‹ Paris pendant les deux siéges (volume 3)Chapitre 111 sur 150 · M. TIIIERS NE GRANDIT PAS · texte numérisé non relu

M. TIIIERS NE GRANDIT PAS

En ces heures violentes et lugubres, on aimerait à ne pas dire son avis. La conscience même confesse que Y insincérité de la parole est devenue quasi nécessaire. Qui ne veut pas mentir se sent condamné, sinon à déguiser, du moins à omettre. Or l'omission est déjà le déguisement, comme le déguisement est déjà le mensonge. Quel politique dit tout ce qu'il croit, avoue tout ce qu'il veut, n'efface quelque trait de la vérité dont il est convaincu? On craint les fraudes de la polémique, les méprises de l'ignorance, les reniements de la lâcheté. Redoutable honte de notre misérable temps : la vérité apparaît comme le danger suprême ! Dans cette atmosphère chargée de matières inflammables, la lumière semble ne pouvoir servir qu'à mettre le feu. Sans doute, il y a grande chance do sombrer à travers tant de ténèbres amassées sur tant de précipices. Chacun en convient, chacun le crie... Mais enfin, si la lumière met le feu?... Et eba-

cmi trouve plus sago de s'exposer à sombrer que de s* ex poser à sauter.

Cependant la sagesse du statu quo indéfini dans les ténèbres palpables nous menace autant que l'explosion. Les terreurs de la nuit peuvent avoir des conséquences aussi funestes que les dangers évidents du jour. Dans la nuit, l'ennemi fait son chemin; il trouve paralysées des intelligences qui se défendraient vaillamment contre une attaque ouverte. Plusieurs qui marcheraient au combat non-seulement avec fermeté mais avec allégresse, se défont eux-mêmes et déserteut, troublés de ce silence et de cette nuit qui leur font peur.

M. Thiers, après son passé mélangé, exige de l'Assemblée plus de confiance qu'elle ne lui en peut donner. On sait qu'il a de l'esprit et de l'expérience; mais on craint qu'il n'en ait trop. On ne lui attribue pas de mauvaises intentions; mais il est, par sa volonté, aussi mal entouré qao possible. A plusieurs personnes et à plusieurs reprises, il s'est dit monarchiste ; mais il y a diverses monarchies : quelle est la sienne? A d'autres personnes, et maintes fois, et plus haut, il a dit qu'il voulût conserver la République; mais il y a quantité de républiques : quelle est sa république ? Parmi celles qui ont un nom et un drapeau , il n'en a désigné aucune à laquelle il se rattache ; et si sa république lui est propre et familière, il ne l'a pas définie. On ne sait pas même si elle est du genre rural ou du genre urbain. Ce point pourtant ne manque pas d'importance. Il reste dans l'ombre. On se demande où va M. Thiers,

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et s'il sait où il va, et même s'il sait où il voudrait aller !

Une grande assemblée ne peut rester longtemps à mâcher ainsi le vide et à tater ainsi la nuit. Il faut lui mettre quelque chose sous la dent, quelque «-liofr dans la main. Elle s'ennuie, elle s'irrite, elle soupçonne; les problèmes deviennent des fantômes. Ces divers mouvements méritent qu'on y prenne garde. L'appréhension d'être trahie peut provoquer, au moment le plus inopportun, l'explosion que l'on se tlattait d'éviter.

Véritablement, pour tant d'honnétos gens qui uni tant de grands intérêts en jeu, sans compter la responsabilité de conscience et d'honneur qui les oblige d'y pourvoir ; pour ces propriétaires, pour ces industriels, pour ces pères de famille, pour ces représentants du peltle enfin, il est dur de n'être que «le* petits garçons menés sans savoir où, par JI. Thiers, escorté de ces trois autres Parisiens illustres, 31. Favre, M. Simon, M. Picard!

Que font là ces trois génies de la Bastille, le lampion à la main, le pied levé, habillés de leur gloire du 4 septembre et de la défense nationale, en d'autres termes, absolument nus (sauf M. Favre, qui porte en guise de feuille de vigne les petits papiers de M. Millière? Quelle monarchie ou quelle république nous veulent-ils donner? Quel honneur nou> sauront -ils rendre? Quels intérêts respectable* peuvent-ils servir? Et, pour articuler le dernier mot de la conscience française, quel sentiment honorable et lier n'alarment-ils pas?

M. Thiers sait certainement conduire une affaire. Il en aurait remontré à Scribe pour filer ces fines négociations où le grand vaudevillistes déployait ses qualités de diplomate. Scribe bâtissait deux, trois et jusqu'à cinq actes, sur la question de savoir quel prince épouserait enfin la princesse, et si la paix serait faite ou la guerre déclarée. Il y avait des rubans, des robes, des verres d'eau, des chambellans, des caméristes qui jouaient de grands rôles ; le diplomate Scribe mettait tout en œuvre, venait à son desseiu, et la pièce était finie et le parterre content. Ainsi compte finir M. Thiers. Mais cenrestplus le temps de jouer cette pièce-là, et le parterre indigné, sentant l'ennemi aux portes, menace de monter sur la scène et do chasser les acteurs.

Tl faut trouver le secret d'occuper plus sérieusement et plus noblement les esprits ; il faut les élever à un point d'où ils voient venir autre chose. C'est véritablement trahir l'Assemblée de ne pas la mettre dès à présent en mesure de se connaître elle-même, de savoir quels hommes elle possède, quelle vue d'avenir la préoccupe, et à quelle forme définitive la France aspire. Brûlerons-nous toujours des gargousses uniquement pour avoir occasion d'en fabriquer et d'en brûler d'autres?

La France veut être constituée. Cela est nécessaire à. tout ; nécessaire même, peut-être, pour prendre Taris. Si l'opinion de Paris est indispensable à connaître, l'Assemblée peut s'éclairer dans l'état présent des choses : les Parisiens, hélas ! n'y manquent pas.

28 avril.

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