CIRCULAIRE DIPLOMATIQUE DE M. J. FAVRE
M. Jules Favre, chargé du ministère des affaires étrangères, affiche une circulaire à nos agents diplomatiques près les différentes cours de l'Europe. C'est, au fond, une demande d'intervention ; il y proclame ouvertement le désir d'obtenir la paix. Personne assurément ne l'en blâmera. La France ne dissimule pas son besoin de la paix. Tout git dans les conditions. Il ne faut point de conditions qui lèsent l'honneur. L'honneur est le grand intérêt qui nous reste à sauver et que nous pouvons sauver.
Sous ce rapport, la circulaire de M. Jules Favre est satisfaisante. Elle exprime quelques belles idées, le langage en est ferme et noble. Le ministre de la République profite habilement du seul avantage que l'ancienne attitude de son parti lui ait fait pour les
circonstances prescrites, celui d'avoir combattu la guerre.
Nous aurions à objecter sur les phrases où M. Favre esquisse l'histoire du troisième avènement de la république. Sans doute, une logique inexorable y a présidé. Cela est vrai, et il y a longtemps que nous l'annoncions, sans l'entendre comme lui. Il a raison encore de dire que le gouvernemeut napoléonien s'est effondré. Nous aussi, considérant ses ennemis, nous disions qu'il ne périrait que par effondrement; que l'effondrement était inévitable et serait inexorable. Mais M. Jules Favre fait ici trop intervenir « la population de Paris, » et allègue trop « les acclamations d'un peuple immense » qui l'aurait salué lui et les siens.
La vérité est que la population de Paris n'a point su ce qui s'opérait, et que personne, sauf les ouvriers peu nombreux de la chose, n'a paru beaucoup se soucier ni de qui s'en allait ni de qui venait* Les omnibus même n'ont pas mis d'oriflammes à la tète de leurs chevaux. Point d'efforts, point d'acclamations : le simple « effondrement. » Logiquement, c'est plus vrai, plus beau, plus inexorable. M. Favre et ses amis ont surpris l'adversaire et les compétiteurs. Ils sont ou se croient républicains, ils ont offert ce qu'ils appellent et croient être la république. La population les a reçus avec une certaine indifférence
Kt comme accoutumée «nie pareils présent*.
Voilà l'histoire.
U serait présentement difficile et superflu d'en discuter, d'aborder les questions de droit et de légalité. Quelque chose d'inexorable encore emporte tout cela. C'est asseE de faire mention et réserve. Une inexorabilité plus pressante réclame l'attention.
« Nous ne céderons ni un pouce de notre terri- « toire ni une pierre de nos forteresses. »
Cela était à dire; nous louons le nouveau gouvernement de Tavoir dit. Par cette parole, soutenue comme il faut, les détenteurs actuels du pouvoir se feront excuser. Vainqueurs ou vaincus, il y aura des circonstances atténuantes. Coupables du péril de la patrie, ils seront encore loués du soin de son honneur.
Restons-en là. Nous ne tenons guère à désabuser M. Jules Favre sur la gloire qu il s'attribue de n'avoir point, se croyant victorieux, recherché, même en songe, les adversaires « qui, la veille, le menaçaient d'exécutions militaires. » M. Favre a mille raisons de croire qu'on ne l'a point menacé pour tout de bon. Il se fait tort en donnant à penser que ces menaces du bout du doigt ont pu lui laisser un souvenir. Et un vieil orateur de sa sorte devrait savoir que, s*il est toujours beau d'être clément, il est souvent gauche de s'en vanter.
De telles allusions sont gênantes pour l'Opposition, et un gouvernement républicain doit se piquer de la laisser plus tranquille. Os messieurs persuaderaient difficilement au inonde et à la France qu'ils ont été portes au pouvoir par « l'acclamation d'un peuple immense » pour tirer vengeance de leurs propres
PARTS PENDANT Ll 81ÉGX. 115
injures, ou pour dire qu'il» daignent n'y pas songer du tout.
Dans le fond, leurs amis eux-mêmes voulaient avant tout qu'ils fassent désormais chargés de la distribution des places. Il se trouve qu'ils ont en outre la France à sauver. Voilà de quoi les occuper, et c'est 11 leur titre à demander l'appui de tout bon citoyen.
tl septembre.
4 ÊSAR ET CAT1UNA, C1CÉRON ET JOSEPH PBCd'hOMME. «*- CE QUI REVIE.VT ET CE QUI S'EN VA. — DESTINÉE DE LA PRUSSE. — DKIX EMPIRES.
Entre César que rien n'empêcherait de venir, et Catilina que rien ne pourrait chasser ; entre l'armée de Catilina qui aspirait à César, et Tannée de César qui obéirait à Catilina, Cicéron s'écriait : Voyez de quelle mort ignoble nous périssons ! Il ne cherchait plus le remède; le remède n'existait plus. Courbé sous Yinexorable^ le vieil orateur ue pouvait entrevoir ce que serait le possible lorsqu*» l'inexorable aurait sévi.
