‹ Paris pendant les deux siéges (volume 2)Chapitre 6 sur 77 · LA VIGILE DE NOËL · texte numérisé non relu

LA VIGILE DE NOËL

Si les chefs et les rangs élevés de la société européenne avaient conservé autant de Christianisme que les pauvres soldats qui regretteront ce soir les vieilles sérénités de Noël, ils sauraient pourquoi le monde est aux prises avec la destruction, et ils pourraient le préserver de la destruction. Ils pourraient arrêter le flot de sang qu'ils font couler des chaumières, le flot de haine qu'ils déchaînent des cœurs et qui s'accroît en roulant. Ils détourneraient ces torrents qui sub-

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mergeront les trônes, les palais et les villes, et, malheur plus grand, aussi les âmes !

Les pensées et les prières de Noël leur révéleraient la structure de l'édifice social ; ils verraient la pierre qu'ils ont ébranlée , l'arc-boutant qu'ils ont fait ployer sous le poids impie et stupide de leur orgueil, et qui croulera demain s'ils ne se hâtent de le réparer. Ils verraient que tout repose là-dessus, et le gouvernement , et l'usine , et le comptoir , et la banque, et la civilisation, et la paix, et la vie ; et que rien, rien ne se peut reconstruire ni asseoir ailleurs. ^

La pierre , c'est le berceau de Bethléem , — Bethléem, la maison du pain! — L'arc-boutant, c'est la charte proclamée au-dessus de ce berceau en ce moment de la rénovation, c'est-à-dire de Tafiranchissement de la race humaine : Gloire à Dieu dans le ciel; sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté.

La société véritable est née de ces paroles, la civilisation est sortie de ce berceau. Auparavant , il n'y avait pas eu de civilisation dans le monde, il n'y avait eu que de brillantes et stériles cultures, des arts et des lois qui n'avaient jamais conduit qu'à un raffinement de la barbarie. En ce moment-là, on était dans la floraison d'Auguste, on allait à Néron. Tout à l'heure , cette fleur donnerait ce fruit ! Néron empereur, pontife et Dieu, résultat des inventions sociales purement humaines ! Et quo de semences de mort contenait le fruit impérial, chef-d'œuvre de la mort ! La mort victorieuse emportait le genre humain. Mais le Christ était venu, et Paul , apôtre du Christ , Paul

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anx pieds nus et aux mains liées, allait insulter la mort de ce grand cri immortel : Où est ton aiguillon, &ù est ta victoire ?

Il n'y avait pas eu de société entre les hommes, parce qu'il n'existait pas 4e société entre Tkomme et Dieu. L'élément divin de la société sortit eaûn de Tarehe, qui lavait &omme l'emporté au cieLUredeseendit sur la terre, où Dieu l'avait semé à l'aurore du »onde ; et cette société primitive de l'homme avec Dieu et avec l'homme renaquit , pour aider l'homme à retrouver rÉdeti éternel et lui en être tout de suite une image. 11 y eut un père , il y eut des frères , il y eut une égalité et une liberté ; des lèvres humaines échangèrent le baiser de paix. Le berceau de Bethléem s'agrandit, il devint l'Église; et l'Église dut devenir le monde, ahn que la charte de Bethléem s'étendît à toute âme créée de Dieu. Ainsi du berceau de Bethléem naquirent les libresnations chrétiennes, brisant partout l'unité tyrannique de l'empire, qui av4dt l'homme pour maître, pour pontife et pour Dieu. An lieu de se former en bas par la contrainte du fer, l'unité se fit en haut par la lumière et par l'amour. Au lieu du même homme pour maître, l'humanité eut le même Dieu pour père et pour ami.

Telle est la constitution chrétienne du monde. Hors de là, U n'y a que ce qui était auparavant : César, le fer, la mort. Que César soit homme ou qu'il soit peuple, il importe peu. Dieu n'a pas fait deux Églises véritables, deux modes de la véritable vie et de la véritable liberté qui sont une seule et même chose. Il est connu et adoré, c'est la vie ; il est méconnu et

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. répudié^ c'est la mort. Peuple ou homme, César n'est auBsi qu'une même chose et qu'un même maître : peuple, il est seulement plus dur et plus asservi. Il n'a toujours dans la main ^e le fer et ne donne toujofurs que la mort.

