I.E ME5S0.Mii: ET LA VÉRITÉ
Une épaisse nuée de mensonge enveloppe le monde et trahit la dignité de la vie humaine. De tous côtés, chacun à chacun et chacun à soi-même, rois, peuples, partis, mentent ahomiuahlemeiit. On ment par affirmation, par omission, par habitude envieillie, par insolence, par couardise, par privation du sentiment de l'honneur, par pure volupté de meutir. En vain la vérité proteste à coups de tonnerre. La nuit est faite dans le* intelligences, h; meusuiige a
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déclaré que ce n'est plus Dieu qui tonne, et ta voix du tonnerre n'a plus de sens. Il faudra que la foudre tombe longtemps pour déchirer enfin lu nuée et ramener le jour. L'Écriture dit qu'un paiu de mensonge est doux à l'homme, maïs qu'il remplit sa bouche de gravier. Certes, L'oracle est fidèle et le gravier ne manque pas. Cependant, l'appétit prévaut. Sentant bien le gravier, ils s'obstinent au pain du mensonge. Ils mentent à Dieu, Us mentent aux hommes, ils se mentent. Ils livrent l' intelligence à la matière qui l'opprime et se détruit elle-même, comme toute forée inférieure tirée de sou rang; ils transforment les peuples en machines à broyer les peuples ; ils renversent la civilisation, ils restaurent la destruction antique, et ils célèbrent leur sagesse , leur science et même leur humanité. Ce que l'Europe, ■•guère, considérait comme l'opprobre de la culture païenne et de la force barbare, ils en fout leur gloire, et ne le voient pas ou. ne s'en sourient pas. Le bélier furieux qui a frappé la cathédrale et la bibliothèque de Strasbourg blâmera la brutalité d'un Cuinhyse; le vainqueur qui fusille les paysans, bombarde les villes ouvertes, emmène captifs les citoyens; le prince qui combat de la sorte après la victoire et qui coupe le poignet du vaincu affamé, osera flétrir la cruauté d'un César. Quant à lui, il remercie le ciel de l'avoir choisi pour être le vengeur de la justice, le prince de la paix, l'honneur de l'humanité. Eu effet, roi magnanime ! mais vous êtes plus certaine meut encore le grand hypocrite île notre âge fécond en hypocrisies : entre tous ceux qui out commis de grands crimes,
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aucun n'en a davantage renvoyé le mérite à Dieu.
Après le mensonge de l'hypocrisie prussienne Unit autre parait tolcrable.il est pourtant des mensonges plus hideux : une stupidité basse les emploie pour conjurer les périls qu'elle augmente.
Tel est le mensonge de la bienveillance Jf> « grandes puissances, » nos alliées jalouses du temps où nous étions « grande puissance » comme ell«, nos patronnes languissantes depuis qu'elles se sentait menacées de tomber grandes puissances comme non». Satisfaites de nous voir diminués, redoutant de nous voir périr, craignant aussi un rebondissement proportionné à la violence de notre chute, inquiètes d'un avenir dont leur courte et flottante sagesse ne peut pénétrer le secret, elles s'efforcent de ne pas irriter le vainqueur et de se ménager une réponse aux interrogations sévères du vaincu relevé. Car enfin, même sous le genou de la Prusse et dans les empoisonnements de la révolution, la France est encore cette nation qui n'a besoin, comme l'ancien Israël, que d'un homme et d'une prière, et tout ne sera pas dit encore, même quand tout son sang aurait coulé. Que faire donc? Mentir! Et la Russie ment et sourit, H l'Autriche ment et se recueille, et l'Angleterre ment et s'entremet, et l'Italie ment et pleure et fait quelque chose : elle laisse échapper fiaribaldi.
Ainsi la Russie nous paie l'abandon delà Pologne, l'Angleterre, le traité de commerce et tant d'antre» complaisances, l'Italie, la conquête de la Lombardîe et des duchés , la livraison des Siciles, la tradition de VeuiM*, la trahison de Rome en deux fois. Il fant
d'ailleurs convenir que de tels services, sans excuser d'ingratitude ceux qui les ont reçus, méritaient bien un tel prix.
