‹ Paris pendant les deux siéges (volume 3)Chapitre 39 sur 150 · LES PRINCES · texte numérisé non relu

LES PRINCES

Il parait entendu qu'aucun des envahisseurs de l'Hôtel de Ville, ni aucun des gens de la maison qui leur ont ouvert la porte, ne sera recherché pour cette peccadille. Ils sont entrés là comme des héritiers incertains qui se précipitent chez le moribond pour constater leur droit, et qui vident préalablement les tiroirs, afin d'emporter au moins un souvenir. Us ont été indélicats, il y a eu de la casse, certains objets ne se retrouvent point. Mais enfin, des faits non moins frraves dans des moments non moins sérieux ont été commis et remis. Les raisons ne manquent pas pour conseiller la clémence. Quel membre du gouvernement pourrait condamner l'homme aux bottes, et même l'homme aux décrets, et lequel au contraire ne devrait plaider pour eux? « Inexorable logique, » disait M. le membre Jules Favre dans sa première proclamation. — Oui, monsieur, inexorable! La logique est inexorable dans ce monde, et les avocats n'y font rien. Heureux qui prend ses précautions pour qu'elle ne le soit pas aussi dans l'autre, où <'t*|M»uduiit il existe des avocats plus dignes d'être

••routés.

M;ii> en reconnaissant l'opportunité et même la

nécessité de la clémence, il n'est pas sans utilité Je réfléchir. Nous trouvons quelque chose à dire sur ce droit à l'impunité, création révolutionnaire qui a ses côtés périlleux.

Il y avait, sous l'ancien régime des princes du sang, des favoris , des mignons , des grands seigneurs qui pouvaient se permettre tout, dit-on. Ce n'est pas absolument vrai; mais il est certain qu'on leur passait beaucoup et que c'était un abus , et l'abus devenait plus grave à mesure que ces puissants écoutaient davantage les sages qui leur apprenaient à se passer do Dieu. On cite ce fils ou ce neveu de Louis XV, qui paria de faire dégringoler un pauvre couvreur occupé sur un toit. 11 tira, le couvreur dégringola, et le prince en fut «piitte pour une réprimande. On parle ansii beaucoup de l'impertinence, des violences et des rapines de quelques autres. La Révolution en a fût son profit.

Mais nous voyons depuis bientôt cent ans, et de plus en plus , que la Révolution a aussi ses princes , qui ne s'occupent pas beaucoup de brider leurs fantaisies, et a qui elle accorde bien d'autres privilèges. Eux aussi, quand bon leur semble , font dégringoler non-seulement le pauvre couvreur, mais encore les pauvres bourgeois, et les pauvres héritages et le* pauvres lois. Entre les princes et favoris de l'ajiciefl régime et les princes et favoris du nouveau, il f a «•elle unique différence que les derniers se permettent davantage, ne sont pus réprimandés et n'en devien* nent que plus miniums et plus princes. Ainsi le prince Mégv lit très-bien dégringoler l'of-

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licier de paix qui avait osé monter chez lui pour lui signifier un mandat de justice ; le prince Eudes et ses amis firent très-bien dégringoler les habitants inoffensifs dont le sang pouvait produire l'émotion dont LU avaient besoin.

Et certains maires favoris de M. Arago ont fait très* Lion dégringoler la liberté, le crucifix et la messe ; et M. Arago lui-même a très-bien éventré le budget dans l'intention d'activer la dégringolade; et tous ensemble ont gaillardement et en grande sécurité entrepris de faire dégringoler le gouvernement, au risque de faire dégringoler aussi le rempart. Et les membres du gouvernement eux-mêmes étant princes et favoris... Mais, h présent, ils ont le sacre , et les princes mécontents feront bien d'observer les lois de la prudence , au moins pour quelques jours. Leurs franchises et privilèges sont momentanément suspendus.

