CXCVII
6 juin.
VUK l>fc PARIS URGLÉ.
.t Madame "\
Je vous ai promis, madame, do vous décrire les sensations de la rentrée dans Paris, surtout dans rotre Paris, situé entre le Sacré-Cœur et Saint-Sulpice. Permettez-moi cependant de vous dire quelques mots du Paris de tout le inonde.
Celui-là, que vous ne connaissez guère, s étend assez loin hors les murs. En revenant de Versailles, i»n le rencontre d'abord à Saint-Clou d. Saint-Cloud ♦•tait un lieu charmant. Après les Prussiens, comme vous le savez, c'était tini. Un le croyait, du moins. Ce duel d'artillerie entre les Prussiens et les Franr.tis n'y avait laissé que des ruines. C'est là que j'avais vu dans uni* rue dévastée, sur un monceau de plâtras, un eoll're-fort ouvert, squelette rompu du dieu qu'adore le monde. A présent, Ton trouve à Saint-Clou. 1 des ruines de ruines et le squelette du «lieu est broyé.
Toutefois le canon semble encore s'être ménagé à Saint-Cloud, lorsqu'on arrive à Asnières. Eu ce pays de villas, de restaurants et de guin-
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guettes, Paris vient s'amuser. I^e siège de fer n y avait pas touché ; ce que le siège de feu en a fait ne peut pas même s'appeler des ruines, et ne peut pas non plus se décrire. Ce sont des amas, plâtre, brique et pierre, qui çà et là laissent deviner d'ex-constructions. Les débris anciens sont tristes; ces débris battant neufs, sur lesquels la ronce et même l'herbe n'ont pas encore poussé, sont hideux. Je pensai à notre voie Appia et à ses longues files de tombeaux morts, mais qui tout morts et rongés restent debout, couronnés de tant de verdure et de fleurs. Ici ce ne sont pas des tombeaux, mais d'abominables ossuaires, formés comme avec le pied et le balai. On aent que la destruction a été soudaine, faneuse, irrésistible. La mort a fait une œuvre de colère inexorable. Elle a dansé sur le cadavre, elle Ta mutilé, elle a voulu «pi'il ne gardât plus forme humaine.
Il fut mangé beaucoup de viande le vendredi dans toutes ces maisons-là ! L'an passé, l'on s'y amusait encore plus qu'il ne faut . Que de rires, que de danses, que de chansons, et quelles danses et quelles chansons! Et sans doute on s*1 proposait de recommencer l'année suivante. .Mais le jugement est venu.
J'ai vu une viutie et dans cette vigne une charrette brisée et les restes d'uu feu. C'est pou do chose au milieu d'un tel désastre, mais ce faible épisode a réveillé dans ma mémoire l'écho d'une voix terrible, souvent entendue depuis huit mois. « Et tontes les « vignes retentiront de voix lamentables, pares qse « je passerai au milieu de vous, dit le Seigneur. a Le Soiirneiir a passé.
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J ai franchi le rempart crevé et désarmé. Là, je me suis rappelé la prophétie d'Hahacuc.
Hahacuc se plaignait à Dieu des désordres de Jérusalem. Dieu lui répond : « Voici que je vais sus- « citer les Chaldéens, nation cruelle, prompte à c exécuter ses plans, et <pii court la terre pour s'em- « parer des maisons d' autrui. Elle porte avec soi la « terreur et ne reconnaît de juge qu'elle-même. Elle « ravagera à son gré; k sou gré elle imposera le « vaincu. — Plus vîtes que les loups qui courent au « soir, ses chevaux se répandront partout, comme un « aigle qui fond sur sa proie; ses cavaliers (j'allais « écrire ses Milans) voleront au butin, et ils assem- « hleront les captifs comme des monceaux de sable. « — Leur chef triomphera des rois; il se moquera «des tyrans populaires et il les rendra ridicules, « tyrnrnù rjus ritliculi cntnt. Il se moquera des forti- « tications : tï leur opposera de% Irrêes de terre, et il les « prendra par la famme. »
Si M. de Moltke a lu llnbacnc, je l'ignore; mais voilà son svstème de uuerre tout tracé, et Nabnehodouosor en fut riiiveiiteur. Pour moi, je crois que la grande force de M. de Moltke est venue des mêmes causes qui ont suscité les Chaldéens. Le prophète ajoute qu'après eela l'esprit du conquérant sera changé. Il s'entl'Ta, il se dira qu'il est dieu, et alors « il passera ef il tombera : et voilà toute la puissance «du dieu qu'il s'est fait, i» Ainrn!
Taris est encore effaré. Comme le mouvement est remplaré par l'agitation, maintenant la hadauderie est remplacée par la stupeur. Les maisons égrat ignées
par les balles, trouées et ébréchées par les boulets, léchées et mangées par l'incendie, sont ce qu'il y a de nouveau. On vient voir cela, mais c'est triste. Devant une maison de la rue Royale, une dame du petit commerce achevait sa tournée. Appuyée au bras de son mari, tenant son enfant parla main, de cette voix grognonne particulière aux bourgeoises qui se promènent en famille, elle disait : « Allons-nous-en. De voir tant de malheurs, à la tin, ça embête! »
Je vous assure qu'elle ne disait rien de trop en son style négligé. Le spectacle est véritablement assommant. Les descriptions des journaux semblent d'abord exagérées, parce que beaucoup de choses ruinées tiennent encore debout, mais bientôt elles paraissent au-dessous de la réalité. Il y a de petits détails dont l'effet lugubre se prolonge et devient formidable. Un crachat peut épouvanter plus qu'une blessure saignante. On voit que les séditieux n'ont pas seulement haï la société, ils l'ont méprisée. Ils ont fait des actes de barbares et des insolences de laquais.