Seule l'Autriche ne nous devait rien, elle avait plutôt à se venger. Et peut-être que stupidement, en son cœur, elle prend cette vengeance, heureuse du désastre qui écrase le principal instrument de ceux qu'elle a subis, qui en amoindrit l'éclat en fixant l'attention du monde sur un affront plus grand. La sagesse et l'honneur de l'Autriche ne l'avertissent pas du double inconvénient d'être vengée aux dépens de son propre avenir, par une main qui en sera d'autant plus forte contre elle , et de laisser voir qu'elle tremble également devant l'ennemi dont on la venge et devant l'ennemi par qui elle est vengée. M. de Beust était fait pour pareil rôle. Ce Glais-Bizoiu de cour exprime bien l'orgueil condamné à mentir par décadence intellectuelle et venu au point où il peut suffire à son châtiment.
Sl.de Beust était, il y a un siècle, le superbe kaunitz, ministre inspirateur de l'empereur Joseph II, réformateur de l'Église et pionnier de la Révolution. Il ne faudra pas cent ans pour que la lignée de M. de Bismark fournisse un M. de Beust à la maison de Hohenzollern. C'est le gravier! Par un même principe, Turgot est devenu la poussière de nos conseils de ministres, et l'encyclopédisme est devenu le blanquinisme et le faquinisme socialiste. Par une même suite, Napoléon Pr s'est écoulé en Napoléon 111 ; et la France révolutionnaire et conquérante pour la révolution, si ses veines ne contenaient pas quelque reste
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d'un autre sang, se verrait aujourd'hui dans Paris. avec ses perpétuels vainqueurs de la Bastille, dans la glorieuse condition du Sedantaire àWilhemsohë.
Et cependant, quand le )>el orateur Jules Fanv nous parle de « logique inexorable, » probablement il n'y croit pas et ne veut que cicéroniser.
Donc, ils nous mentent, ces nobles anciens allié», et lorsqu'ils feignent de nous plaindre, ils ne veulent que satisfaire aux convenances. Mais eu nous mentant, ils se mentent, car d'un coté ils sont plutôt contents de nos désastres, et d'un autre côté il* voient s'élever en Europe une prépondérance qui leur sera plus redoutable que la notre. Ils voient que la pacifique Prusse, amie de l'humanité et des arts Je la paix, vient chercher à Paris non-seulement le sceptre de 1* Allemagne, mais d'autres ressources île terre et aussi des clefs de la mer qu'elle n'a pas dessein de laisser oisives. L'Italie, la Hollande, la Belgique, Anvers chemin «le Londres!) sont peut-être derrière les murs «le Paris. Derrière les murs de Paris, il y a une alliance facile, presque nécessaire, en même temps que douteuse et pleine d'alarmes, avec la Russie, très-possible avec l'aventureuse Amérique, et l'amitié pour la Prusse est aussi menteuse que la sympathie pour la France. Qu'arrivera-t-il? Mais les vieux mensonges ont pris pied, l'obscurcissement des principes est complet. Il n'y a plus de sagesse parce qu'il n'y a plus de murale ; il n'y a plus de lois, plus déjuge entre les peuples. Le patriotisme a baissé partout où l'espoir de l'humiliation et du
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pillage des antres peuples n'entretient pas son ardeur; il y a partout des naines sociales ; on a partout besoin de ne pas remuer, et partout l'intérêt do l'avenir cède à la terreur du présent.
