LE SENTIMENT DE PARIS
11 est assez difficile de savoir si ce certain allégement qu'on a remarqué dans Paris avant-hier et hier tenaità l'espérance d'une prompte victoire, ou à celui d'une prompte paix. L'inconnu qui a proclamé la république voulait-il renouveler les prodiges de 92, ou tout simplement mettre sa boutique à l'abri des bombes? Il a bien enveloppé son secret et n'en dira jamais que la moitié, probablement celle qui ne sera pas vraie. Et n'a-t-il pas deux secrets au lieu d'un, sans savoir lui-même quel est le secret de sa tête et quel est le secret de son cœur? La population parisienne comporte ce mélange. On s'exposerait bien aux horreurs de la guerre pour sauver l'honneur de la France, on s'exposerait bien aux horreurs de la paix pour empêcher qu'il arrivât malheur aux demoiselles Carpeaux. Mais la proportion du mélange, qui la connaît?
Dan* la chose qui s'est faite dimanche, il y a eu de l'élan, il y a eu aussi de la conspiration. L'élan tire les marrons, la conspiration les croque: et l'élan, tombé, connaît qu'il a été dupe. Rien de vieux ni de nouveau comme cette histoire. Elle commence à peu près avec le genre humain, elle sera nouvelle jusqu'à la tin du monde.
Selon nous, par suite de l'aventure de dimanche, le feu de la chanson s'est rallumé dans la rue, et la résolution d'aller au feu du rempart a baissé dans les cœurs.
Nous ne nions pas qu'il n'existe (à l'heure qu'il est dans Paris, plus d'amour et plus de goût qu'ailleurs pour la république ; mais il y a dans Paris moins de France qu'on ne croit. Paris forme une nation à part, et ne s'estime pas tant la capitale de la France que la capitale du monde. La France n'est que son faubourg, son jardin et sa ferme. Telle est la pensée de cette partie de la population politique, qui se regarde comme le cerveau de tout le reste , non sans raison puisque le reste obéit. Or, c'est un cerveau parfaitement dégagé des surprises du cœur, ou qui n'en est jamais embarrassé longtemps.
Les vrais Parisiens disent : Parce que la ferme est ravagée, faut-il pourtant mettre le feu à la maison? Et d'autres, qui n'auraient pas d'eux-mêmes trouvé cela, finissent assez vite, après un petit tressaillement français, par reconnaître que cette raison parisienne est bonne, qu'en effet il ne faut pas risquer de brûler la maison. La Marseillaise, les drapeaux, les caricatures, quand le Prussien est encore loin, toute cette rumeur a son côte plaisant. Elle réjouit les vieux os révolutionnaires,elle rajeunit le vieux Garnier-Pagès, elle ramène un velouté de printemps très-drôle sur la face inimaginable du bon juif (Iré mieux. C'est encore un intermède assez salé de voir Glais-Bizoin refleurir à l'âge qu'il a, et Hoebefort, enfermé pour délit particulier, violer sa prison et monter au troue.
tu uiénie temps que ces messieurs les assassins de la Villette rentrent dans leurs droits de citoyens (I). Ces épisodes sont parfaits pour abolir les vieilles lois, la vieille morale, les vieilles mœurs :
Pour qui ces ignobles entraves ?
Mais enfin, mais enfin, il ne faut mourir que le plus tard que Ton peut, et ne point s'exposer à la pluie absurde et brutale des bombes. Seuls, ces stupides chrétiens imaginent encore que Ton ressuscite lorsque Ton a donné sa vie à la patrie et à Dieu. Le système est changé, changeons la chanson :
Vivre pour la pairie, L'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.
Conclure la paix, c'est simplement remplir l'article du programme humanitaire qui abolit la peine de mort en matière politique.
Telles sont les inductions que nous tirons de l'aventure de dimanche et des rosées de joie qu'elle a répandues dans le peuple parisien. Si nous nous trompons, nous en remercierons Dieu comme d'une grande grâce accordée à la France, et nous voulons bien nous excuser de notre erreur à genoux sur le rempart, entre M. Crémieux et M. Jules Ferry, debout à nos câtés.
