M. TH1ERS NE PEUT GRANDIR
Puisque les « diverses réunions » anonymes représentées par M. Not ou 7#/20/-LangIois veulent « énorgiquement » la république, et que M. Thiers n'y répugne point, la chose devient sérieuse» Examinons-la de près, au point de vue pratique.
U s'agit d'une république à président temporaire. M. Thiers ne comprendrait point la république sans président, et le peuple Langlois ne l'agréerait point à président perpétuel. Nous devons donc chercher ce que la France contient de matière présidentielle à l'heure qu'il est. Tout le reste serait théorie pure et superflue.
U y a trois personnages hors ligne : Bourbon, Bonaparte, Orléans.
Bourbon ne daignerait, Bonaparte ne voudrait; Orléans ne saurait.
Bourbon et Bonaparte, éligibles par-dessus toute» las lois que voudraienifaire d'impuissants compéti*
'Mi PARIS PENDANT LA COMMUNE.
leurs, ont chacun leurs raisons hautes et invincible* pour ne point postuler la présidence. Ils peuvent prendre mieux <|ue cela. Pour l'un ce serait bas, pour l'autre, drôle. L'un ne peut abdiquer la majesté Je son droit, l'autre le proiit et l'espèce de dignité de son audace. Tous doux perdraient trop à se reconnaître temporaires, viagers, révocables. Ils y perdraient incontinent le meilleur de leur force.
Orléans consentirait à entrer par cette porte. 11 \ frappe. Mais qui le soupçonne de vouloir laisser nuverte la porte de sortie? Orléans ne postule pas le fauteuil, il postule le troue. Et s'il se contente «lu fauteuil, il ne le mérite pas. Il n'a que son mmi comme le premier venu, et pas même. Sur sou nom reste une tache solennelle qu'il n'a pas effacée, et cette tache est ce qui demeure d'un honneur solennel... qu'il a gratté.
Voilà donc les princes hors concours. Rien ne les empêchera d'être éligihles, tout leur interdit d'être candidats.
Passons aux particuliers.
Après 1818, la France ne manquait pas, en ce Relire, d'une certaine abondance, outre l'abondance des illusions, ftoiiaparte était un particulier alors neuf. On avait des hommes dVpée: Bugeaud, véritable conquérant de l'Algérie, véritable paysan, plein d'expérience, de fermeté et d'honnêteté, victorieux de toutes les injures, couronné de respect ; Cavai- Hiiac, vainqueur de juin ; La .Moricière, soldat d'épopée. Ou avait aussi des hommes de tribune, dit» hommes politiques, en ce temps-là présentables.
Lamartine immédiatement, M. Thiers plus tard, M. Guizot encore, même M. Ledru-Rollin, dans l'avenir, et ce qui mûrirait et se formerait avec le temps. Les affaires n'étaient point difficiles comme aujourd'hui, ou du moins les difficultés n'étaient point connues, pesantes, écrasantes et immédiatement mortelles. On possédait un trésor, une armée, une administration, une sorte de classe politique victorieuse et assise. Point de Prussiens attendant leurs milliards et prenant leur nourriture en attendant. Entin, les socialistes ne formaient qu'un ramas de pleutres sans lettres, sans pécune, sans crédit, sans organisation, sans chassepots et sans victoire. C'était chose de rien que trouver un président. On pouvait changer de président comme on avait jqsque-là changé de ministère, et tout marchait sur les vieilles roulettes.
Présentement il n'y a plus de roulettes, et il faut d'abord que le président les reconstruise; même il faut qu'il les invente, car le sol a changé; et ce n'est rien encore : il faut ou reconstituer le sol ancien, ou créer un sol entièrement nouveau. Rude besogne, qui exige un maître homme pourvu d'une maltresse main.
Or, de tous les anciens, qui eussent pu suffire autrefois et pour les faciles choses d'autrefois, que nous reste-t il pour les terribles et innombrables besoios d'aujourd'hui? Et entre tant de nouveaux, surgis de ce tremblement de terre qui commence à M. Emile Ollivirr et qui ne finit pas à M. Cluseret,* où est l'homme?
Parmi les anciens, il y a M. Thiers monarchiste, et parmi les nouveaux, M. Thiers républicain.
