‹ Paris pendant les deux siéges (volume 2)Chapitre 63 sur 77 · PRISOK DES CONDAMNÉS, A LA ROQUETTE · texte numérisé non relu

PRISOK DES CONDAMNÉS, A LA ROQUETTE

Jeudi, 25 mai, 45* jour de détention, quelques moments avant ma mort.

Je remets mon âme à Dieu.

Je me mets sous la protection de Marie et Joseph.

J'envoie à ma bonne mère mes dernières respectueuses et affectueuses salutations, — Un souvenir à mon cher père, mort en 1840.

Adieu, chère mère, bonne sœur et bon frère. Adieu, Monseigneur d'Arras.

Que Monseigneur d'Arras veuille bien les consoler !

430 PABIS PENDANT LA COHHUNE.

J'ai désiré être curé de Paris; c'est FoccasioB de ma mort: e'est UB. amcka. preseentinient et peui-étce ime punitioa.

Adieu à Dugny (où il avait été curé)^ aux pauvres comme aux riches. Croyez tous à mon amour en Notre-Seigneur Jésus- Christ. Adieu .' Adieu !

Je demande pardon à Dieu, A ma mère de mes manquements, A mes frères et sœurs de mes duretés, A mes paroissiens de mes défauts, A mes pénitents que j*ai mal dirigés.

Je demande pardon de certaines oppositions ^e Tamourpropre m'a fait faire à l'égard de deux curés, M. Hanicle et M. Barot.

Je demande pardon à tous ceux que j'ai offensés et scandalisés.

Je pardonne à tout le monde, sans le moindre mouvement d'animosité. A ceux qui, par imprudence, auront oecasÀomé mon arrestation et ma mort.

Au ciel, parents et amis, au ciel !

Pardon, mon Dieu, pardon!

Que ceux qui sont ennemis aujourd'hui, demain soient d'accord, et que Paris devienne une ville de frères qui s'aiment en Dieu.

Tout à Dieu, tout pour Dieu.

Que Dieu soit aimé. — Que mes paroissiens croient à la parole d'un mourant.

Je me prépare comme si j'allais monter à Tautel.

Que l'on dise Lien aux paroissiens) et aux enfants que ie meurs parce que j'ai voulu rester à mon devoir et sauver le» âmes en ne quittant pas Paris.

Que tout le monde prie pour moi.

Dieu merecevra-t-ilî

Je prie que l'on me recommande partout aux prières. Priez pour le repos de Tâme du malheureux curé de Bonne-Nouvelle, si pécheur en sa vie.

Au commencement de nos malheur s, au mois de septembre, je m'étais offert en état de victime pour Paris, Dieu s'en est souvenu.

Que mon sang soit le dernier versé!

Mgr Daveluy, mon sous-diacre à ma première messe, a été martyrisé en Corée, en i 865 .

Je meurs dans la foi et l'union à la sainte Église. Que Dugny, que Puteaux se convertissent !

Je pardonne, je pardonne avec Jésus Christ en croit.

Je meurs à 57 ans et ...... jours.

Si j'en avais profité ! . . .

Ce vendredi, 26 mai, 6 heures et demie du soir.

Je meurs dans Tamour de mon Dieu, avec souinission à sa volonté sainte.

Coniiant dans Marie, Nonobstant mes péchés.

Mes parents, mes amis, mes paroissiens et même ceux qui ne me connaissent pas personnellement, priez pom* inoi* Je prierai pour vous si Dieu me met dans son saint Paradis .

Depuis deux jours, je fais mon sacrifice d'beiire en henns^ Heuzeux celui que la foi soutieit daii& oe: tenibld momenii Dieu veut toujours notre plus g;*and bien pour l'éternité.

S'il avait voulu faire un miracle

11 ne l'a pas voulu.

Tout à sa volonté !

t^nm^im^witêisAe^tpt^efkiemmÊi €»66iz ^mie^our frapper Q*«^lt -mètm 4hm 'a<fwal .

fiiênt% tPvottâheft? Pmnde^^ac cadêmit.