(!) En me de provoquer un mouvement séditieux , ces hommes avaient prit les armes et tué plusieurs personnes inoffensives. Arrêtés, traduits en conseil de guerre, jugés, condamnés, Us furent immédiatement délivrés par le gouvernement. Plusieurs, quelques jours après, étaient ofliciers et chefs de bataillon de la garde nationale.
Nous avons cru, nous croyons toujours qu'il font résister, que l'honneur le veut, que l'intérêt de l'avenir l'exige. Nous croyons que ceux qui signeraient la capitulation de Paris sans combat ou après un simulacre de combat destiné à jeter un voila de sang sur leur honte, devront passer en jugement devant un jury français, pris entre les pères et les frères de nos soldats morts pour la France, et que leurs noms seront à abolir même avant celui de l'empereur Napoléon.
Si Paris ne résiste pas, la France sera honteusement précipitée dans une nuit longue, peut-être éternelle; et l'empire d'Allemagne, nécessairement tout militaire, est fondé pour longtemps. La reddition de Paris sans coup férir efface comme une chose de rien cette œuvre de tant de siècles et de tant de gloire qui fut la France.
Nous avons dit, nous redisons, et Dieu sait si cette parole nous coûte, qu'il faut obéir aux hommes du pouvoir en tout ce qu'ils demanderont do juste. Ce qu'ils peuvent demander de juste,- c'est le dernier sacrifice. Que Paris leur doive de se montrer digpe de la France en conquérant au moins la mort; la postérité les absoudra.
Mais s'ils ne sont sortis de leurs tavernes de conspiration que pour donner à la Prusse l'Alsace et la Lorraine, et lui assurer dans un temps prochain 11talir, l'Espagne, la Belgique, la Hollande et le Danemark, qui juirdonnera jamais à leur mémoire? Quant à nous qui verrons ce malheur incomparable, nous qui verrons s'engouffrer dans la honte, par
leurs mains, le dernier grand peuple catholique, qu'ils nous envoient les gens de la Villette! Nous aimons mieux la mort que de ne pas leur jeter la malédiction d'un cœur français.
O Dieu juste ! votre France écrasée sous une botte de uhlan, et ensuite dévorée par ces vers pullulants du cadavre de l'Empire ! Ne permette» pas cela, Seigneur notre Dieu ! Ordonnez que vos autels restent debout sur notre sol trempé de sang expiatoire. Prenez pour sacrifice à la foi tout ce qui n'a été offert qu'on sacrifice à l'honneur; qu'après nous avoir humiliés, ils ne puissent plus davantage nous corrompre; qu'autour de vos autels nous reprenions les vertus de nos pères! Laissez-nous la foi de la Pologne et de l'Irlande, et que les fils de nos fiis soient encore la France, relaite par son malheur et digne de venger le Christ. Sieui sagittœ m manu pùtcntis, ita filii cxcu$$orum.
Samedi, au sortir de la séance, M. le prince de la Tour d'Auvergne et M. le comte de Palikao ont été insulté*. Il faut le dire la rougeur au front, pour avoir l'honneur de protester contre une bassesse ingrate et brutale. Le prince de la Tour d'Auvergne est l'individualité la plus honorable de notre corps diplomatique. Il n'a deux fois accepté le ministère que par dévouement, et nous n'en serions pas où nous en sommes si ses conseils avaient été suivis.
(.Niant à M. le comte de Palikao, plût À Dieu que nous eussions beaucoup d'hommes en qui le sentiment du devoir patriotique fût aussi ferme et servi par d'aussi vigoureuses facultés ! En quelques jours
«le ministère, il a fait le possible et plus qu'il ne semblait possible pour assurer la résistance. Une armée est sortie de terre ; il a ravitaillé les autres; il a muni t't approvisionné Paris, de façon à soutenir le siège glorieusement et longtemps, si Ton veut le soutenir. La France bonorera ce soldat qui a mérité d'avoir la dernière espérance, et à qui la victoire eût été fidèle, si assez d'autres avaient été fidèles comme lui.