Ils ont doQCTOulu hannir Dieu et lessusciter Cé«sar. £'estÀ quoi ils travaillent^ «et ils sont en train de réoissîr. Déjà ils ne disent plus : Gloire à Dieu^ et déjà il n'y aiphis de 'paixs Us^Mit diminué le nombre dtee^hâoimes de hcmine volonté,. la honne volonté a <iiminué avec l'intelligence de la Térité parmi ceux qui^^nt euocire la vérité, et il n'y la plus ^ paix ni de ^oire pour personne. P;ar jum eoi&halbieBQ^at iformi^ Jdable de bassesse et d'eiwextr^ tes peuples méprisent, haïssent et obéissent, iormant rmille désirs sâuvages <ie briser le joug et de se venger. Ils -se vengeront, mais ils ne briseront pas le. jôug, «t plifô ils le se^ «oueront, plus il sera igoioble >et idiir.

'Mous avons aux portes «defîaris le roi et le peuple modernes, constitués selon la perfecti^om aetuelle de la science et de la pbilasaphie,iqui doivent désorcaais remplacer la charte de Bethléem «et coiaduire JfC genre humain. L'un ei l'autre fsont une très-vieille (^hose très-anciennemfent connue. Ce roi fut jadis le pharisien, ^^ce peuple fut jadis le philiBtin ; et toras deux aurait aussi ce cpi'on appela jadis le conquérant ' païen et rempe]re(ur barbare, c'es^tràr^dire les nieux phis cruels fléaux «dont rie Cfanstianisme .ait soulagé l'humanité.

• Au (début de la giuerre, vstn fftecteor ide ce 'peuple^, tm aigiefde<cëtie scienceiallemAnde ^qaai s -esft tant ap-*

pliquée à ressusciter César, voulant louer son roi pharisien et exciter son peuple philistin, s'est acharné sur notre triste Napoléon III. Il a peint un véritable monstre décrétant froidement la destruction de plusieurs millions d'hommes, et même la ruine et regorgement de tout un peuple. On ne saurait jurer qu'il ne l'eût fait, s'il l'avait pu. Mais que trouve là d'extraordinaire ce savant? L'opération n'est pas inouïe depuis cent ans, et toutes les nations philosophiques l'ont tour à tour pratiquée. La Prusse, d'abord, conseillée par Voltaire ; la Russie ensuite, et puis la France révolutionnaire et impériale, et puis l'Angleterre. L'Italie elle-même, depuis qu'elle se mêle de philosopher, montre assez qu'elle ne s'y refuserait pas, n'était le bruit du canon qui l'intimide. Le prince et le peuple modernes sont ainsi faits. Le sang répandu d'un assassin les empêche de dormir. Ils signent sa grâce en versant les douces larmes de Néron. Mais Textermination d'un peuple ne leur coûte rien. C'est une affaire de finance et de /commerce, c'est de la politique et de la gloire, conune avant le Christ. Et les princes modernes se disent modernes précisément parce qu'ils ont été repétris deJa pâte princière d'avant le Christ.

Ce qui est vraiment extraordinaire et monstrueux dans le discours du savantas de Berlin, ce qui caractérise sa pauvreté intellectuelle et sa niaise hypocrisie, c'est de supposer aux princes modernes des remords. Il prend sottement dans Shakespeare une description des nuits troublées de Napoléon III ! Du temps de Shakespeare encore, un prince pouvait avoir des re-

mords. Ni la philosophie ni la vraisemblance n'en étaient Messées. Le remords dura jusqu'à Fouquier- Tainville qui voyait les eaux de la Seine rouges de sang. Fouquier-Tainville avait des restes de baptême et d'éducation cléricale. Mais Napoléon, élève du sage athée Vieillard , n'a fait que semblant d'être chrétien. C'est un prince moderne, un César. S'il n'est pas tourmenté de quelque maladie , il dort, il fait cet honneur à la libre humanité , afifranchie de Dieu par la science des lettrés césariens.

11 a dormi plus tranquille, après Sedan, qu'un cuistre oratoire ou littéraire après un discours sur lequel il attend encore l'opinion des journaux. Des remords ! Vous croyez aux remords, vous qui niez Dieu et qui déchirez la charte de Bethléem ? Pourquoi donc, s'il vous plaît, des remords ? Et quelle sorte de maly a-t-il à déclarer n'importe quelle sorte de guerre et à la poursuivre lorsqu'elle réussit ? Et qui se permettra de juger l'homme moderne? Et quel jugement ce mécanisme peut-il redouter en cette vie, lorsqu'il est le plus fort, et après cette vie, lorsqu'il n'est plus rien ?

Voyez donc votre roi, dans le sang jusqu'aux épaules, n'ayant bientôt plus à se baisser pour le boire et en réchaufifer son vin. Il se propose d'exterminer un grand peuple qui lui a (hélas !) demandé la paix ; il ressuscite l'esclavage antique , il coupe le poignet du vaincu ; et il dort, et même il publie qu'il fait sa prière !