Pas un autre ! pas un seul !
Le 4 septembre, on a encore trouvé M.Jules Favre, ou du moins M.Jules Favre, se trouvant lui-même, a trouvé Crémieux, Glais-Bizoin, Gambetta,Bd. Picard, plus l'agréable Rochefort, qu'il ne cherchait pas. La Commune a ensuite ramassé Pyat et Delescluae, ses plus beaux ornements. Depuis, rien ! La bourgeoisie a expiré en donnant ces fleurs.
C'est donc M. Thiers qui sera président, avec se» deux inséparables, M. Jules Favre etM. Picard, pour assesseurs. C'est à M. Thiers qu'il faut donner la France à refaire.
Et il. aura pour instrument unique les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur révolutionnaire qui, hélas! ne s'éteint pas.
Voilà le présent ; là-dessus, rêvons l'avenir.
Les amants de la République, M. Thiers tout le premier, peuvent tenir pour certain qu'il y a une dictature au premier coin du bois. Quand H. Thiers nouveau «le sa petite voix criera : rire la République! il entendra la petite voix de M. Thiers ancien qui répondra : V Empire est fait!
Bientôt lVx-France, soumise à son sort, ne cherchera plus un maître qui dépasse si peu que ce soit l'humble niveau de la stature humaine; et même l'ignoble envie, première et dernière passion de la démocratie, exigera que ce niveau ne soit point dépassé. Si faudra-t-il néanmoins que le candidat l'atteigne, que Ton voie en lui la stricte étoffe d'un sergent de
ville et d'un boulanger. Tout le monde à présent n'y ost pas ; et M. Thicrs (c'est un chagrin de le dire) n'y arrivera jamais.
3 mai.
1/ empire de la courtisane.
La jument de Roland, bien née, bien découplée, >oluv, forte à franchir fleuves et monts, n'avait qu'un défaut : elle était morte. Notre assemblée nationale est vivantt1, mais elle a rencontré un Roland civil qui ne monte pas à cheval et qui se prétend, hélas ! parfait cocher.
LUe voulait faire rapidement une course hardie au pays des traditions et des merveilles. Il s'agissait d'aller là-bas et là-haut tuer un monstre, délivrer une Andromède captive qui se nomme l'Autorité et qui possède un trésor qu'on appelle la Paix. Il fallait au cheval des ailes, au cavalier uue lance. Mais le cavalier n'est pas venu; et le cocher, s'étant emparé du cheval, s'est empressé de l'atteler à son vieux coche, en compagnie d'un vieil àne rouge qu'il chérit dès longtemps. Il a pris son vieux fouet et il a enfilé la vieille ligne mal pavée où son cher vieux àne rouge a coutume de l'aider à verser. Fouette, cocher, <>l nous verserons bientôt ! Bientôt la belle, Jeune
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et fringante assemblée sera tout juste dans l'état de l'incomparable défunte jument.
Le plus triste, c'est qu'une certaine logique ne manque pas en cette malencontre. De toutes parts, a ve«douleur, avec épouvante, avec rage, on se demande comment il eût été possible de faire mieux ; de toutes parts on se répond qu'il eût fallu du cœur, et laisser là et le fiacre et l'àne rouge. Mais du cœur, où en trouve-ton? et quant au fiacre et à l'àne rouge, la légalité les impose, ainsi le veut le pays. Or, par comble de malheur, il est vrai que le pays le veut ainsi, et, par surcroit de malheur, il est vrai encore que le pays ne le veut pas ainsi. Nous vivons dans un décousu qui force la langue à déraisonner comme la raison. — Le pays veut ceci, disent les uns. — Le pays veut cela, disent les autres, et c'est le contraire, et c'est la vérité ici et là. Pour dire la vérité tout entière, le pauvre pays, totalement dérouté, ne sait plus ce qu'il veut, et lorsqu'il sait ce qu'il veut, il ne sait pas le vouloir. Voyez ce que Ton appelle Paris et ce que l'on appelle Versailles : c'est le pays, Voyex ce que Ton appelle le gouvernement : vous y retrouvera Paris et Versailles. Voyez M. Thiers : Ù se demande en qualité de Versailles s'il a parfaitement le droit de se bombarder en qualité de Paris? Et Ton explique parfaitement <ox\ scrupule : il a été, il est encore, en plus d'un recoin de son intelligence, Paris contre Versailles, autant pour le moins que sa situation le fait Versailles contre Paris.
