‹ Paris pendant les deux siéges (volume 3)Chapitre 44 sur 150 · MON COUSIN LE CHARRETIER · texte numérisé non relu

MON COUSIN LE CHARRETIER

Un rédacteur de la Patrie en danger , fort blanquiy noient, comme ils le sont tous, raconte que « je me suis rendu dernièrement chez mon cousin le charretier, » et que, dans ma fureur, j'y ai brisé un buste de Garibaldi.

Ce blanquiste prétend que je dois savoir ce qu'il veut dire. J'assure que ce blanquiste ne sait pas ce qu'il dit. Mais j'en profiterai pour l'interroger sur autre chose.

Si j'ai un cousin charretier, je l'ignore, et si mon cousin le charretier entretient chez lui le buste de (iaribaldi, cela me fait de la peine, car alors il conduira mal sa charrette.

Et ses petits viendront se joindre a d'autres petits garibaldiens qui ne me sont pas cousins, lesquels, la kirme à l'œil, au nom du bon Dieu, me demandent nue part de ma ration de viande, en attendant de pouvoir se servir eux-mêmes.

Cependant je vois que le blanquiste me sait mauvais gré d'avoir un cousin charretier. Supposé que cela soit, quel mal y trouve- t-il ? Quelle raison a ce blanquiste de mépriseriez charretiers? Ce blanquiste me semble par trop aristo. Il insulte le peuple! Dans un mauvais moment on pourrait là-dessus demander sa tète.

t Un charretier, s'il a un cheval, n'est pas, selon moi, le dernier des êtres. S'il a deux chevaux, c'est un seigneur. Il peut tuer un de ses chevaux, le faire cuire au feu de sa charrette, et monter sur l'autre pour rejoindre Garibaldi et sauver la patrie en danger.

On n'a pas toujours des parents aussi bien situés dans le monde. Le blanquiste pourrait-il me prouver qu'il descend des dieux et qu'il a été élevé sur les genoux des duchesses? Pour moi, à son style, je crois que sa marraine est la duchesse du coin.

Mais ce n'est pas une raison pour mépriser mes humbles parents, et je le prie de me donner l'adresse de mon cousin le charretier.

Ce cousin ne doit pas être si bête, et je voudrais essayer de le dégaribaldiser et de le déblanquiser, afin qu'il conduise toujours sa charrette dans le chemin du bon sens et de l'honneur.

Viens, cousin, et ne sois pas humilié de ta condition de charretier, que dédaignent trop ces faquins rouges.

Une charrette est généralement plus solide qu'un carrosse ou un tiacre, traîne moins d'immondices, verse moins au bagne, ou à l'IIAtel de Ville, ou au diable.

Si tu gagnes honnêtement ta vie, Dieu t'a mieux traité en te mettant un fouet à la main qu'en leur donnant leur plume, qui les nourrit mal et ne les fait pas non plus tant reluire.

Et si tu sais dire à propos hue! et dia! tu es plus fort qu'eux en ce monde ; et en l'autre tu n'auras pas tant à répondre de ce que tu auras dit.

Quant à ton buste de Garibaldi, ne crains rien. Je te le laisserai. Tu l'expulseras toi-même quand ta auras nettoyé ta conscience et ton jugement. Pourquoi briserais-je le buste de Garibaldi, puisque mes moyens me permettent de l'illustrer?

Et vous, blanqu n*te blanquignolent, en vous remerciant de me faire connaître mon cousin le charretier, je ne vous iuvite pas à m'apporter vous-même son adresse. Il se pourrait <pie vous eussiez une mina e une odeur qui poussassent mes gens à vous écarter*

Servez-vous du papier, puisqu'il souffre aussi le contact de votre main.

Pauvre papier!

M£me date.

MENACES BLASQU1STES.

Daus le mémo numéro de la Patrie en danger, un autre hlaiiquignolent insinue que certains concitoyens

à lui pourraient nous faire une visite armée. Après leur avoir montré l'utilité de ce procédé de polémique, il les détourne de le suivra. C'est ce que Ton appelle un alibi. Si ses a frères » se laissent pousser, il prouvera qu'il a voulu les retenir. Ce trait de cœur, de mœurs et de situation est à noter.

Sans vouloir surfaire les concitoyens en question, nous les croyons aisément capables d'un mauvais coup ; mais non en plein jour et sur le territoire du 106e bataillon. Si le péril s'annonce, nous planterons quelque part un képi du 10ti% et nous serons suffisamment gardés. Les révolutionnaires de .nuances blanquistes sont médiocrement à craindre tant qu'ils ne rendent pas la justice. Eux-mêmes craignent fort les sergents.

