‹ Paris pendant les deux siéges (volume 2)Chapitre 46 sur 77 · BROGLIE^ M. DLFAURE, CHEF ET ENNEMI DE LA MAGIS- TRATURE · texte numérisé non relu

BROGLIE^ M. DLFAURE, CHEF ET ENNEMI DE LA MAGIS- TRATURE

L'Assemblée a composé une loi sur la presse. Elle a rendu la presse au jury. Quelques orateurs ont opiné que la police correctionnelle y convenait davantage. Ils n'ont pas prouvé qu'ils eussent raison, et personne n'a prouvé qu'ils eussent tort. Ce que l'ensemble de la discussion a prouvé parfaitetnent, comme toutes les discussions antérieures et comme l'expérience, c'est que la police correctionnelle et le jury n'y font ni chaud ni froid. C'est aussi ce que tous les orateurs ont eu soin de ne pas dire. Dans la question de la presse, autant et plus que dans toutes les autres, il y a de l'inextricable. On ne voudrait pas des fruits, mais on veut de l'arbre. En dépit de l'innocent jardinier qui s'obstine à vouloir changer sa sève, l'arbre toujours cultivé rapporte toujours. Il rapporte ses mêmes feuilles, ses mêmes fleurs, son même fruit. On en mange toujours, on en est toujours incommodé.

C'est comme le tabac. Que ne disent pas les méde» cins contre le tabac! Il est malpropre, infect, incivil, soporifique, affaiblissant, abrutissant; il provoque II. 20

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vingt maladies fâcheuses, voire mortelles. Mais tout le monde fume et les médecins aussi. La nicotine, la presse, la garde nationale, trio d'inséparables, trio vainqueur! Qui déracinera ces trois institutions, qui disjoindra ces trois Parques?

On prétend, il est vrai^ que ce sont aussi des plantes médicinales très-précieuses et capables de produire des effets excellents. Il est possible. Seulement la dose médicinale reste à connaître.

Quant à la presse, l'art de s'en servir utilement et de lui appliquer une bonne loi sera trouvé dans le paysqui pourra lui fournirde bons juges. En France, nous n'y sommes pas.

Èes^déux principaux artisans de la loi nouvelle, à savoir M. le duc de Broglie^ rapporteur de la Gom^^ mission, académicien, et M. Dufaure^ actuellement ministre^ aussi académicien, ont mis cette vérité parfaitement en lumière, sans le vouloir. Tous deux sont partisans de la compétence nécessaire et exclur sive du jury en matière de délits de presse.

M. Dufaiirc, miniî?tre de la justice^ mais surtout avocat, a la spécialité de ne pas croire aux juges, pas même à la magistrature, pas même à la justice. Il ne perd aucune occasion de leur lancer des lardons plus que cuisants. On y sent l'homme dé barreau qui s'est battu contre les juges toute sa vie étales a fait errer souvent, et l'homme politique^qui a^ pu ou qui a vm maintes fois abuser d'eux. M. de'Bl^ogli© est méti«^ sang mêlé db France et de GrenèVe', de»caitholique et ^ie' protestant, de oui et de non, (piiïeroîï que* les dér Ut9 dë^ presse sont des" délits d^épinio» et çitt Va

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iiioo fte peut commettre de délita. C'ejst également l'opinioix de M« Dufaure, autant que l'on peut voir clair dans un. discours dTavocat. ministre. En* consé- <{u^ice> M. deBroglie et M.,Bufaiire se sont accordéps pour livrer Tappréoiation des délits de presse,, délits d'opinion, à l'opinion, qui nO' peut commettre de délits. L'opinion estimera. siTopinion a pu* par hasard être coupable. Eu un mot, la presse sera jugée par la garde nationale, dans la fumée du tahac. Au petit honheuE ! Tant pis pour.leîpumal du faubourg Saint- Germain, qui tombera; dans un corps de garde de Belleville, et vice versa,

Squs Louis-Philippe, jamais le jury n'a condamné le Siècle et sa couleur ; quelquefois il a condamné le National, plus souvent, la. Réforme,^ toujours, la Gazette et la Quotidienne. U Univers n'eut qu'un pror ces, pour compte^rendu d'un? autre procès qu'avait perdu un trèa-bon et illustre prêtre. Le jury qui avait condamné le prêtre condaLmnsiVUîiiverSj.raide^ presqu'à l'unanimité, sans circonstances atténuantes. Maximum de prison et d'amende, si les juges n'ar valent équitablement modéré la peine*, Yoilà le jjuge^ ment de l'opinion*. Etde pliis^. un des juges^ bonner tioB à. qui le journal ni le journaliste ne devaient rieui,^ tira list laague au condamné.. Attrape ,, jé^ suite 1

