‹ Paris pendant les deux siéges (volume 3)Chapitre 101 sur 150 · CLI · texte numérisé non relu

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Bordeaux. 7 mars.

M. RKLLKR.

Les précipitations et les préoccupations de ces terribles jours font oublier les choses qu'on a le plus à cœur. Nous nous apercevons tard, avec un vif regret, que, dans le compte-rendu de la séance du l?rmar*, V Univers n'a parlé du discours de M. K«dler «pie pour en faire la critique, courant ensuite & M. Hugo, pour exprimer l'indignation que méritait ce plat et enflé discoureur. Ainsi dans le combat on voit, avec une sorte d'indifférence, tomber le frère, et l'on se précipite vers l'ennemi. Nous demandons pardon de

ce mouvement naturel. Mieux eut valu laisser là M. Hugo et rendre à M. Keller l'hommage qu'exigeaient Je nous son talent, son dévouement et son immense malheur.

11 a du prononcer cette parole, douloureuse et cruelle entre toutes : Nous ne sommes plus Français! Qui peut dire ce qu'un pareil mot renferme de douleurs! M. Keller est certainement Tune des personnifications les plus complètes de l'Alsace française, c'est-àdire catholique. Cette terre si belle et si chère était pour lui la patrie dans la patrie, le cœur même de la patrie. Elle est le tombeau de ses pères, le berceau de ses enfants, sa mère, son foyer, ce qu'il a de plus cher après l'Église : et cette mère bien~aimée l'avait élu entre tous ses autres fils pour défendre sa foi. U la perd, il la voit tomber sous le pied de l'étranger et sous la main de l'hérétique. Pour nous, la patrie n'est que blessée; pour lui, elle est morte. — Je ne suis plus Français! Ou je devrai abandonner mon foyer qui ne m'est plus qu'une prison, ou je devrai abandonner la France, et je n'ai le eboix qu'entre deux exils!

CY\>t avec cette' angoisse qu'il a franchi le seuil de l'Assemblée; angoisse d'autant plus déclarante pour lui, pane qu'il a dû penser que ce coup, brisant encore sa carrière politique, lui ôtait l'arme de sa parole, avec laquelle il voulait d'un cœur si généreux défendre sa patrie spirituelle , sa mère la sainte Église.

Mai> qu'au moins il perde ce souci et se lie davantage à la vigueur de son âme et de sa foi. Exilé de

France en Alsace, ou exilé d'Alsace en France, il ne sera pas exilé de l'Église, et il la défendra toujours, et toujours avec éclat. Aucune tyrannie et aucune in* gratitude ne lui peuvent enlever cet honneur; il saura le conquérir partout. En Alsace comme en France, le seul vrai patriotisme sera catholique, sera persécuté et sera plus fort que la persécution. Si notre Alsace compte un assez grand nombre d'enfants pareils à M. Keller, jamais elle ne sera prussienne, et si notre France mutilée conserve ou retrouve assez de citoyens qui lui ressemblent, elle ne sera conquise ni par les armes ni par la Révolution. En Alsace ou en France, il soutiendra cette lutte du devoir et de l'honneur, il se fera, pour sa part, la seule victoire qu'il importe enfin de gagner ici-bas.

Nous prions M. Keller d'agréer cette expression de notre profonde et durable sympathie. Soldats d'un drapeau qui flotte bien au-dessus de toutes les frontières, compagnons dans une guerre qui ne finira pas, nous avons pu laisser paraître des dissentiments inévitables entre les hommes, et d'ailleurs légers. Nous ne devons pas laisser croire que ces dissentiments ont prévalu, lorsque la catastrophe a paru nous faire oublier de combien d'estime et de regrets était digue le combattant dont elle écrase si cruellement le bras et le cœur.

Bordeaux, 8 mars.

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