CONFECTION HÂTÉE D'UNE LOI SUR LA PRESSE. V. DE
BROGUE, M. DtFAURE, CHEF ET ENNEMI DE LA MAGIS- TRATURE.
L'Assemblée a composé une loi sur la presse. Elle a rendu la presse au jury. Quelques orateurs ont opiné que la police correctionnelle y convenait davantage. Ils n'ont pas prouvé qu'ils eussent raison, et personne n'a prouvé qu'ils eussent tort. Ce que l'ensemble de la discussion a prouvé parfaitement, comme toutes les discussions antérieures et comme l'expérience, c'est que la police correctionnelle et le jury n'y font ni chaud ni froid. C'est aussi ce que tous les orateurs ont eu soin de ne pas dire. Dans la question de la presse, autant et plus que dans toutes les autres, il y a de l'inextricable. On ne voudrait pas des fruits, mais on veut de l'arbre. En dépit de l'innocent jardinier qui s'obstine à vouloir changer sa sève, l'arbre toujours cultivé rapporte toujours. Il rapporte ses mêmes feuilles, ses mêmes fleurs, son même fruit. On en mange toujours, on en est toujours incommodé.
C'est comme le tabac. Que ne disent pas les méde* cius contre le tabac ! Il est malpropre, infect, incivil, soporifique, affaiblissant, abrutissant; il provoque ?i. S0
306 PABlfr HEKD.^T LA COMMUNE.
vingt maladies fâcheuses, voire mortelles. Mais tout le monde fume et les médecins aussi. La nicotim , la presse, la garde nationale, trio d'inséparables, trio vainqueur! Qui déracinera ces trois institutions, qui disjoindra ces trois Parques?
On prétend, il est vrai, que ce sont aussi «les plantes médicinales très-précieuses et capables do produire des effets excellents. Il est possible. Seulement la dose médicinale reste à connaître.
Quant à la presse, l'art de s'en servir utilement et de lui appliquer une bonne loi sera trouvé dans 1<* pays qui pourra lui fournir de bons juges. En France, nous n'y sommes pas.
Les deux principaux artisans de la loi nouvelle, à savoir 31. le duc de Broglie, rapporteur de la Commission, académicien, et M. Dufaurc, actuellement ministre, aussi académicien, ont mis eette vérité parfaitement en lumière, sans le vouloir. Tous deux sont partisans de la compétence nécessaire et exclusive du jury en matière de délits de presse.
31. Isiifanro, ministre de la justice, mais surtout avocat, a la spécialité de m» pas croire aux jnire*, pa* même à la magistrature, pas même à la justice. Il no perd aucune occasion do leur lancer des lardons plu» que cuisants. On y sent l'homme de barreau qui s'est battu contre les juires toute sa vie et les a fait errer souvent, et l'homme politique qui a pu ou qui a vu maintes fois abuser deux. M. de Broglio est métÎ5, sang mêlé d«; France et de Genève, de catholique vt de protestant, de oui et de non, qui eroit que los délits de presse sont des délits d'opinion et que Popi-
PAIUS pendant ia commune. Wh
nion ne peut commettre de délits». C'est également l'opinion de M. Dufaurc,, autant que l'om peut voir clair dans un discours d'avocat ministre. En conséquence, M. de Broglic et M» Dufaure se sont accordés pour livrer l'appréciation des délits de presse, délits d'opinion, à l'opinion, qui ne peut commettre de délits. L'opinion estimera si l'opinion a pu par hasard être coupable. En un mot, la presse sera jugée pan la garde nationale, dans la fumée du tabac. Au petit honneur ! Tant pis pour le journal du faubourg Saint* Germain qui tombera dans un corps de garde da Rellevill?, et vice versa.
Sous Louis-Philippe, jamais le jury n'a condamné le Siècle et sa couleur; quelquefois il a condamné le Xational, plus souvent la Réforme, toujours la Gazette et la Quotidienne. U Univers n'eut qu'un prooès, pour compte-rendu d'un autre procès qu'avait perdu un très-bon et illustre prêtre. Le jury qui avait condamné le prêtre condamna l'Univers, raide, presqu'à l'unanimité, sans circonstances atténuantes. -Maxi muni de prison et d'amende, si les juges n'avaient équitablement modéré la peine. Voilà le jugement de l'opinion. Et de plus, un des juges, bonnetier à qui le journal ni le journaliste ne devaient rien, tira la langue au condamné. Attrape , jésuite!
