DESTRUCTION DE LA COLONNE
Ils ont jeté bas la colonne. Le dessein était si brutal, et, de leur part, si sot, qu'ils y tenaient absolument. C'est fait. Le grand trophée et la grande idole gisent sur un fumier dans la fière rue de la Paix, maintenant indigente. Le nouvel Opéra, fœtus mons-
tre, conçu aux nuits d'orgie, avorté aux jours de sang, a vu cette chute. là les demoiselles Carpeaux, plus que nues par permission des ci-devant Autorités, mènent publiquement leur danse. Au son des castagnettes de Montmartre et de Montretout, dansez, filles Carpeaux, et que vos chants règlent vos pas, suivant les usages du lieu ! Chantez la chanson de bienvenue de l'abîme étemel : Quomodo cecidisti Lucifer?
Courbet a fait le coup. Courbet le bon peintre des chairs sales ! Il les peint si bien qu'à les voir seulement on en sent l'odeur. Comme l'admirable Carpeaux fait puer le marbre, ainsi l'admirable Courbet fait puer le châssis. Courbet des Baigneuses^ Courbet du cochon
attaché par la patte, Courbet le penseur qui a peint son ami Proudhon pensant un livre! Ce Courbet amusa longtemps Paris. Il aboyait au prêtre, il niait Dieu, il faisait de l'esthétique. Paris cria : Bravo, Courbet, rénovateur de l'Art! Courbet vit néanmoins qu'on se refroidissait. — Ah! ah! Je saurai raviver mon nom ; je le tatouerai dans l'histoire ! Il a renversé la colonne, laissant debout le socle, à porter le nom de Courbet. Courbet fecitl Et il entre en effet dans l'histoire, ce bel artiste, une scie et une corde à la main. Rochefort^ Vallès, la bande des lettrés le suivent, portant le stylet, les fausses clefs, la pince, tous lés engias des escarpes et voleurs de nuit. C'est l'Institut de la République.
Pauvre colonne! sur le fumier, en trois tronçons, comme un ver coupé par un enfant cruel. Selon Courbet, l'œavre jn'était pas a artistique ! » Qu'en
s»t-il, fenvîeux lourdaud? II n*est |)as artiste, il n'est pas juge, pas même bourreau régulier. Il n'est qu'assassin. Mais quelquefois Fassassin est suscité et lâctié sur la proie par la justice même qui lui demandera oompte. Dans les temps impies, la justice emploie le orîme à punir le crime, afin que le monde vole mieux à quelles mains infâmes son crime Ta livré. Nul juge légitime n'eût abattu ce monument, et néanmoins il y a ici une justice faite. Couvrant d'une exécration entière le vandale insolent et stupide, la conscience humaine regarde l'œuvre abolie etneluiaccorde qu'un regret léger. C'était une emphase de l'orgueil, un champignon gonflé du venin (Je la fausse gloire : sous les coups d'un autre orgueil, le champignon tombe, corrodé du même venin qui Ta produit.
Ceux-là doivent gémir et s'irriter amèrement qui ont élevé ces sauvages et qui sont encore à s'en repentir. Pour se grandir eux-mêmes, pour achever leurs desseins et leur gloire, ils ont donné au peuple de fausses notions de tout. Le peuple culbute leurs desseins, abat leurs monuments, avilit leur gloire, tournant contre eux les mensonges dont ils Font nourri et les passions dont ils Font enflammé.
M. Hugo, remisé à Bruxelles, a rêvé de sauver la colonne. Jadis il Favait chantée; cette chu te lui écrase une ode. « Son cerveau tenaillant, » il en a décroché un quintal d'étranges alexandrins, secs et craquants, qui font un bruit de mitrailleuse et qui exhalent un fumet de chou. Quelques-uns pourtant sont beaux .
Nul n'a fait tant de vers, ni ai beaux ni si bêtes î
PAWS PENDANT liA COMÏfUNE. 378
Mais, à tr«yers des prostcrnements d'une extraordinaire làdbeté devant le « peuple » armé déjà de la sdie de Commet, M. Hugo décrit bien le caractère révolutionnaire de la colonne, selon son sens détraqué, n veut que Ton consei-ve la colonne parce que, sous la figure des soldats de la Révolution, elle représente la France chantant la Marseillaise et montant' à Tassaut... du pr©^r^5 / C'est bien drôle, la raison poétique! M. Hugo ajoute que ces grandi soldats
Tinrent le Pape et les rois, l'ombre noire Et le passé, captife et cernés dans leur gloire. . .
Vojlàî Avec modiis de simplicité et beaucoup plus de chevilles, c'est la vieille chanson da eiiauvin :
Ah ! qu'on est fier d^ôtre Fraaçeas l^orgqu'om regarde la oaloxm« I
Paris, — Paris chevalier^ dit M. Hugo, — est devenu humanitaire, et ne se targue plus d'avoir tant pris « le bronze des batailles. »
Les peuples sont pour nous des frères !
C'est sa chanson d'à présent, et il jette la colonne sur un fumier.
Par le progrès de la littérature humanitaire, on a pu amener le chevalin Paris à démolir la calonw, comme on a pu l'amener facilement à fusiller les g6«^ néraux et à noyer les gendarmes, comme on pourra l'amener à massacrer les « otages » au nom de la tendre humanité. Ils en font même une thèse : «Qu'estce que c'était, cette colonne? disent-ils. Un eri antihumanitaire et anti-égalitaire ; un hymne à la gloire
d'uu séducteur du peuple. Le peuple a monté là, sur ses épaules, au prix de sa sueur et de son sang, le plus criminel gendarme qui ait traversé le monde moderne. Il Ta dressé précisément pour être le pape et le roi, l'ombre noire et le passé. Nous l'avons jeté bas, afin de rompre avec le militarisme, coutumier du même crime, et nous avons assuré la liberté. »
Ces raisons, pour n'être pas en vers, valent bien celles de M. Hugo. L'illustre pharmacien Miot, membre de la Commune, ajoute : Celui qui n'acceptera pas la liberté, nous lui couperons la tête ! Conclusion très-correcte, à laquelle M. Hugo ne répliquera pas. S'il osait répliquer, on le réfuterait par lui-même.
Tous, ils pataugent dans un gâchis de boue, de fange et de bêtise. Leurs monuments tombent sur eux et les écrasent, pendant qu'ils continuent d'insulter Dieu, criant les uns qu'il n'existe pas , les autres qu'il n'agit pas.
Nous le voyons agir, nous le voyons se venger. Il entend le cri indigné de l'âme chrétienne qui le presse de se lever et de juger sa cause.
Et nous regardons d'un œil tranquille crouler subitement ce qui avait monté si haut, monter subitement ce qui croulera si bas. Après tout, puisque ces. sages et ces fous se font un même jeu d'arracher la pierre fondamentale , il est juste que les maisons branlent et que les colonnes croulent. Nous aimons mieux la justice de Dieu que nos biens et que nousmêmes, et quel bien pourrons-nous attendre de ceux qui ne veulent pas de Dieu!
20 mai.