‹ Paris pendant les deux siéges (volume 3)Chapitre 26 sur 150 · LES SOCIALISTES DE LYON · texte numérisé non relu

LES SOCIALISTES DE LYON

1 ou* les jours , nous recevons quelques nouveaux détails sur les amusements des socialistes de Lyon ; «ar ces messieurs ne mangent pas encore, et ne font que s'amuser. La lettre suivante, à nous adressée par le R. P. abbé de la Trappe d'Âiguebelle , peut donner une idée de leurs joyeusetés. Indirectement, elle montre aussi quelle est l'autorité ou quel est le caractère du préfet que le gouvernement de la défense nationale a envoyé là.

N.-D. d'Aiguebelle, lundi uiatio, 12 septembre.

Monsieur, J'avais quitté Aiguebelle lundi matin, 5 de ce mois, accompagné d'un frère conter». J'ignorais qu'on eût proclamé la République. Nous sommes arrivés à Lyon vers dix heures du soir. Le lendemain, après avoir célébré la messe chez les Trappislines de Yaise, je me proposais de passer par les Bombes et de continuer ma route avec le R. P. abbé de ce monastère, jusqu'au chapitre général de M ortagne.

Quand j'ai voulu sortir de la Trappe tle Vaise, deux hommes de la plus mauvaise mine, armés de fusils, m'ont barré le patsage en criant: « Nous ne voulons pas qu'on déménage.» Je me suis approché de l'un d'eux, tout noirci par le charbon, et Ini ai demandé s'il prétendait nous retenir, a Partez donc, m'a-t-iJ dit, mais vous passerez par la rue Saint-Pierre. » Je n'ai pas compris en ce moment leur projet, et j'ai consentie me laisser conduire où ils voudraient. La voiture est alors sortie, escortée de ces deux hommes, qui nous forçaient avec menaces de n'aller qu'au plus petit pas, pendant que la foule nous entourait en poussant des cris.

A la rue Saint-Pierre nous avons trouvé un poste de la garde nationale. Les hommes ont cerné la voiture et j'ai dû subir un interrogatoire ridicule. Ils voulaient à tout prix me faire dire que nous portions des armes. Nous ayant fait descendre, \U nous ont enfermés à clef dans le poste, et se sont livrés à l'examen minutieux de nos sacs de nuit. Je dois dire que le chef du poste a été d'ailleurs convenable et paraissait souffrir du rôle qui lui était imposé.

On nous a entin permis de partir, mais le train que nous allions prendre avait quitté la gare depuis trois quarts d'heure, ce qui nous a obligés à rester en ville jusqu'au train suivant. s

Vers cinq heures nous sommes retournés à la Ooix-Ronast ; mais à peine a bord ions- nous la gare, que quatre hommes armés de fusils, et deux' membres du comité qui a pris le gouvernement du département du Rhône, nous ont entourés et sommés de les suivre à l'hôtel de ville. Mes protestations ont été inutiles. Lorsque je disais que j'avais déjà le matin subi l'interrogatoire et la perquisition, ils répondaient obstinément : « Suivez-nous. » Il fallut donc venir à pied, de la gare de la Croix-Rousse à l'hôtel de villa, escortés comme des malfaiteurs, au milieu d'une foule énorme qui battait des mains et nous insultait à plaisir. Sur la place des Terreaux ee fut une huée unanime.

L'un des commissaires a voulu, par deux fois imposer aliénée à la foule : sa bonne volonté n'a pas aufiL L'a homme

s'est détaché de la masse, criant : « Laissez donc le peuple exprimer sa joie! »

Entrés à l'hôtel de Tille, au milieu des insultes, on nous a laissés une heure environ dans un corridor, toujours gardés par nos quatre hommes. Enfin le comité voulut bien nous donner audience. Mais nous trouvâmes là un président dont le langage nous fit regretter les huées de la populace. Quand la bordée de jurements et d'imprécations a été passée, ce qui ne fut pas court, on s'est occupé gravement de notre affaire.

J'aurais voulu que la France tout entière fût là, pour voir ces dictateurs d'une grande ville française et chrétienne. A l'exception de trois, qui nous ont montré de la politesse et même de la bienveillance, le reste n'était que l'expression de la méchanceté la plus stupide.

Nous avons dû endurer, mon pauvre frère et moi, toutes leurs avanies. Les injures à la sainte Eglise catholique, à la vie ivliui.'iise, à la très-sainte Vierge elle-même, ont déchiré no* oreille* et nos co-urs pendant plus d'une heure.

Les plus furieux, deux vieillards à barbe blanche, criaient qu'on devait nous écrouer et ne pas nous laisser rentrer chez nous. Heureusement leur avis n'a pas prévalu, et enfin, à 7 heures et demie, on nous a déclaré que nous pouvions sortir.

J'ai prié un de nos trois protecteurs providentiel s] de me délivrer un sauf-conduit. Il y a consenti, à la condition que nous rentrerions à Muntèlimar, au lieu de continuer notre voyage. J'ai dû passer par là, et je me suis trouvé libre... comme un prisonnier sur parole î

Mais cette fois, pour sortir, nous étions seuls. L'appréhension de traverser une seconde fois « la joie du peuple » nous a fait élever nus cœurs vers Dieu. Nous lui demandions secours, et nous étions déjà exaucé*, lue pluie torrentielle avait boJayé la cohue. Nous avons pu trouver une voiture et parvenir à la gare. Pourtant tout n'était pas fini. Nous entrions dans la salle d'attente, quand une escouade de gardes nationaux y a pénétré par la purte <rui donne sur la voie et s'est dirigée vers nous, pour nous arrêter encore.