L'inexorable, c'était la mort de la république. Ci* oéron pleurait la république faite à son image. II ignorait que c'était pour s'être faite à son imu^e que la république allait périr et ne ressusciterait pas. Un autre peuple dans ltome, un autre dieu sur le Capi-
tole, une liberté permanente sans sédition, une autorité permanente sans tyrannie, c'était ce que Cieéron ne pouvait prévoir, pas plus qu'il n'eût pu comprendre un monde capable d'oublier et d'ignorer cette merveille après l'avoir vue.
À l'heure qu'il est, la France et le reste du monde possèdent quantité de Cicérons plus ou moins secrètement désespérés. Entre Ces ar qui renaît toujours et Catilina qui ne meurt jamais, ils désespèrent de la liberté et du genre humain, qu'ils ont faits à leur ima^e. Point de remède. Us perdront le pouvoir, ib perdront la langue, ils seront impuissants et muets devant César et devant Catilina ligués. «Logique iuexorable, » dit très-bien Cicéron-Jules Favre, sans savoir ce qu'il dit. Les Césars et les Catilinas sont faits de la maiu des Cicérons pour berner les Cicérons.
Mais il y a autre chose, et nos Cicérons pleurants ont tort de nier le remède, parce que le remède n'est pas en eux et ne sera pas pour eux.
11 y a le remède que l'ancien Cicéron n'a pu connaître et que les nouveaux Cicérons ont méconnu. Il y a le Dieu qui a repeuplé Home et arraché l'huma* nité de la toieule césarienne. Ce Dieu réside toujours sur le Capitole. 11 n'en descendra pas parce qu'une émeute du genre humain abêti a proclamé sa déchéance. 11 a fondé un peuple impérissable, qui ne pliera pas avec Cicéron. Le peuple de Dieu ne veut ni de Catilina, ni de César, ni de Brutus : il se débarrassera de ce caput mortuum du vieux monde.
Sans doute, il y faudra du temps. La lutte est rude,
féconde en vicissitudes effroyables. Depuis trois siècles, la race baptisée bat en retraite devant la race de Catiliua, conduite par César, servie par Cicéron.
Le Cicéron moderne craint Catilina, qui lui vide la poche ; il hait César, qui lui paralyse la langue ; mais il déteste le Christ, qui veut des humbles, des silencieux dans l'occasion, parfois des martyrs. Il sert donc César et Catilina contre le Christ, et sa haine est la plus tenace et la plus enragée, car à lui seul il a plus d'orgueil que les deux autres. C'est lui qui se proclame pur, qui croit n'avoir pas besoin de pardon, qui se moque de Catilina troublé de remords, qui conseille à César de ne point courber la tête et qui le pousse à se déclarer Dieu. C'est lui qui mène la guerre contre le Christ.
Il Ta bien menée ! On ne compte plus les défaites, les territoires perdus. D'abominables triomphes de la force ont obtenu d'abominables apostasies, et le vieil esprit païen s'est emparé de la terre. Nos Cicérons-en recueillent les fruits. Us ne les attendaient pas, et ils désespèrent. Nous périssons comme eux, mais notre espérance n'est point ébranlée.
Nous regardons sans trouble ces batailles perdues, ces séditions triomphantes. La pensée catholique en connaît trop l'origine pour n'en pas deviner lu suite, et nous voyons d'avance tomber 1 orgueil qui se targue d'un succès immortel. Quand même le Ilot hérétique crèverait notre muraille et roulerait sur tous nos monuments, il ne submergera pas Dieu. Il nous reste Dieu, et le torrent nous pousse vers lui. Chassés de nos demeures, dépouillés de nos biens, nous
irons à Notre-Dame. Là nous prendrons l'hostie, et là recommencera la France, lavée de ses souillon» dans le ilôt qui se promettait de la noyer. Quand le drapeau français portera l'hostie, le prussianime reculera, comme l'arianisme et l'islamisme ont reculé. Comprenons seulement ce qui se passe, et le monde reverra des miracles. Nous ne pouvons périr que si nous achevons de nous trahir en oubliant Dm et notre péché. Mais nous appellerons Dieu et il viendra; nous lui confesserons notre péché et il non» réconciliera. Dieu a donné à son Eglise la parole de réconciliation entre lui et les hommes. La réconciliation sera la vie et bientôt la victoire.
