous a posé les siennes : '

Il nous livrera Vinoy, Galiflfet, Jules Favre, Picard et Mac- Mahon, qui défileront, enchaînés deux à deux, jusqu'au rondpoint des Champs-Elysées.

Les fils, les femmes, les pères et les frères des gardes nationaux tués par les obus de ces prussiens d'outre-Seine seront alors convoqués au même endroit, et à midi pour le quart on leiu* livrera les captifs, avec autorisation spéciale d'en faire ce qu'ils voudront.

Et s'ils délivrent leurs prisonniers pour les poi'ter en triomphe à l'Hôtel de Ville, nous nous engageons à ne pas les t»n empêcher.

Voilà notre ultimatum. Nous sommes convaincu que Paris déposera les armes le jour où M. Thiers consentira à l'acropter.

Henri Rocuefort.

Deux fois député d'Athènes, à la face du monde ! Député avant les Prussiens, député après, lorsqu'il avait montré son éloquence et sa vaillance ! Député du cœur !

Mais, soyons juste : que pouvait trouver de mieux c*e charmant peuple d'Athènes pour montrer ce qu'il estime en Platon-Blanc, Socrate-Quinet , Démosthènes-Favre et Anacréon-Hugo , purs députés de l'esprit ?

18 avril,

CONFECTION HÂTÉE d'lNE LOI SUR LA PRESSE. M. DE

Page 1