EuBtdte eët ^eau M. fienri MaïUfai, ati nom des munidipaiités f^af iôesrnes 1 M. Ikfattia, -diantre ca^ da^fse ^t li^àRi^nilÉr, •«*- a lait l'apélogie de « ee 4 septeinlifre <^iA>MHt tadter d'isittcntat mûknix qui s*effoi^eent de préparer la TéhabiKtatieii du S décenbpe. » A qui 6a a cet ïÂéFophaiile Maitin , -et que veu!t*4l que Y(m distingue entre «ees dates et tant d'wHÉre» dates <de cons^raXiîofis décmilaiit ^galmient du dredt rèv^e^kitk^QQgâietSi la première révolution aeu le «dreiift, testes 1«» outres Tenteu, et toute» o^es^ qui pouiifoi]^ eurvenir reuront. Cesl le droit général et le droit particFalier, le droit de toutes les majorités, de toutes les minorités, de tenites les indi- \4âud)ités. Il pklt À M. Martin de T^tenir le droit pour son opinion et le nier aux attitrés. C'est son « idée ; » mais quand M. Martin n*est pas le plus fort, qu'inrporte ridée de M. Martin? Et si M- Martin parvient à régner, pourquoi le premier 'venu qui voudra cewspiper ne se ferait-il pas un plaisir, «un droit et un derwir de bousculer M. Martin q«d a conspiré ?

ils ont tous et toujours la prétention ridi e«le d'arrêter la Révolution là où elle leur plaît , <î'e«l-à-dire là où elle leur pourrait mettre le monde en leurs mains plus 6u moinstachéesd'»enf!reet de-eêtog. Ils ouMîent tous et toujours que la Bévolutïeïi refuse tout maître et veut imposer toute loi. Us viewnait d'en faire i*ess«i, cela continuera. M. fttenàn et le-

PAlUâ PJBNDAliT ;LA COMMUNS* 439

Siècie ont sans 4out6 la tête dure ; néanmoÎBS ils ap« preadront qu'ils sont voués à toute tyraonie.

Ce qu'il 7 a de plus étonnaot daus le discours de M. Henri Martin, c'est l'accent religieux. OuUiaat qu'il parle sur la tombe d'un disciple de Proudb0no et qu'il décoro im enterrement civil, M. Martin &it une professioai de foi à l'immortalité de l'âma et à l'éternité de DieU) qu'il appelle Vidéal vivant. Ceâ vaut la peine d'être cité comme type du toku-bobu intellectuel où s'empêtre le dolent patriciat dm ]jiaQS penseujrs^ effarouché par les œuvres de la plèbe athée.

Et maintenant, Gu3tave Chaudey, toi qui es mort comme les grandes victimes du droit eft de la liberté, mort comme Bailly^ "OMid oosuue Vergniand, comme madame Roland, comme Cunilky va rejoindre cette^ pléiade sacrée des marips de la légende politique, que Thistoire inscrit pour toujours à côté des martyrs de la légende religieuse, martyrs de ces deux religions qui ne disparaitront pas plus l'une que Vautre du genre huimam; va rejoindre ces âmes généreuses dans le monde éupérùfur de l'éttmd et vivant idétiL

♦"Il existe, il a seul, oserais-je dire, la pleine et réelle existence, ce monde que nie la philosophie allemande des derniers âges, la philosophie de la mort et du néant, qui a envahi notre France, et, en aidant la corruption impériale, a énervé Tesprit public, a frayé la route aux armées allemandes. Nous te reverrons, Gustave Chaudey.

C'est tout ce qui a été dit de Dieu devant ce cercueil où gisait une figure principale de la société présente. Avec ses vertus privées et ses opinions dangereuses, Chaudey semble avoir été le type assez complet de cette probité désarmée contre le sophisme

442 PABis FERDiirr %k ixmmaa,.

guettes, Paris vient s'amuser. Le siège de fer n'y avait pas touché ; ce que le siège de feu en a fait ne peut pas même s'appeler des ruines, et ne peut pas non plus se décrire. Ce sont des amas, plâtre^ brique et pierre, qui çà et là laissent deviner d'ex-constructions. Les débris anciens sont tristes; ces débris battant neufs, sur lesquels la ronce et même l'herbe n'ont pas encore poussé, sont hideux. Je pensai à notre voie Appia et % ses longues files de tombeaux morts^ mais qui tout morts et rongés restent debout, couronnés de tant de verdure et de fleurs. Ici ce ne dont pas des tombeaux^ «aïs d'abominables eaniaires, formés comme aree le pied M le balai. On aeat ^ue la destruction é été sondame , furieuse^ iiïésisty^to. La mort a fait mie œuvre de colère inestoraUe. Elle a dansé sur le cadavre, elle l'a mcrtiié^ elle « voulu qu'il ne gardM plus forme humaine.