11 n'y a pas deux mois, Pie IX, parlant des chose» que Ton sentait venir, disait à un Français : Justiiia e/rtfil t/rntes ; miseros autem facit populos peccatum. Nous ne pouvons pas plus douter de notre péché que de notre misère. Nous sommes écrasés par les enfantements (Tune erreur qu'il nous appartenait de détruira, et qur nous avons, au contraire, favorisée. Cette erreur a constitué la Prusse et développé la puissance prussienne. Ou peut croire que peu de protestants français font «les vieux pour la Prusse; mais il n'est pas contestable que le protestantisme soit prussien, et que tout ce qui est anticatholique dons le monde et chez nous-mêmes est de fait, sinon de volonté, autifraiicais.
Nous «levons à l'erreur anticatholiipic les défauts qui nous divisent entre nous, et qui éloignent de nous les autres peuples comme ils nous éloignent de Dieu. Ceux d'entre nous qui récemment ont fait dé-
border la coupe profonde des vengeances, en décrétant l'abandon de Rome et l'apothéose de Voltaire, auraient vainement cherché ce qu'ils pourraient faire de plus anticatholique, c'est-à-dire de phis protestant , et par là même de plus prussien et de plus antifrançais. Ils ont signifié au ciel et à la terre l'apostasie de la France de saint Louis et de Jeanne d'Arc, la France de Dieu conquise enfin par Voltaire. Et le reste est venu avec une telle promptitude et une telle • rigueur qu'on ne peut y méconnaître la colère du châtiment. Logique inexorable ! dérision formidable qui tombe sur le pécheur !
Dans YEnfer de Dante, le diable, tourmentant un damné, lui montre par faits et articles que sa punition est la conséquence naturelle de ses œuvres: «Tu ne savais pas peut-être, lui dit-il, que j'étais logicien. »
Que l'on remonte au peuple français dont saint Louis et Jeanne d'Arc étaient l'expression , que l'on descende au peuple français que personnifie Voltain», on aura la mesure du péché et de la décadence, la mesure de la destruction qui peut suivre si le péché continue. Il faudra renoncer à trouver le peuple qui devenait le soldat de Louis de France contre l'intidMe, le soldat de Jeanne de France contre l'étranger.
A la place de Jeanne, on a M. Ilavin ; à la place du paysan croyant au Christ et à la patrie, on a M. Prud'homme, croyant à son journal et sceptique en tout.
Faire de M. Prud'homme un héros, vain espoir!
PARIS PENDANT -LE SIÈGE. t21
Fuyant devant Catilina, tu tomberas à plat ventre devant César. Sa clémence te donnera le temps de manger les miettes qu'il aura bien voulu te laisser, et, compiraillant encore, tu diras tout bas à tes intimes : Voyez de quelle mort ignoble nous périssons! Vaniteux imbécile , de quelle mort prétendais-tu mourir ? Et tu mourras éternellement, par la logique inexorable de ton péché.
Et toi, César, qui que tu sois, tu ne seras pas tranquille non plus, ni content, et tu auras raison. De Catiliua tu feras ton préfet de police, et il sera fidèle ; mais tu croiras qu'il conspire avec Brutus, et il conspirera en effet, parce que Catilina, préfet de police et fidèle, ne peut cependant que faire haïr et tuer César. Il est dans la nature humaine de vouloir être corrompue, et de haïr le pouvoir qui la corrompt. Et César finit par être remplacé, même quand 1 empire demeure.
Cependant les catacombes se remplissent, et un jour elles débordent. Les chrétiens ne tuent pas l'empereur et ne le déplacent ni ne le remplacent. (Jue leur importe? Mais ils tuent et remplacent l'empire. Ils ont un moyen sur, ils s'éloignent, l'empire s'effondre.
Au premier siècle de l'empire, les chrétiens ont creusé sous le Vatican. Us y ont déposé un cadavre, et là le dôme de Saint-Pierre s'est épanoui, visible du monde entier, siège de la république chrétienne qui sera la république humaine, couronne et tiare du roi et du prêtre du genre humain.
Quelle que soit l'issue de la guerre, la Prusse y périt, par la défaite, « comme une citrouille qu'as écrase, » suivant la parole de Joseph de Maistre ; par la victoire, comme la grenouille trop gonflée. La Prusse n'a pas ce qu'il faut pour te remplir do monde. Dans ce corps immense les vers se mettrai bientôt. Ils y sont déjà. En vain elle se cerclera de fer, le fer sera attaqué au dehors par la rouille, ai dedans par la fermentation. L'Alsace, la Lorraiae, la Belgique, la Bavière, l'Italie même ne cesseront p* d'être catholbpies parce que la Prusse leur prendra des soldats et de l'argent et tatouera son aigle aur leur peau. Plus l'aigle sera gravé profondément sur la peau, plus la croix se gravera dans les cœurs. Elle paraîtra seule capable d'effacer l'ignominieux tatouage. Elle sera le signe de la patrie.