J'ai vu par terre les restes de la colonne, sur un reste de fumier. 11 tombait de la pluie, et il y avait de la boue. Je n'ai jamais admiré la colonne ni le sentiment qui l'a dressée. Mais quand je pense que Courbet a fait cela, et que ce butor, affamé de popularité malsaine, a pu ainsi souffleter de sa main brutale l'orgueil do toute une nation, je me demande ce que Ton ne pourra plus désormais entreprendra contre les hommes. Je me dis aussi que Dieu insulté par l'orgueil humain n'a toujours besoin que de peu •le chose pour abattre cet arrogant ennemi. Un grain
de sable centre la mer, une piqûre de moucheroû contre une armée, une petite pierre qu'il détache on ne sait trou contre la statue et l'empire de Nabuchodonosor!
Kn IKtiO, après la suppression de Vl'mvers% je me trouvais au Vatican, dans l'a/i/ircw/iera du Saint-Père.
attendant une audience. J'v rencontrai le bon vieux
camérier Mgr Stella, <| tii voulut nie tenir compagnie. Il me parla gracieusement de la petite persécution qui* je venais d«* subir, plus tristement de la persécution qui menaçait Home, en apparence soutenue, en réalité tenue sous le couteau des Italiens par la même main qui m'avait facilement étranglé. <* On est bien puissant à Paris, ajouta-t-il, mais Dieu veille. A son commandement, une petite pierre se détache de la montagne et vient frapper la statue* de Sabucco. >• J'avais noté la parole île Mgr Stella, et la note se trouva dans mes papiers saisis au retour de ce voyage. Marquée au crayon rouge, comme une chose digne de< regards île AV#//i//ro,«»lle fut jointe à mon dossier. \<ili> dernièrement à la police par les rédacteurs du journal de Pa**chul (îrou^set, qui font imprimé. Dieu a atu udu dixans, — dix minutes! — et \oib'i Courbet. très-L-ro* homme, mais très petite pieire, qui roule de sa montagne de fromage, qui frappe la statue au pied, et qui l'abat. Ceux qui tirent et dédièrent lu colonne ne s'v attendaient pas, ni les poètes qui Tout chantée et qui lui garantirent le long âge de l'airain. J'i^imre ce que les prophètes (le Nabll< hodonosor promit-rut à <n statue. Celui qui ne s'est pas trompe < >t celui qui eu prédit l.i chute soudaine. Daniel au-
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nonça qu'elle serait broyée d'un seul coup, et las parcelles dissipées comme les débris que le veat enlève de Taire à battre le grain : Reducia quasi m favillam œstivœ quœ rapta sunt vente Et le vent dissipe par les rues des poussières qui furent la colonne du grand empereur et de la grande armé*!
Près de là fume encore le ministère des finances. On fait deux pas, on voit fumer les Tuileries. Dieu dit dans Amos : « Je frapperai le palais d'hiver et le « palais d'été; » c'est fait à Paris comme à Saint- Cioud. On remonte un peu la rue de Rivoli, c'est le Palais-Royal qui fume. On continue cette route jadis si pompeuse, maintenant sinistre : on arrive au quartier de rilôtel de Ville. Ce bel Hôtel de Ville cet vraiment en cendres. C'est peut-être la destruction la plus complète pour l'œil. Ha été saisi une dépèche télégraphique de l'Hôtel de Ville au ministère de la marine. Elle contenait ces mots en comtauneux : « F... le feu à la boite. » lie cette boite-ci, le feu n'a rien laissé. Brûlée et les cendres au vent, suivant la teneur des anciennes sentences exécutées en place de fi rêve !
Les Tuileries, l'Hôtel de Ville, le Palais de Justice, le ministère des Finances, la Légion d'honneur et la Colonne, sont ce qu'il y a de plus exécuté. Qui voudra méditer là-dessus, les réflexions ne manqueront pas, ni les symboles.
Aux Tuileries, sur la muraille, là où s'est arrêté le feu, on lit toujours la belle devise du 4 septembre, tracée en grandes lettres par M, fifi^nm* Ârago :
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Liberté, Égalité, Fraternité. Le commentaire communal ost lumineux.
J'ai fait un pèlerinage à Notre-Dame-dos- Victoires. L'église était encore fermée, à cause des ravages intérieurs. Vous savez qu'elle est d'ailleurs intacte. Satan s'est abattu là comme chez Job, mais il n'a pas eu la permission de frapper le corps.
J'ai poussé ma course jusqu'à la maison de M. Thiers. La démolition s'arrête à la hauteur du premier étage. C'était une construction, ce me semble, assez mesquine, et le million demandé pour le refaire devra suffire amplement. Je regrette que M. Thiers n'ait pas refusé ce million. Un beau refus eût ajouté à sa taille, vraiment courte pour l'emploi qu'il tient. Mais il est dit que « nul ne peut ajouter une coudée à sa taille.» (''est Dieu qui agrandit l'homme. Par lui-même l'homme ne peut que s arrondir.
Pour arriver place Georges, j'ai passé devant une maison où j'ai fait une fois visite au pauvre Prévost- Paradol. C'était alors un garçon très-fier, du temps • »û il \ ivait. Peu d'années après, il n'a pu s'y supporter et >'en est tiré lui-même par la plus mauvaise porte. Il croyait tant à la société moderne, à la liberté moderne, à la civilisation moderne! Il félicitait tant le momie moderne de s'être délivré de la gène catholique, et il l'exhortait si volontiers à compléter sa délivrance ! Je lui disais que la pierre qui tomberait de TÉglise écraserait la maison voisine , et bien d'autres choses au loin. Une pierre est tombée ; elle a écrasé la maison de M. Thiers et la maison de