Un point cependant semble sincère. On te Tait valoir avec un acceut véritable, et la Prusse même en paraît' touchée : on craint que la guerre n'abhnetrop Paris! On allègue ici l'intérêt de la civilisation, la majesté des arts. Comme la Vestale du Cirque qui intervenait en faveur du gladiateur couché sur l'arène, la reine d'Angleterre intercède pour Paris, et M. de Bismark se demande peut-être s'il aura le courage de ravager ce Paradis terrestre où dansaient si bien les GUes charmantes de M. Carpeaux, aucliant des rossignols et des fauvettes de M. Offenbaeh? Devant l'Aréopage européen, la France n'aura pas miséricorde ; mais Paris pourra gagner sa cause par l'argument qui fit absoudre Pliryné. Et c'est laie mystère de cette admiration qui ne s'est point éveillée devant la flèche de Strasbourg , do cet amour de sa srience qui n'a point respecté la Bibliothèque, de celte pitié qui ne s'est point émue devant dix années de moissons écrasées sous les débris des chaumières et sous les cadavres des labonreurs.
Il s'agit iiicn de l'humanité et des arts! Mais Paris est un lieu dont les politiques ont besoin. C'est là qu'ils se reposent, el c'est là que Samson vient dormir •ou» les ciseaux de leur employée Dalila. Paris facilite tontes les digestions pénibles ; il aide à digérer la Pologne, l'Irlande, Rome ; il peut aider à digérer même la France. Là s'usent toutes les ardeurs,
.'Mi PARIS l'KNDAYr LE SIÈGE.
s'apaisent tous les regrets, s'endorment tous les remords , et la honte s'oublie comme le devoir. Sur remplacement qu'occupait la tribune aux harangues, Caligula fit bâtir un lupanar et compta que Rome le laisserait dormir.
Mais il faut oser nous considérer nous-mêmes et aborder aussi notre mensonge. Hélas! oui, dans ce moment d'inénarrable misère, nous mentons ! Nous mentons à Dieu , aux besoins de la race humaine, i notre conscience, à notre malheur. Mous mentons au châtiment et à la miséricorde ; nous mentons devant l'évidence ; nous mentons contre notre fierté, contre la gloire de notre passé et la gloire de notre avenir.
Le champ varié du mensonge public serait long 1 parcourir , depuis le parti stupide des guillotineurs qui crie fraternité, jusqu'aux multitudes bariolées qui se lancent ou se laissent lancer de révolutions en révolutions en criant progrès, ordre et liberté. Dans ces deux grandes divisions du peuple do 89, on a M. de Bismark et M. de Beust : l'orgueil furieux qui veut écraser toute résistance, fallùt-il détruire le monde ; l'orgueil caduc et tombé en imbécillité, que toute déconvenue trouve content et qui se loue de toutes ses erreurs et de toutes ses sottises comme d'autant de mesures habiles qui le mèneront à un triomphe certain.
De ces deux ligures, celle de M. de Beust représente davantage la génération de 89. M. de Bismark exploite 89, M. de Beust y croit, c'est-à-dire il croit que le principe du mensonge révolutionnaire a pris
la valeur d'une vérité, et qu'un homme fin, honnête et fort , tel qu'il a su se former, doit mentir, et que c'est une sorte d'obligation de conscience de tenir ferme au principe révolutionnaire et de ne démordre point. Nous avons ruiné la base morale de l'ordre : c'est bien ; persévérons. Il y a des embarras ; mais d'autres embarras surviendront qui nous tireront de ceux-ci. Multipliant les embarras et laissant accomplir les destructions, nous finirons par avoir construit quelque chose, et l'on verra que l'édifice social tiendra fort bien sans base, sans ordre, sans justice et sans aucun mélange de justice ni de vérité. L'ordre sera le désordre lui-même, et la liberté qui sera dans ce désordre vaudra mieux que la vérité !
C'était le langage de l'illustre Caussidière, et la doctrine de l'illustre Proudhon; et tous deux mentaient, car Caussidière prétendait bien établir un ordre et une régularité à sa guise, et Proudhon était fort résolu d'imposer des dogmes. Mais la société de 89 y va plus naïvement et se ment d une façon plus sotte. En même temps elle sent, elle voit, elle sait qu'elle s'enfonce dans l'abîme, elle en a peur, elle en veut sortir, elle donne la dictature à qui lui promet seulement de l'arrêter sur la pente du précipice; et en même temps elle se ment et ne veut pas s'être trompée. C'était la folie du paganisme lettré. Rome païenne, disait saint Léon le Grand, croyait se faire une grande vérité parce qu'elle se piquait de ne refuser aucune erreur.