Si Dieu ne vous donne pas le pardon que votre stupidité ne sait plus implorer, voilà vos maîtres fu-

turs, voilà VOS pontifes et VOS dieux. Et longtemps vous grelotterez affamés pendant la nuit de Noël, dans le sang et dans la boue des camps, attendant de tuer ou d*être tués, vous interrogeant sur la monstrueuse énigme du monde !

xcrx

Même date.

NOUVEAU PtiPIER DE U. MARTIN.

Voici uù précieux morceau du Journal des Débats. Nous le publions sans commentaires, chercbant à deviner pourquoi le Journal des Débats nous fait de telles révélations et nous donne de tels plaisirs.

La brochure dont il est question à la fin est sans doute celle de l'auteur de l'article, M. Louis-Auguste Martin, déjà connu. On se souvient de son titre : Vrais et faux catholiques ; et de son aventure î condamnée par la police correctionnelle à Paris, et par Y Index à Rome. On peut entrevoir le nom du théologien près duquel M. Martin s'était muni de la théologie qui le conduisit à ce double succès.

PAUERS DES TUILERIES

SUR LA SlTUAtlON DU CLERGÉ CATHOLIQUE EN 1857.

Le 7 janvier 1857, le doyen de la faculté de théologie à Paris, M. Maret, a écrit à M. le ministre de l'instruction publique une lettre importante sur la situation de TÉglise catholique

eti 'Fronce. Il y signale deux .partis dans le clergé français : le ^parti ultra et le paifti modéré. L'un, creusant un ébime entre l'Église et la société moderne, fait courir à Tordre moral les plus grands dangers; il «n'est ^s moins dangereux dans Tordre fioliiic^e, <s6iiMiie oppesé à Tidée napoléonienne, a II y. a là, ^it<»il,'àe6 malentendus prodigieux et des périls cachés sans «lomrbre. Il y a là toute la perturbation de Tordre moderne, et ie rénvèi*sement^ s'il était possible, d'une des bases sur les- Kjnelles TEmpire est assis. - Par conséquent, le choix du nouvel -eirelïevêque de Paris dans les rangs de ce -parti serait un malheur pour TÉtat et.pour l'Église. » ^

A cette lettre test joint un .petit Mémoire écrit par une autre main que la tienne, où il :démontre que les deux partis -en question ne diffèrent en rien sur le principe de la foi, mois qu'ils ne s'enteii'detit point ^sur les rapports de TÉglîse avec TÉtat. Le îparti ultra-catholique professe des doctrines favorables à l'absolutisme pontifical, à la domination temporelle du clergé, et confond dans une même haine aveugle les erreurs et les fautes de la philosophie et de la Révolution avec les progrès légitimes de la société.

Ce parti place son idéal dans le régime théocratique, parce qu'U ne voit d'ordre social vraiment catholiqjie que celui du moyen âge. M. Maret pense, au contraire, que les principes de 89 Men entendus découlent du Christianisme comme de la raison philosophique ; qu'ils ont amené en France plus de justice, d'égalité, de liberté et de bien-êti'e. II résulte, suivant lui, de l'hostilité du parti ultra qu'une portion très-nombreuse (fu clergé se sépare de plus en plus de la société moderne, perd de plus en plus toute action sur elle et devient chaque jour plus impopulaire. Il tend par là à jeter la nation dans les voies du m£d;érialisme pratique. .11 crée donc Jes ^lus grands périls à Tordre moral...

Un autre Mémoire non signé, mais attribué encore à M. Maret, est intitulé : Pour faire suite à une conversation confÂentielle avec S. Exe. le ministre des cultes. L'Univers y est représenté comme un instrument de propagande et de terreur. Un grand nombre d'évêques n'osent parler, dans la crainte d'être

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dénoncés par lui comme gallicans, c'est-à-dire hérétiques : « Si cet accusateur public de Tépiscopat triomphe, c'est le coup de grâce porté à TÉglise de France. »

Il voit aussi dans l'existence de l'Univers un sujet d'appréhensions directes pour le gouvernement ; car, après avoir fanatisé une partie du clergé, si ce journal usait de sa puissance contre le gouvernement, son opposition aurait une grande force; et il sera trop tard pour le briser lorsque les fidèles se seront accoutumés à identifier la religion avec les doctrines de Y Univers : « Ne vaudrait-il pas mieux laisser tomber ce journal comme de lui-même, ou, s'il ne tombe pas, car il a de puissants appuis, le laisser, du moins, s'affaiblir par là seule déconsidération de ses doctrines mises en lumière par la brochure qu'on pom^uit? »

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