Ouaiul le colosse aura pesé, Ton verra ce que diront entre eux les peuples qui se souviendront de la douceur <lu tribut de saint Pierre. Que la France commence à se souvenir ! Elle est l'aînée, qu'elle dise la première ce grand Percavi, auquel le Père qui est aux cieux répond avec tant d'amour ! Le cri de la France sera le cri, non plus d'un peuple, mais d'une race ; et ceux qui adoreraient encore le canon d'à* cier, à cause de ses triomphes dans la guerre politique, sauront bientôt ce que vaut le canon d'acier dans la guerre sainte. Ils verront si le résultat ert le même quand on exalte des martyrs ou quand on abat des soldats.
Dès à présent, il n'est pas superflu d'observer que ce siècle, commencé par la révolte et si glorieux
PAKkê RBNAAMT JLB SflteK. 123
tre par excellence le siècle de la révolte, se tord et gémit vers sa fin, en travail dedeux sortes d'empire : l'empire de la force, l'empire de l'esprit ; l'un qui veut uniier par la vioienee, l'autre qui veut unir par l'amour; l'un, de ceux qui veulent commander et dominer, l'autre, de ceux qui veulent obéir et aimer. Et des deux côtés ces mouvements si contraires sont inspirés par le besoin même de la vie ; seulement, le besoin matériel dirige le premier et l'égaré, le besoin moral dirige l'autre et le fait triompher : Caro tnim concupiscit advenus spiritum : gpiritus auiem adversus camem.
Comme dans l'ancien paganisme, mais avec une rapidité vertigineuse, les empires matériels se succèdent et se précipitent dans notre société moderne, matérialisée et paganisée. Il y a eu l'empire violent de Napoléon, l'empire politique et marchand de l'Angleterre, menacé en ce moment d'un terrible déclin ; voici peut-être l'empire orgueilleux et brutal de la Prusse, et l'on peut déjà prévoir qu'il aura pour adversaire et probablement pour vainqueur l'empire sauvage de la Russie. Tous ces empires sot/ révolutionnaires, et Voltaire, véritable image de « celui qui fut homicide dès le commencement, » n'était pas moins Busse que Prussien. Tous ces empires ont été ennemis du Christ et se sont armés contre son Vicaire; tous ont prorois de proscrire un jour la guerre, tous ont fait la guerre païenne et répandu plus de sang qu'il n'en a été versé sur la terrre dan* le même espace de temps à aucune époque de l'histoire.
Et cependant l'empire de l'esprit, l'empire du Christ, sans armes, sans appui, réduit à rien, enfermé tout entier dans les prisons de Valence, de Savone et de Fontainebleau, s'est relevé et s'est agrandi. Nous ayons vu au Concile les évéques de la Chine, du Japon, du Thibet, de la Polynésie*, nous y avons vu les évéques de Londres et de Genève qui n'étaient pas au concile de Trente et tous ont décerné ou plutôt reconnu au Pape une dictature qui ne sera point ébranlée. Le poignard italien et le canon prussien, par un accord de brève durée, pourront enlever an Pape son territoire, ils ne lui oteront pas un sujet, et lui en amèneront au contraire davantage.
Dieu donne à son Église l'épave do tous les naufrages, et tôt ou tard le laurier de tous les triomphes. Cette perpétuelle vaincue est éternellement victorieuse, parce qu'elle n'abandonne jamais la vérité. En ce temps, Dieu aussi se pique de vitesse. Le souverain puissant à qui Dieu avait confié la garde dç Rome déserte le 4 août, le 4 septembre, ce souverain est détrôné et prisonnier. Le 4 4 août, Paris décerne une statue à Voltaire; le 44 septembre, ayant fermé ses théâtres et éteint le gaz, réduit pour amusement et pour lumière à la lanterne voltairienne de M. Roche fort, lanterne qui n'est plus allumée, Paris pourra entendre le canon prussien.
J'ignore ce qui arrivera demain. Je no sait ce qu'aura fait le 4 1 novembre prochain Sa Majesté le roi de Prusse et où se trouveront Leurs Excellences les trois Jules et leur compagnie. Je ne saurais dire quels seront à Paris, ou à Berlin, ou ailleurs -les
soucis de César, de Catilina et de Cicéron; mais j'aftiruie qu'ils auront des soucis, et j'affirme aussi volontiers que ce jour-là le Chef de la famille chrétienne, entouré du Concile, dira tranquillement sa messe dans Saint-Pierre, assuré du secours de Dieu et de l'obéissance du monde.
Et s'il attend encore une adhésion trop tardive à la Constitution de l'infaillibilité, il la recevra ce jourlà, parce que ceux qui n'auront pas recueilli l'inspiration du Saint-Esprit auront entendu le cri du peuple fidèle et reconnu le doigt de Dieu (i).
12 septembre.