‹ Paris pendant les deux siéges (volume 3)Chapitre 54 sur 150 · LXXXVI · texte numérisé non relu

LXXXVI

14 décembre.

PERPLEXITÉS ET CONTRADICTIONS DU JoUTTial dcS Débats.

Que de fois ne l'avons-nous pas dit à Franco ic- Arouet-Bertin-des-Zte'foUs ;

Parce que le clocher s'élève au milieu du village, la chute du clocher écraserait toutes les maisons; parce que toutes les clefs sont dans le tabernacle, le viol du tabernacle forcerait toutes les serrures ; parce que l'Église est la propriété réservée de Dieu, la dépossession de Dieu ne laisserait nul autre propriétaire en jouissance de nulle autre propriété. C'est pourquoi ceux que Ton appelle pour nous faire peur feront peur à ceux qui les appellent plus qu'à nous. Lorsqu'on les verra tout de bon en mesure «l'abattre le clocher, de violer le tabernacle et de déposséder Dieu, aussitôt surgiront quantité d'indévots «pii les repousseront et qui les rosseront, qui répareront le clocher et qui feront sonner la messe, qui ne s'en iront pas que M. le curé ne paraisse à l'autel et dans la chaire : et vous serez de ceux-là, vous François-A rouet-Bertin-des-ZWJai^ /

Or, les gens en question s'étant présentés, la chose ^e passe selon notre programme : et le Journal des Débats , en habit de guerre, le fusil sur l'épaule, la

guêtre au mollet, le cheval dans l'estomac, par ce grand froid monte la garde devant l'Église.

Les sacristains se louent de son service. Il a du zèle; il est d'avant-poste et de grand'garde, et se pousse jusque dans les lignes ennemies, à Belleville, aux Folies-Méricourt. C'est quasi le héros de la presse. Nous le suivons, mais quelle disgrâce! Devenus frères d'armes, nous continuons de n'être pas cousins. En même temps qu'il nous prodigue le secours, il nous accable de propos piquants; sa sagesse nous déclare absurdes; il proclame l'identité des folies bellevilloises et des folies ultramontaines, il met en équilibre M. Flourens et M. Veuillot. Et nous, fout-il l'avouer? malgré la grande admiration que nous inspire le joli sifflottement dont il agace les clubs, nous lui trouvons une ressemblance avec M. do Beust gagnant tous les jours une victoire et perdant tous les jours un quartier.

Cette perpétuelle bisbille entre nous et le Journal des Débats ne tient pas à peu de chose, malheureusement. Il y a là-dessous la question de Dieu. Au fond, il nous reproche de croire en Dieu, et nous lui savons mauvais gré de n'y croire peut-être pas. Nous disons peut-fifre. Manifestement, il est au moins dans l'incertitude sur ce grave sujet, d'où dépend toute conception et tout jugement des choses humaines. Notre foi catholique, rigoureusement nette, définie et organisé*», choque sa raison et souvent lui fait horreur; son système flottant autour d'un Dieu vague qu'il suppose volontiers n'exister pas, choque notre raison, et habituellement nous fait pitié. A ver

PÀBIS PENMKT LE SIÈGE. iêi

de telles dispositions fondamentales de part et d'autre, il devient malaisé de s'entendre, même au feu- La mauvaise humeur très-sensible et très-constante au Journal des Débats ne nous étonne point. Véritablement, c'est un médiocre plaisir de garder i si grands frais le clocher, lorsqu'on est résolu de n'aller jamais à la messe. Et même, s'il y venait, il risquerait d'<étre piqué au prône. U a cet ennui et d'autres. Toutes les choses de ce temps ne prennent pas le train qu'il préférerait. En France^ il est catholique militaire» quoique non militant Ailleurs, ce n'est plus cela. Son bilan l'inquiète. Quand notre Cid à tabatière aura triomphé sur les bords de la Seine, la Chimère de 89 lui redemandera don Gormas endommagé., peut-être occis de sa main. Chimène en deuil assombrit le logis et reçoit aigrement le vainqueur :

Laisse en entrant ici tes lauriers à ht porte !

Voilà des bises <le ménage. Ce n'est pas tout. La victoire cléricale de Paris met en hasard la victoire révolutionnaire de Rome tant désirée, estimée si précieuse. A Rome, notre Cid est musulman. Comment se balancera le compte ? Si la victoire de Rome l'emporte, alors la victoire de Paris avorte; alors don Gormas est vengé, et dona Chimène contente; mais la Caisse?... Que devient la Caisse, non moins chère -que Chimène?

Certainement ce mic-mac est importun et ne saurait disposer le Journal des Débats en notre faveur. Nous jouons trop sur le velours, nous qui après tout nous moquons assez et de la Caisse et de Chimène,

et qui voyons lo Cid combattre pour nous. Noos pouvons être clément aux faiblesses dogmatiques du héros. C'est un héros, mais sur ces matières-là, ce n'est pas un aigle. Son esprit ne ressuscitera jamais ce qu'abat son épée, et il nous coûte peu de le laisser dire.

Quand ce sera l'heure de causer, nous lui ferons voir son erreur. Aujourd'hui laissons-le au rempart, où il se comporte si bien. Quelques mots seulement pour exercer sa pensée durant les heures de faction.

Jamais il ne se démontrera suffisamment que c'est une chose moins raisonnable de croire à l'existence de Dieu, comme nous, que de n'y croire peut-être pas, comme lui. Jamais il ne se persuadera suffisamment que c'est un moindre honneur pour la raison de suivre en pleine assurance la loi du Dieu auquel elle croit et dont elle se rend compte, que de servir à contre-cœur et en grand doute la cause de ce Dieu qu'elle soupçonne n'exister pas. Tel est le parti louche que prend le Journal des Débats dans le conflit social où il fait admirer sa bravoure.