Nous savons Lien quel métier on a fait faire aux
juges >ous le dernier gouvernement et sous d'autres;
car on ne nomme que le dernier gouvernement, mais
il n'a pas tout commencé. M- Dufaure, suivant sa
passion, avec une gentillesse d'avocat peu décente
parfaitement des lois et des juges par lesquels on prétend la régler.
Un trait de la discussion mérite d'être conservé comme peinture du temps. Un député voulait qu'en renvoyant au jury les délits politiques, ou délits d'opinion, on laissât à la police correctionnelle, c'està-dire à la loi absolue, les délits contre la morale, qui sont des délits absolus.
11 sentait la témérité de sa proposition, et il l'a développée dans les termes les plus timides, les plus humbles. Nous copions le compte-rendu officiel : <* Messieurs, une seule chose peut nous sauver aujourd'hui. C'est le maintien de ces principes éternels, le respect de la famille, le respect de la morale et le respect, je dirai même, de la religion! » Je dirai même! On sent hésiter et fléchir la voix; mais cette modestie n'a touché personne. Le sténographe note une « approbation sur quelques bancs à droite, » et ailleurs, des rumeurs diverses.
Un autre orateur montrant le mémo sentiment, a été coupé par M. Flye Sainte-Marie, qui lui a crié : Dieu n'a pas besoin de votre protection ! C'est ce que nous «lisait un jour M. le duc de Broglie, au nom du parti catholique libéral. Nous ne savons pas si M. Flye Sainte-Marie parle au même titre, et si M. le duc de Broglie le dirait encore. Peut-être que les événements qui se sont accomplis depuis lui ont fait voir et feront voir à M. Sainte-Marie que nous avons quelque besoin de protéger Dieu.
C'est, du reste, contre l'amendement soutenu par M. Félix Giraud que M. le duc de Broglie a pro-
pas cinq mois, et les « Prussiens de Versailles, » comme les nomme le cancanier Roebefort, feront ce que n'ont pu faire les Prussiens de Berlin : ik entreront, en dépit des feuillets de Rochefbrt le lanternier, bon assassin de prêtres, faible soldat.
Cependant, la justice veut que nous ne méconnaissions pas les succès de la Commune. Elle en obtient, et d'assez grands. Elle est hautement flattée par des politiques qui ne manquent pas d'importance, les uns républicains, les autres bonapartistes. 11b lui promettent à peu près de faire à peu près ce qu'elle veut, et ils sont en cela, selon nous, plus sincères qp'ils ne pensent.
Du coté des républicains, on distingue M. Thiers, M. Louis Blanc, M. Dufaure et M. Henri Martin, qui vient d'écrire une lettre « émouvante » à laquelle V Officiel de M. Thiers s'est rallié. Et Ton sait d'ailleurs si M. Thiers est républicain! Il en oublie la prudence, et même quelquefois le français.
Du côté des bonapartistes, il y a ce fameux. prince IMon-Plon, l'ennemi de la calotte, sorte de Rochefort t imhré de la couronne impériale ; et Ton distingue encore le publiciste Hugelmann, qui est une manière
de Billiorav.
Entre républicains et bonapartistes, il existe toujours, à travers le perpétuel échange de coups de point;, un certain accord, une certaine affinité que rien n'a pu dissoudre et qui se manifeste par-dessus ou par-dessous les hostilités personnelles. On passe d'un bord à l'autre sans difficulté de conscience, &* cause de l'identité finale du but. M. Thiers est botta-
et cœur, » ne se donne pas un tort si grave. Par conséquent, il n'y a pas de division, et Versailles, le « rural » Versailles veut ce que veut Paris. Ainsi raisonne M. Henri Martin, approuvé de Y Officiel de Versailles : a Les idées qu'exprime avec tant de force et d'autorité l'honorable M. Martin ont déjà été plusieurs fois exprimées par le Journal officiel; mais il est bon (?) qu' elles soient répétées par les voix les plus autorisées au milieu de tant d'aberrations! »
Cependant que veut Paris. — Écoutons le prophète autorisé :
a Paris, le vrai Paris, répond M. Martin, veut deux choses : le maintien de la République en France et rétablissement des libertés municipales dans Paris. // a cru, non pas unanimement, mais en majorité , qu'0/1 voulait renverser la République et refuser à Paris ses libertés. »
Voilà le malentendu. C'est peu de chose au fond, surtout à présent que le malentendu est réparé par la loi municipale provisoire, laquelle sera amplifiée et consolidée et donnera alors tout ce que a le vrai Paris » désire; c'est peu de chose, surtout depuis que la République est reconnue à Versailles comme la forme constitutive et définitive de la France. On ignorait sans doute un peu ce second point; mais M. Martin l'atteste dans sa lettre approuvée; il en est témoin presque garant.