Le pays veut ce qu'il ne veut pas, et ne veut pas ce qu'il veut. On peut le comparer à cette triste ban-
houe parisienne, où la mort fait pleuvoir des deux mains les feux des deux bombardements, — et qui ne sait quelle main de la mortelle hait le plus.
Le pays se hait lui-même et lui-même se perd ; il te maudit de se haïr et de se perdre, et se hait et se maudit d'autant plus. Qui expliquera autrement le pis en pis inexorable où nous enfonçons depuis trois quarts de siècle? Et cependant, est-ce possible? Quoi ! le pays a voulu passer et repasser de monarchie en république, de guerre étrangère en guerre civile, errer perpétuellement dans le sang et la nuit, rompre de toutes façons avec lui-même, détruire ses traditions politiques, civiles, religieuses, être sans relâche et de plus en plus pillé, berné, ruiné jusqu'à perte d'honneur et de vie? Le pays a voulu cela? La France serait ce frénéti<pie?...
Certainement non, et le pays veut tout autre chose : 11 veut Tordre, la paix; il veut ressaisir la liberté qu'il n'a plus, la vie qui lui échappe. 11 veut s'arracher à cette honte de mourir dans ce marais sanglant, énervé et asphyxié de cette peste abominable et bète qu'il appelle Vidée révolutionnaire. Il demande qu'on lui refasse un sol, il aspire à l'air pur dans lequel il avait si noblement grandi. 11 délègue des hommes à ce dessein, il leur donne mission expresse de le rétablir. Et néanmoins, il s'est fait lui-même le triste sort qu'il subit, il persiste à le maintenir, à l'aggraver. Quinze jours après avoir élu ceux qui doivent le tirer du marais, il en élit d'autres pour l'y replonger. L'idée révolutionnaire qu'il a maudite devient à ses yeux la belle figure de la liberté.
Qu'opposer à cette passiou t yrannique ? C'est la passion de l'homme asservi par une concubine. Volé, trompé, vilipendé, il charge quelques amis de le délivrer; mais à peine la drolesse est-elle sommée de vider la maison, il fléchit, elle domine :
C'est Venus tout entière à sa proie attachée.
Pour lui complaire, le misérable révoque et chasss ses amis.
Tout peuple est mineur, voilà le mot de l'énigme; et plus que tout autre est mineur le peuple qui s'est laissé déclarer maître. Ce soi-disant émancipé, néanmoins forcé par la nature de prendre des tuteur*, en choisit beaucoup que la nature ne lui avait pas préparés; des incapables, des indignes, même des traîtres. Us obscurcissent son jugement, lient sa liberté, vendent sos intérêts et sa vie.
Fussent-ils tous honnêtes, suivant la théorie par* lemcntaire, qui n'admet pas que le député puisse manquer à ses devoirs, un autre péril ne peut être évité. Par la force des choses, toutQ assemblée ainsi formée est nécessairement mineure comme Le peuple qu'elle est censée représenter. Le conseil de tutelle, roui posé d'hommes inconnus les uns aux autres, inexpérimentés, atteiut d'incurables faiblesses, sent tout de suite le besoiu d'avoir lui-même des tuteurs. Il tombe sous le joup: d'hommes déjà signalés, que la situation impose. Ces hommes eut leurs vues. Devenus nécessaires, ils ne résistent ftuùru à la tentation de se rendre indispensables, et travaillent d'abord pour eux. ils excellent à servir le pays contra ses or» dres formels, mais au pré de sa passion. .Les
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ordres dureront peu, la passion persévérera. En France, l'opposition est toujours en minorité, mais toujours populaire. Ces hommes ne l'ignorent pas, et se gouvernent en conséquence. Us trahiront, mais ils resteront en faveur, et la passion qu'ils servent et qu'ils partagent même lorsqu'ikfeignent de la combattre, triomphera et les fera triompher. Terrible glu pour le député nouveau! Et quand on ne trouve pas à le prendre par ses faiblesses, on a encore un art de le prendre par ses vertus*
Ou épouvante sa conscience, on lui faitcraindre.de tout perdre en se heurtant contre l'impossible et le prématuré. Il n'ose plus dire telle ou telle chose, proposer ou repousser telle ou telle mesure, dénoncer tel mi tel péril. A force de prudence, il laisse passer l'opportunité. 11 est pris, enrôlé, attelé. 11 s'entête dans sa fausse sagesse; c'est fini. Désormais, il ne pense plus, il ne vote plus, il manœuvre.. • à la suite ! 11 dit, pour se défendre et peut-être pour se consoler, qu'il fait de la politique 1 Oui, vous faites lie la politique; mais ce que vous deviez faire, la pensée neuve que vous deviez proclamer, la parole hardie «pie le pays attendait de vous, le mot de ralliement, le jet de lumière qui éclaire la plaie, qui révèle le bon désir, cette véritable œuvre du député, vous ue la faites pas!