11 fat mangé beaucoup de vismde le veadredi daas toutes ces maisons-làl L'an passé, Y(m s'y amusaii encore plus qu'il ne faut. Que de rires, que de danses, que de chansons, et quelles danses et quelles <haxtsons ! Et sans doute on se proposait de recommencer l'année suivante. Mais le jugement etst venu»

J'ai vu une vigne et dans cette vigiie uœ charrette brisée et les restes d'un feu. C'e^ peu de chose au milieu d'un tel désastre, mais ce faible épisode a réveillé dans ma mémoire Técho d'une voix terrible, souvent entendue depuis huit mois. « Et toutes les « vignes retentiront de voix lamentables, parce que « je passerai au milieu de vous, dit le Seigneur. >• Le Seigneur a passé.

J'ai fraaefai le rempart «rêvé et déBoiniié. Là, je me iMtis rappelé la propbétte d'Hai>aeae,

flabacue se plaignait à Dieu des désor4lres de lé^ ntsalem. Dieu lui répond : « Voioi que je vais sus^ «•citer les C!faaldéen8^ nation <MP«eUe, prompte à m exécuter «ses plans, 0t qui eourt )a terre pour s'^emt( parer des maisoms d^autrui. Elle porle avec soi la « terr«ur et ne reconnaît de juge qu'-eUe-^nème. Elle (1 ravagera à aou ^é ; à «on gré elle im|>o<sera le « Taincu. — Plus ♦vites que les loups qui courent au « eoir, ses chevausc se répandront partoutycomme un «[ aigle qui fond scsr sa proie; ses cavaliers (j'allais « écrire ses fudam) voleront au butin, <eit ils assena «(jbieiront les captifs conmi!e des monceaux: de sable. K **— Leur chef triomphera d-es rois; il se moquera « des tyrans (populaires) ot il les rendra ridicules, « 4i/rmtm êjm ridicuH erunt. U se moquera des foilii- «c fixations : il leur opposera des Jevées de terre ^ etUies « prendra par la famine. i>

Si M. de Moltke a lu Habacuc, je l'ignore; mais voilà son système de guerre tout tracé, et Nabuchoéenosor en fut l'inventeur. Pour moi, je crois que la grasade force de M. de Moltfce est venue des mêmes causes «qui ont suscité los Chaldéens, Le propbète figoute qu'api^ oela Tesprït du coaqu-érant &era chasBgé. Il s'enflera, il se dira qu'il est dieu, et alors « il passera et il tombera : et voilà iïeu'le la puissance « du dieu qu'il s*est fait. "» Amen!

Paris est encore eflSaré. Gomme ie wwwïveFment esi; remplacé psor Tagitation, maintenant la badauderîe est remplacée par la i^kipeur. fjes maisons égrati^iées

444 PARIS PENDAlfT LA COMMOHE.

par les balles, trouées et ébréchées par les boulets, léchées et mangées par l'inceiidie, sont ^e qu'il y a de nouveau. On vient voir cela, mais c*est triste. Devant une maison de la rue Royale, une dame du petit commerce achevait sa tournée. Appuyée au bras de son mari, tenant son enfant par la main, de cette voix grognonne particulière aux bourgeoises qui se promènent en famille, elle disait : « Allons-nous-en* De voir tant de malheurs, à la fin, ça embête 1 »

Je vous assure qu'elle ne disait rien de trop en son style négligé. Le spectacle est véritablement as^om^ mant. Les descriptions des journaux semblent d'abord exagérées, parce que beaucoup de choses ruinées tiennent encore debout, mais bientôt elles paraissent au-dessous de la réalité. Il y a de petits détails dont Teffet lugubre se prolonge et devient formidable. Un crachat peut épouvanter plus qu'une blessure saignante. On voit que les séditieux n'ont pas seulement haï la société, ils l'ont méprisée. Ils ont fait des actes de barbares et des insolences de laquais.

J'ai vu parterre les restes de la colonne, sur un reste de fumier^ 11 tombait de la pluie, et il y avait de la boue. Je n'ai jamais admiré la colonne ni le sentiment qui l'a dressée. Mais quand je pense que Courbet a fait cela, et que ce butor, affamé de popularité malsaine, a pu ainsi souffleter de sa main brutale l'orgueil do toute une nation, je me demande ce que Ton ne pourra plus désormais entreprendre contre les hommes. Je me dis aussi que Dieu insulté par l'orgueil humain n'a toujours besoin que de peu de chose pour abattre cet arrogant ennemi. Un grain

de sable centre la mer, une. piqûre de moucheron contre une armée, une petite pierre qu'il détache on ne sait d'où contre la statue et Tempire de Nabuchodonosor!