Qui peut donc empêcher la Commune de mettre bas les armes et de prendre l'ours de la République* et de M. Martin, c'est-à-dire M. Thiers prolongé? A
l'instar d'un certain personnage de comédie, M. Map. tin « se le demande,» et le Journal officiel aussi. Hélas! nous sommes « au milieu de tant d'aberrations! •
Un autre suffrage républicain donné à la Commune, non pour la première fois, est celui de M. Loui* Blanc- U écrit qu'il n'y avait que deux choses h faire pour empêcher la guerre civile : « La proclamation éclatante do la République par l'Assemblée nationale, et l'adoption d'une loi mettant Paris en possession pleine et entière do ses libertés municipales. » M. Louis Blanc fait-il partie de P. iris, le vrai Pari?? Nous ignorons si M. Henri Martin se le demande. Muis on ne peut douter qu'il n'appartienne i l'âme rommuneuse.
Los témoignages bonapartistes ne sont pas moins encourageants. Nous avons mentionné cette brochure attribuée au prince cousin, qui revendique l'honneur du programme coninmneux pour les Idées napoiéi»* niennes, où il est en effet contenu. Le puhliciste Hugelman va plus loin.
Dans le journal intitulé la Situation, qu'il publie à Londres, le publiciste Hugelman propose au maréchal Mao-Mahon un petit coup dont le succès ne loi parait pas douteux.
Selon le puhliciste Hugelman, les demandes de l'Assemblée a ne sont pas le moins du monde plat légitimes que relies de la Commune, car elle exerce une autorité contraire à l'esprit et à la lettre de son mandat. » U n'y a pour le puhliciste Hugelman qu'une autorité légitime : c'est celle qui est altonn^e h la Situutiou.
Dès lors que doit faire le maréchal Mae-Manon? Ceci : déposer simultanément l'Assemblée de Versailles et la Commune de Parie, et provoquer un plébiscite qui rétablisse l'autorité abonnée à la Situation.
Et le publiciste Ilugelman fait cette déclaration intéressante :
« // est certain que la Commune ne refuserait pas de traiter avec le marécfuzl , entouré d'un ministère composé d'hommes sans couleur politique et sans antécédents administratifs, sur la base d'un appel à la nation aussi large que pourraient le désirer tes plus avancés des citoyens. »
Les plis avancés!
Ainsi, le parti républicain tout entier, depuis Louis Blanc jusqu'à M. Thiers, et une portion peutêtre jiotable du parti bonapartiste, parti très-existant, donnont en somme raison à ces citoyens « avancés, » qui font en ce moment leur main dans Paris, gens aussi capables de fusiller les otages qu'incontestablement habiles à se fournir d'argenterie et de linge.
Non-seulement, les bras et les cœurs leur sont ouvert?, mais les esprits volent vers eux. En leur reprochant l'irrégularité des formes, on reconnaît en eux des frères et des précurseurs.
8i l'un veut comparer les avances qui leur sont faites, et le mépris contraire que l'on témoigne aux pauvres honnêtes gens, l'on aura un sentiment juste de ce que peut être le gouvernement réparateur de demain, et la République progressive d'après-demain. Nous sortons de l'Egypte révolutionnaire, il {tut encore l'espérer et nous l'espérons encore. Mais de
plus eu plus il devient vraisemblable que, de toute cette génération qui mange de l'oignon égyptien, quelques-uns à peine verront la terre de justice et de paix.