Et ainsi cette pauvre France révolutionnaire se targue de n'avoir pas erré en courant h Terreur, et i. ?i
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prétend se faire enfin une vérité en persévérant dan> l'erreur. Elle public son succès, sa vertu, jusqu'à son innocence. Elle s'applaudit d'avoir subordonné la civilisation intellectuelle à la civilisation matérielle, et néanmoins, tout en faisant prédomiui-r cette civilisation du ver à soie et du l'épiuoche, d'avoir plus qu'une autre, dans Tordre intellectuel, réalisé la séparation de l'homme et de Dieu. C'est là qu'elle met sa gloire. Les brutales machines qui meuacent de broyer sans remède cette merveille du momie, ce précieux et incomparable cocon qui se nomme Paris, et ses vaillantes armées surprises, et son cœur et sod àme vides de foi, et ses yeux sans lumière, et son peuple sans discipline et sans accord, ne l'avertissent pas des redoutables infériorités où elle s'est laissée descendre.
Elle s'admire et en s'admirant elle s'excuse. Elle ose dire qu'elle n'a pas mérité le sort qui lui est bit et qu'elle ne voulait pas celte guerre. Quelle malheureuse inspiration du mensonge de parler de la sorte en présence des cent dernières années de sou hUtuirv et du monde ennemi ! Mais ce n'est pas elle qui parle, qui se juMitie si misérablement, qui demande grâce, du moins ce n'est pas son âme ni son cœur. Elle laisse parler en son nom ce démon révolutionnaire qui, de* puis un siècle, Ta tirée de sa grande voie cl Ta lhrée aux conceptions de l'orgueil et de la fraude, aux entreprises violentes du sabre et aux mensonge* de l'avocasserio.
La France a mal commencé la guerre, et jusqu'à la résistance de Paris, elle l'a mal faite. Elle Ta coin-
mencée avec cet imprévoyant orgueil de la décadence qui s'ignore, elle a été trop surprise de ses échecs et trop désarçonnée. Voilà ce qu'il convient de dire, et la ci-devant première nation du monde le pouvait dire sans bassesse, puisqu'enfin, par sa grande et persévérante faute, elle se trouve pour un temps quelconque déchue du premier rang. Mais c'est la vérité aussi que la Franco Ta voulue, cette guerre malheureuse, et il est également vrai qu'elle la devait youloir, quoique par d'autres motifs que ceux qu'elle a en réalité suivis. Elle devait la vouloir, non pour conquérir une brutale gloire, mais pour remplir et exercer la magistrature que la Providence lui m dévolue en Europe, au profit de l'égalité fraternelle des nations.
Les Anglais, dans leur dernier banquet politique, ont dit que la France n'avait pas le droit d'empêcher r Allemagne de se constituer comme il lui convient. C'est ce qu'il convient à l'Angleterre de dire en ce moment, mais la France avait néanmoins, et conserve \e droit et le devoir d'empêcher l'Allemagne 4e se constituer comme il convient à la Prusse, et comme il ne lui convient pas à elle et à beaucoup f autres nations, y compris beaucoup do nations allemandes. C'est pourquoi elle devait faire la guerre, il c'est pourquoi aussi, quel que soit l'événement de demain, la France ne consentira que des trêves, reprendra la guerre et la terminera glorieusement. Ainsi elle fort ira du mensonge et rentrera dans sa
Considérons ce cdté trop méconnu de la situation,
388 PARIS I»ENI>ANT le siège.
et consolons- nous de Topprossion où nous a jetés le mensonge en contemplant l'avenir triomphant de la vérité.