Nous savons biea qfiel métier on. av fait faire, aux

jjageA s0us*le dernier. gouyernemenfe et 5.aua d* autres;

car on ne nommeque le dernier gouvernement^ maip

il n'a gas. tout commencé*. 19. Dufauser, suiy.ant sfli

Qassion^ avec, une, gentillessa d'avocat qqu. déo^iUe

sur les.lèvres d'un garde des sceaux, a rappelé Timpuissance des juges : « Depuis vingt ans, le tribunal de police cçrrectionnelle a fleuri en France, {On ritl) Il a frappé les délits de presse ; mais pendant i|u'il condamnait les écrivains, les doctrines devenaient plus vives et se répandaient plus funestes dans la société. [C'est vrai! c'est vrai!).,. Par cela seul que ces tribunaux étaient nommés par le pouvoir, leurs décisions n'avaient pas d'autorité doctrinale. Ils ne frappaient pas du coin de la vérité la vérité qu'ils constataient cependant dans leurs jugements. On ne les croyait pas... Vous direz de cette incrédulité, de cette méfiance ce que vous voudrez; il n'en est pas moins vrai qu'elle régnait au sein de la société, et que, par conséquent^ il n'y avait aucune répression générale contre les doctrines cpi'ils voulaient condamner. [Cest cela! très-bien ! très-bien!) »

De tels aveux dans la bouche d'un garde des sceaux sont tristes, et l'adhésion de l'Assemblée n'est pas moins afÛigeante. Car il n'échappe à personne que ce qui se peut dire des juges se peut dire à plus forte raison du jury, et l'expérience ne le confirme pas moins. S'il y a un art d'influencer les juges, il y a aussi un art de préparer le jury. M. Dufaure conclut néanmoins que quand le jury condamnera, c'est la société qui condamnera. D'où il suit que ce qui sera absous par le jury sera absous par la société, la société entière^ dit largement M. Dufaure. L'Assemblée s'est rangée à cette théorie. C'est assez dire où en est chez nous la notion de Tordre et de la justice politique^ et pourquoi la presse se moque

parfaitement des lois et des juges par lesquels on prétend la régler.

Un trait de la discussion mérite d'être conservé comme peinture du temps. Un député voulait qu'en renvoyant au jury les délits politiques, ou délits d'opinion, on laissât à la police correctionnelle, c'està-dire à la loi absolue, les délits contre la morale, qui sont des délits absolus.

Il sentait la témérité de sa proposition, et il l'a développée dans les termes les plus timides, les plus humbles. Nous copions le compte-rendu officiel : c( Messieurs, une seule chose peut nous sauver aujourd'hui. C'est le maintien de ces principes éternels, le respect de la famille, le respect de la morale et le respect, ye dirai même^ de la religion! » Je dirai même! On sent hésiter et fléchir la voix ; mais cette modestie n'a touché personne. Le sténographe note une ce approbation sur quelques bancs à droite, » et ailleurs, des rumeurs diverses.

Un autre orateur montrant le même sentiment, a été coupé par M. Flye Sainte-Marie, qui lui a crié : Dieu 71 a pas besoin de votre protection ! C'est ce que nous disait un jour M. le duc de Broglie, au nom du parti catholique libéral. Nous ne savons pas si M. Flye Sainte-Marie parle au même titre, et si M. le duc de Broglie le dirait encore. Peut-être que les événements qui se sont accomplis depuis lui ont fait voir et feront voir à M. Sainte-Marie que nous avons quelque besoin de protéger Dieu.

C'est, du reste, contre l'amendement soutenu par M. Félix Giraud que M. le duc de Broglie a pro-

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nonce son discours, escorté àe vives (zdhésions, et essentiellement sans flamme. Il s'est appliqué à faire comprendre le danger d!un régime judiciaire sous lequel des penseurs politiques tels que Montesquieu ot Voltaire pourraient être traduits en police correctionnelle, sotis prétexte ^d'ouiraige aux mœurs.

Ce tpii serait abominable !

Tout cela, quand la seule inOueuce de la presse athée peut expliquer la persécution anticbrétienne et antimorale qui sévit à Paris, tout cela nous montre que la presse n'a rien à craindre ni des jurés, ni des juges, ni des législateurs, et qu'elle est reine absolue de ce temps, où elle est en train d^épouser le canon. L'on célèbreen ce moment leurs fiançailles.

Rabelais regardait l'invention de l'imprimerie comme une consolation du monde, à contro-iil de la diabolique invention du canon. Les Toilà mariés, et l'obus, leur iils, porte en sifflant le nouvel évangile de la lumière, de ramoi:^ et de la pai^.

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