Quand ils peuvent tenir tribunal, c'est autre chose. Ils commandent alors les sergents, et il faut se métier, même en plein jour. Que ceux qui veulent les contredire fassent leurs réflexions.

J'ai fait les miennes. Dans l'état présent de la civilisation, la société peut, d'un inomeut à l'autre, se trouver mure pour la justice de Blanqui, et j'ai songé au parti qu'il me conviendrait de prendre.

Je désire continuer de me moquer de Blanqui et des autres, et de leur loi et de leur justice, malgré la gravité des circonstances. Voici mes raisons :

D'abord, n'ayant jamais cessé d* affirmer que l'assassinat judiciaire est le fond du sac de ces penseurs, leur unique talent politique, et le moyen de résoudre les difficultés sociales le plus conforme à leur génie H à leur courage, je ne serai pas fâché personnelle-

ment d'en avoir la confirmation. Il faut bien que U société libre-penseuse connaisse et savoure la série de ses maîtres. C'est ainsi qu'elle finira par ouvrir les yeux et qu'elle rentrera dans la voie du bon sens.

En second lieu, j'ai toujours reconnu aux révolutionnaires un genre de mérite et d'utilité qu'ils ignorent eux-mêmes et dont je crois que je pourrai profiter. Ceci les intéressera.

Je les trouve détestables et tout ce qu'il y a de pire comme gouvernement; mais comme maladie mortelle, ils me paraissent exquis.

J'ai toujours su que je mourrais, et j'ai toujours en peur également de la mort subite et des longues façons de la commune mort. Ces médecines, ces ponctions, ces cataplasmes, ces débilités et les imbécillités, et tout cet affreux et vulgaire lantiponage de lt mort médecinale, épouvante même l'humilité chrétienne. On gène, on geint, on s'irrite, on se traîne dans un labyrinthe de tristesses discordantes; les majestés sont heurtées par des choses grotesques; les tendresses, l'œil en pleurs, vous présentent des vases ridicules ; on demande à finir, on se raccroche à vouloir durer, on conspire avec le médecin <;ui veut vaincre la mort, on se rend sans y mettre rssez du sien, les yeux hagards, le nez pincé; on ne tombe pas fauché comme un épi, la tète et le cœur pleins, on est arraché comme un chaume totalement vide et inutile.

Avec nos juges, rien de semblable. Point de médecines, point d'onguents et point de surprises ni d'indignes ospérances. On est siir de son affaire; ils

voot vite, et néanmoins, sachant certainement où ils mènent, on a le temps d'y penser. Un seul discours de procureur, en très-mauvais français, mais bref et que Ton peut siffler; une seule opération chirurgicale, mais décente et infaillible. L'agrément de la mort prompte, et aucun de ses périls; l'avantage de la mort prévue, et aucune de ses désobligeantes façons ; un consentement vraiment libre à la mort, et le plus légitime mépris pour les valets qui vous apportent ce présent de Dieu et qui ont la sottise de croire qu'ils tuent et d'en être fiers. Ajoutez qu'ils se chargent des soins de l'enterrement. Je demande ce que Ton peut imaginer de plus désirable, après la mort par la dent des bêtes, notre mort à nous autres, et s'ils ne nous en offrent pas l'équivalent ! Cent fois je me suis représenté la scène, elle m'a toujours plu. Mais ce n'est rien encore; voici le profit incomparable. Comme je les défie de m'imputer aucune autre politique que le Christianisme, je les défie aussi de me tuer pour ce délit sans me donner du même coup un excellent supplément d'absolution. Cela est sans prix, et avec cela je ne m'inquiète nullement du reste. Le reste, pour ce monde, je sais qui s'en chargera et réglera parfaitement mes petites affaires. J'ai fait un testament, je me suis assuré un exécuteur testamentaire qu'ils ne supprimeront pas.

Ainsi que tous ceux qui ont reçu la grâce du Baptême, j'ai été envoyé en ce monde pour travailler à la construction d'une église. Par la confession de ma foi, que je ferai dans leur prétoire, je deviendrai une pierre de cette église éternelle. Je sais que l'église

s'élèvera et j'y aurai nia place. J'y serai une pierre taillée et posée de leurs mains.

Donc, suivant ma dignité supérieure de racheté du Christ, rencontrant ces manœuvres errants, je les aurai forcés de me servir dans l'œuvre de ma vie, œuvre qui m'est assignée do Dieu, œuvre aus>i de mon choix. Certainement j'essaierai de les payer.

Montez à votre tribunal, Brid'oisons de guillotine : quand je vous y verrai, je ferai en sorte que Dieu m'accorde la grâce de me tenir prêt, et jamais vous ne m'aurez semblé tout à la fois plus sots et plus dignes de pitié.

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