S'il dit qu'il ne s'occupe pas de la cause de Dieu, soit! mais il bat ses ennemis, c'est-à-dire ceux de son Église. Et pourquoi les bat-il? Parce que, dira-t-il encore, sa cause à lui s'y trouve impliquée. A la bonne heure ! Mais pourquoi sa cause à lui se trouvet-elle unie et mêlée à cette cause d'un Dieu qui n'est point son Dieu et d'une Église qui n'est point son Eglise? Il n'a plus ici de réponse, sinon que cette cause de Dieu et de l'Église de Dieu est vraiment la cause de la société humaine posée tout entière sur ce

fondement. En passant, c'est une certaine preuve de l'existence de Dieu et de la vérité de la révélation chrétienne, qu'on ne puisse ailleurs établir une société possédant vraiment Tordre et la vie.

Le Journal des Débats voudra bien observer que cette société chrétienne, dont il ne peut se passer n'a elle-même que le moindre souci de la cause propre du Journal des Débats. Le Journal des Débats fait nos affaires, nous ne prétendons nullement faire les siennes. Il a des fermes, des usines, des inscriptions de rente, des lieux de plaisance, que nous abandonnons volontiers à l'incendie; il a quantité de malles et de bagages que nous laissons à vau-l'eau.

Nous combattons, nous, pour Dieu, qui existe et ijuc nous connaissons; pour larloi qu'il nous a donnée, et qui est le salut du monde; et nous sommes charmés que la conservation de notre foi, c'est-à-dire de nos intérêts spirituels, protège aussi les intérêts temporels de ceux qui n'en connaissent et n'en veulent point d'autre : ils seront pris par là et s'élèveront plus haut. Le Journal des Débats combat pour ce même Dieu dont il doute, pour cette même Église à laquelle il n'obéit pas, par la raison que nous ne doutons pas de Dieu, que nous ne doutons pas de l'Église, que nous ne voulons nous séparer ni de Pun ni do l'autre, et que, dès lors, la société étant là, le bien de ses intérêts temporels est lié au bien de nos intérêts spirituels et le contraint de suivre. D'où il résulte que notre philosophie commande et la sienne obéit. Nous sommes les maîtres, il est le mercenaire. Sa fierté en doit gémir; mais que nous imi. 30

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portent les frémissements de sa fierté? Qu'il mette s* fierté sur la note. Ce qu'il sauvera de son matériel en compensera les douleurs.

Dans la position qu'il prend et que nous ne lai imposons point, il ne peut exiger que nous nous gênions envers lui. 11 défend l'Église sans l'aimer, parce qu'il y trouve son intérêt, et il prend soin d* le dire. Nous acceptons. pour notre part ses services, sans les estimer et sans les vouloir payer au-delà J? leur prix, et nous prenons soin qu'il ne l'ignore pa*. Il s'étonne et se scandalise presque de nous entendu souhaiter que Paris , dans la calamité qui le presse. fasse un acte solennel de religion. La raison, nou* autorisant suffisamment à croire en Dieu, nous autorise suffisamment à le prier. 11 le reconnaît. Demander des prières officielles est de droit commun. Pourquoi nous devrions-nous plus interdire de demander des prières que le Journal des Débats et d'autres ne se sont interdit de demander la paix? Nous avons proposé de prier Dieu, on a proposé de prier le roi de Prusse. Convaincus comme nous le sommes que Dieu existe autant pour le moins que le roi de Prusse, nous sommes convaincus aussi que c'est chose plus raisonnable et plus lière de demander à Dieu la vie* toire qu'au roi de Prusse la paix. Le roi de Prusse a refusé la paix, Dieu peut refuser lu victoire. Il se peut que re soit un médiocre dommage de n'avoir pas obtenu la paix ; c'est certainement un médiocre avantage d'avoir prié le roi de Prusse.

11 >e pourrait aussi que ce fût un médiocre dommage, dans dix ans, de n'avoir pas obtenu la victoire,

mais ce serait un grand et éternel avantage d'avoir prié Dieu. Dieu peut donner mieux que la victoire immédiate : il peut donner cette constance, cette dignité, ce courage dans le malheur qui devient promptement la victoire durable et féconde.

Le Journal des Débats, ne se faisant aucune idée nette et juste de Dieu, se fait nécessairement des ij}ées basses de la prière. Le redresser là-dessus serait oiseux. S'il pouvait réfléchir, il lui suffirait de voir qu'il se met en dehors de Tàrno publique, en dehors des nations civilisées, il faudrait dire en dehors de tout le genre humain. Mais il a trop de Charivari dans les veines; il ne saurait se rendre à des raisons qui jadis étaient assez philosophiques pour Pascal, assez militaires pour Turennc et Condé. 11 faudrait d'abord croire en Dieu.

Grande infirmité de ne pas croire en Dieu ! grande infirmité mémo politique, mémo sociale. Elle fait perdre bien des ressources. Elle contraint t par exemple, le Journal des Débats à crier contre la croisade comme un simple Pyat ou comme un simple Mottu, lesquels, en même temps, hurlent pour la levée « en masses profondes. » El parce que la levée en masses profondes inspire peu de confiance à des gens d'esprit tels que les rédacteurs du Journal des Débats, ils se trouvent réduits à prier le roi de Prusse dans le moment qu'ils hurlent contre la prière comme un simple Pyat et un simple Mottu.

En sorte qu'avec tout leur mérite, ils se rangent au nombre de ceux qui ne méritent ni de périr ni

d'être sauvés, et qui voudraient avoir reçu en vain

l'intelligence et la vie.

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