La plus saine partie de l'Assemblée commence à seuttr qu'elle n a point rempli sa mission. Nous ne disons point quelle pouvait la remplir; mais enfin elle n'a point essayé. Le vieux cocher s'y oppose sans doute. Néanmoins il fallait essayer*
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On dit qu'il y a beaucoup de catholiques <lv\* l'Assemblée, et c'est vrai. Mais officiellement. •juVl savons-nous ? Quel acte, quel discours Ta rév^l^ ,iu pays? Il y a aussi beaucoup de monarchistes: iiiai* qu'en savons-nous encore? Les catholique* uVrit protesté contre aucune des stupides et sacrilège impiétés qui nous couvrent de. honte aux yeux •)>. monde ; les monarchistes, tout en politiqwint. <* laissent aller à la République. Et quelle République Us n'en savent rien, pas plus que le guide qui tuut •. l'heure ira les verser là.
Quelque chose avertit les conscience» quelaFr.UK» est sous le bras du châtiment, et que Dieu est comme contraint de vouloir que le châtiment continue. L#* circonstances, à certains égards favorable?, qu«»iqmcruelles, ont tourné subitement. Quand tout semblait iini, tout est devenu pire. Après les ennemis qu'avait provoqués notre orgueil, les enfant» de n»> adultères se sont levés. Comme nous avions mis stupidement toute notre espérance dans la force, nou* l'avons mise dans l'habileté politique, dans la rus*1; nous avons voilé les principes qu'il fallait proclamer, et il nous a paru sage de ne rien demander à Dieu. Alors la mort a recommencé de passer sur nous, plu> sourde, plus sauvage et plus insolente.
Kvidemment, nous avons une coupe à vider, une coupe dont nous ne pouvons pas même souder le fond ; et nous sommes pris d'une défaillance que le* anges du ciel ne viendront pas assister. Nous iguerons qu'il existe des auges, et ceux qui le savent ne les appellent pas.
Aucune voix ne s'est élevée pour Pie IX, aucune voix n'a protesté contre les sacrilèges de Paris. Ce ne serait pas « politique! » On rirait!
Quoi! on rirait? Vous êtes une assemblée conservatrice, monarchique, catholique, et vous craignez ce rire. Allez ! la République est façonnée pour vous, et vous pour elle, et vous en tàterez!
Voilà un siècle bientôt que ce pays fait la guerre, et il a enseigné à 1 étranger l'art de le vaincre. Voilà un siècle qu'il fait librement de la politique , qu'il ouvre des tribunes, qu'il enfante sans nombre les livres et les journaux, et il n'a plus un orateur, ni un publiciste. Voilà un siècle qu'il vote, et il est arrivé à ne pas savoir comment s'empêcher d'élire M. Delescluze et M. Pyat. Ce pays a rebâti Paris sans qu'il soit né un architecte, il a fait la guerre sans qu'un général ait surgi, il subit la persécution religieuse et ilattend encore qu'il se lève un chrétien.
O décadence d'un peuple sans Dieu! Décadence sans remède et sans espérance, si ce peuple ne fournissait encore des prêtres et si Dieu pouvait rester *ans pitié!