Je crois que ce prince, fils ou neveu du roi, qui fit tomber le couvreur, aurait eu pourtant de la peine à passer roi ; et dans l'histoire des favoris et grands seigneurs, on trouve beaucoup de disgraciés et de décapités qui n'ont pas montré leurs bottes autant que M. Flourens, ni signé autant que M. Blanqui, ni saigné la police et les passants aussi carrément que l'ont fait les princes Eudes et Mégy, ni vilipendé la morale et la religion par autant d'écritures que s'en permet Tarchi-prince Rochefort.

Ouelques pauvres diables pourtant se seraient , dit-on, laissé prendre. On parle de celui qui s'était tait ministre des finances et d'un autre, invraisem-

blablenient discret , qui s'était muni d'une petite mairie . Si le fait se vérifie, nous espérons bien que ces seigneurs sauront se faire indemniser.

Quant aux honnêtes gens, ils savent qu'ils ne doivent point se permettre de telles audaces. C'est beaucoup qu'ils osent parfois y résister, et alors il* doivent remettre les vitres.

En république révolutionnaire, prince ou favori. on est au-dessus de la loi; ni l'un ni l'autre, hors la

loi.

Il importe de se mettre bien cette distinction dan* la tète , lorsqu'on a élevé des enfants, acquitté des impôts, payé des dettes, monté la garde , obéi aux lois, travaillé honorablement, et mené le dur métier d'honnête homme toute sa vie.

On la veut détruire, cette malheureuse espèce des honnêtes gens. Cependant, lorsqu'elle n'existera plus qui nourrira les princes , qui paiera leurs fantaisies. qui remettra les vitres brisées?

Et ils ont foi aux journaux de la civilisation moderne, les mortels corvéables, taillables, perçableset canonnables qui ne se croient pas encore en pleine et honteuse et ignoble barbarie !

t> novembre.

Hier on comptait presque sur un armistice préliminaire de la paix, et Ton croyait avoir vaincu la

fureur révolutionnaire. Aujourd'hui les négociations pour l'armistice ont avorté , et la révolution selon le goût blanquiste a nommé les maires dans plusieurs arrondissements. Nous ne pouvons nous tirer de l'étau : au dehors le combat, au dedans la terreur !

Quant au dedans, néanmoins, la terreur est médiocre et doit l'être. Paris se connaît plus fort que les lilanqui, Mottu, Bonvalet et autres aragouins, y compris leur illustre parrain et inventeur le grand maire Arago. Eux-mêmes se le disent, et le grand maire Arago renoncera tout le premier aux entreprises compromettantes. L'avantage qu'ils viennent de remporter ne les abuse point. Us se tiennent fort bien devant le scrutin, mais ils fondent devant le feu. Le maire Mottu sera désormais le maire motus. Il est juif, il ne dira ni ne fera plus rien d'inconvenant. Seulement il sert à prouver que la tête nous manque. Les gens de mérite qui nous conduisent sont affligés tout à la fois d'indécision et de précipitation.

Hélas! nous le savions bien. La France n'a plus le don de conseil. Ce qu'elle possédait d'esprit de conseil, elle Ta tant prodigué durant le Concile, et en général durant toutes les affaires de Rome, qu'il ne lui en reste plus. Le sage projet d'ôter la royauté au Pape et l'infaillibilité à l'Esprit-Saint nous a trouvés quasi d'accord, ou formellement ou tacitement. Il a réussi en partie. L'Empire et la République ont dit l'un et l'autre à leur ami commun . Victor-Emmanuel : Donnez-vous donc la peine d'entrer ! L'un et l'autre ont signé son passeport , et il est entré. Mais après avoir jeté ce deruier éclat et i. 2<>

Sur les murs de Paris élevons le drapeau noir, et <(ue ce soit le drapeau de la France jusqu'au jour de la résurrection. Que ce drapeau signale devant Dieu notre repeutir, et devant le genre humain notre résolution de ne pas survivre à la patrie !

7 novembre.

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