J vt*i$ oxtônué d%faligiie : j'ai dit à celui qui conduisait l'es- ,<>ua*lo ot qui m'ordonnait de le suivre : « Non, monsieur, je «o vxws suivrai pas. J'ai déjà été arrêté deux fois aujourd'hui, , '«>5t assez. — Suivez-nous, suivez-nous, répétait* il. — J'ai un r^uf-conduit, répondis-je. — Qu'importe! s'écrièrent-ils tous ensemble, venez. » J'ai protesté que je ne bougerais pas. Alors on a laissé deux hommes pour nous garder, et les auttvs. emportant le sauf-conduit, sont allés à la recherche du capitaine. Ce dernier est enfin venu me dire que je pouTais IKirtir. Je suis rentré à Montélimar à une heure du matin.

Voila, monsieur, comment les citoyens français voyagent en <<> moment dans nos quartiers.

Agréez, etc.

P. Marie-Gabriel,

abbé d'Aiguebelle.

Ces traits sont fréquents, et tout ecclésiastique qui traverse Lyon n'y échappe guère. Ainsi fut traité, le jour suivant, un vénérable évèque missionnaire français, qui vit en Chine sous la menace du martyre, mais qui jusqu'au jour où ou le tuera ne sera point insulté, et que, même alors, ses bourreaux traiteront avec respect. 11 a été injurié et brutalisé à Lyon par un personnage du gouvernement. Malgré son passeport et ses papiers bien en règle, malgré sa dignité d'évéque, malgré son état de souffrance très-visible, on s'est donné le plaisir de lui Caire passer la nuit an corps de garde, et ensuite de le mener en pompe, à travers a la joie du peuple ,% aux interrogatoires du Comité. Ils l'ont d'ailleurs lâché sans lui faire d'autre mal, et sans autre profit pour eux que d'avoir prolongé de vingt-quatre heures l'attente de sa mère octogénaire qui craint de mourir sans l'avoir revu*

PARIS l'KNDANï LE SIÈGE. i6i

C'est toujours cela, et il est bien juste que cette vieille femme soit punie d'avoir un fils missionnaire!

Voilà où nous en sommes, eu la première quinzaine de la République française, sous le consulat de M. le général Trochu et de M. l'avocat Jules Favre, .M. l'avocat Gambetta étant ministre de l'intérieur et .M. l'avocat C rémieux ministre de la justice.

Il serait temps néanmoins d'aviser à ne pas descendre davantage au-dessous des Peaux* Rouges, et «le chercher les moyens de rendre à la seconde ville «le France son nom républicain de Commune- A ffranfhie.

16 septembre.

LES JOIILNAIX ROUGES. — AVIS AU BOURGEOIS. NÉCESSITÉ SOCIALE Dt PAIN LICHARISTIQI E.

Toutes les nuances du rouge ont chacune leur journal, et dans chaque nuance il y a beaucoup de sous-nuances, qui ne paraissent pas en travail d'harmonie. Chacun dit là ce qui lui passe par la tète. Rien de bon, rien de neuf! Ces cervelles embrasées ♦•t surtout ignorantes se démènent du saugrenu à l'atroce, sans jamais sortir de l'impossible, sans jamais entrer dans le nouveau. Le ton général est une invitation très- pressante à la concorde, et une revendication très-àpre de la vengeance. Tout bouleverser d'abord ; destituer, c'est-à-dire remplacer

i. il

102 l'AKlS l>KM)ANf LE SIÈGE.

tons les fonctionnaires ; démolir radicalement la magistrature et la police, et ensuite : Vive la fraternité! « Sois mon frère ou je te tue ! » Tout cela nous est devenu familier. C'est d'un bout à l'autre, sans mi mot de moins, le vieux programme qui mène à César.

L'impiété est naturelle et plantureuse dans te monde pur ! Le clergé reçoit autant d'injures que la magistrature et la police. Au fond, il est plus hal.

Malgré le goût général de la destruction et l'élan général vers l'impossible, on sait bien qu'il y aura toujours une magistrature et une police : la République non plus ue va pas sans ces rouages. On « résigne donc à subir la magistrature et la police, et même à en être, et même on en est. Ces écrivain* très-nuiges se font unanimement limiers et procureurs volontaires de la République. Us recherchent, dénoncent, accusent. Avec quelle volupté ils seraient juges, et le reste, suivant la simplicité de leur système, où le. même homme peut remplir tous les emplois de justice, depuis l'invention du crime jusqu'à l'exécution de l'accusé !

Mais quant à la religion, elle leur répugne. Il va quelque chose dans le prêtre qui leur inspire une indicible h< rreiir. Est-ce le devoir d'obéir, ou le pouvoir de purifier et d'absoudre? Par horreur du prêtre catholique, ils détestent, que dis-je, ils condamne*! tout*» religion. Ils refusent même linoffeusif « Étrt suprême » île Robespierre, si commode pourtant, qui ne demandait que l'offrande d'une fleur, et qui permettait de couper les têtes. Ils trouvent qu'on peut couper assez de tètes, sans s'imposer l'humilia-

paris PHNDAirr ta siège. 463

tion d'offrir des fleurs à un soi-disant ei-derant Être suprême. M. Louis Jourdan, le dernier théophilanthrope, serait incivique de ce chef.

Dans le journal du citoyen Blanqui, numéro du « 26 fructidor an 78, » le citoyen Regnard nous apprend que nous avons rompu avec la vieille idée de I l'existence de Dieu, et que c'est en quoi consiste la parfaite vertu républicaine. Il nous donne le Comité de %alut public du Lyon pour exemple. Si le citoyen Regnard était à la place de M. Gambetta, il aurait déjà décrété que les frères lyonnais ont bien mérité de la patrie. Les hommes de M. Blanqui ne sont pus aujourd'hui des gens de petite importance ; il faut lire cette profession «\le foi. »

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