En 1860, après la suppression de V Univers^ je me trouvais au Vatican, dansVanticameradn Saint-Père, attendant une audience. J y rencontrai le bon vieux camérier Mgr Stella, qui voulut me tenir compagnie. Il me parla gracieusement de la petite persécution que je venais de subir, plus tristement de la persécution qui menaçait Rome, en apparence soutenue, en réalité tenue sous le couteau des Italiens par la même main qui m'avait facilement étranglé, a. On est bien puissant à Paris, ajouta-t-il^ mais Dieu veille. A son commandement^ une petite pierre se détaché de la montagne et vient frapper la statue de Nabucco. >> J'avais noté la parole de Mgr Stella, et la note se trouva dans mes papiers saisis au retour de ce voyage. Marquée au crayon rouge, comme une chose digne des regards de Nabucco, elle fut jointe à mon dossier, volé dernièrement à la police par les rédacteurs du journal de Paschal Grousset, qui l'ont imprimé. Dieu a attendu dixans, — dix minutes! — et voila Courbet, très-gros homme, mais très petite pierre, qui roule de sa montagne de fromage, qui frappe la statue au pied, et qui Tabat. Ceux qui tirent et dédièrent la colonne ne s'y attendaient pas, ni les poètes qui l'ont chantée et qui lui garantirent le long âge de l'airain. J'ignore ce que les prophètes de Nabuchodonosor promirent à sa statue. Celui qui ne s'est pas trompé est celui qui en prédit la chute soudaine. Daniel an-

M. Bertin, deux maisons à lui. Me dirait-il que la maison de M. Bertin est relevée et que celle de M. Thiers le sera? Peut-être. Je répliquerais qu^en ce cas la pierre tombée de l'Eglise sera replacée; sinon, au choc des pierres qui tomberont encore, rien ne restera debout, rien ne sera rebâti.

J'ai passé devant le nouvel Opéra. II n'a pas été touGjhé. Le groupe des demoiselles Carpeaux est là, dansant. Je pense qu'à travers toutes nos aventures^ qui. pourraient n'être pas finies, ce spécimen de Tact moderne sera conservé. Il apprendra aux races futures commeiit nous vivions et nous nous amusions quand la fête prit fin. Les cendres de Pompéia et les laves d'Herculanum ont conservé de semblables documents.

Sur la place de l'Opéra, comme partout, les soupiraux des caves et des sous-sols sont bouchés de plâtre frais, opus tumultuarium^ ouvrage hâté, par crainte des pétroleuses. Ces pétroleuses bnt frappé les imaginations. Ea peu de jours, elles se sont fait un nom durable. Paris ne s'attendait pas à ces femmes-là. Paris avait tort. Ces femmes-là ne sont pas tombées de Ja lune. J'en ai vu des bandes à Versailles ; la plupart sont d'anciennes demoiselles Carpeaux. Elles ont dansé à Asnières et à l'Opéra.

Toute société a pour ennemis implacables les esclaves qu'elle s'est faits , surtout les esclaves de ses amusements et de ses vices; et depuis le Christ il n'y a plus d'esclaves que pour cette destination. Courbet en était» tout autant que les demoiselles Carpeaux. L'esclave ne pardonne pas à qui l'a corrompu. Paris

PARIS PE.NDAM LA COAJxHLM:* 419

est plein de ces esclaves. Tant qu'il uejles aura pas affranchis, la torche sera facilement rallumée.

Je finis. Je ne voulais vous parler que de votre Paris, je ne vous ai parlé que de Tautre. Mais du vôtre, qu'y a-t-il à dire? Il a été broyé, pillé, ensanglanté, meurtri; il est tranquille. Les couvents se repeuplent, les églises sont rouvertes, les prêtres distribuent la chair de l'Agneau à ceux qui ne veulent pas dévorer l'homme. Dana ce monde-là, on bénit Dieu de ce qu^il a sauvé, on se raconte i ses protections et ses grâces, on renoue les fils brisés de^ bonnes œuvres; etFon sait que, nulle tyrannie ne pouvant abolir Dieu, il ne faut craindre ni le travail, ni la ruine, ni la mort.

Pour le moment, ma rue du Bac et ses voisines barricadées, fusillées, bombardées et brûlées, sans ^mmerce, presque sans passants, sont devenues une des retraites du silence. Je m'aperçois que l'on peut vivre sans entendre le bruit des voitures ni le bruit du canon. C'est même une bonne vie. Qu'importe le reste en un temps qui semble fait pour dégoûter également d'espérer et de craindre, et qui relègue toute vie dans le lointain du passé ou dans le lointain de l'avenir?

4'.0 PARIS f]!:kdam la commune.

7 juin.

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