LA LIBRE-PENSÉE ET L*EMP1RE
Premier article.
Dans le même numéro du Journal des Débats, M. David, libre-penseur, ancien du Charivari, me trouve absurde, et M. de Pressensé, libre-pasteur fameux, si je'suis bien renseigné, me déclare pernicieux. Ils m'honorent de cette dépense de projectiles afin de prouver, en se contredisant un peu, que l'empire et la papauté sont décidément abolis par la raison moderne, et Dieu tout au moins très modifié. Le penseur parait croire qu'on a réglé le compte de Dieu , que Dieu est terminé comme le Pape et l'Empereur. Ia* pasteur est moins rond : Dieu ne serait pas formellement chassé , mais ce n'est plus le Dieu personnel et parlant d'autrefois; il se retire très-loin, et désormais se mêlera moins des affaires humaines. Au degré de perfection où elle est parvenue, l'humanité n'a plus besoin que de tribunes et de journaux ;
PAR» PENDANT LK SIÈGE. 77 m
aux évangéliques, dont ils graissent tout ce qu'ils écrivent. En ma faveur, H. de Pressensé en a trop purgé sa prose, d'ailleurs louable. Mais je connais cette faiblesse habituelle de mes adversaires. Fussent-ils encore plus inexacts, plus emportés et plus incivils, et fussé-je moins accoutumé, je leur par donnerais à cause des avantages qu'ils me font.
Je commence par M. David.
J'ai expliqué dernièrement en quoi le principe du saint empire ou empire chrétien diffère du principe de l'empire païen et révolutionnaire que voulaient lui substituer les Gibelins. Partout le césarisme est la même chose, la même entreprise contre Diçu afin de s'emparer de l'homme. Le Christ a institué le pouvoir pour tout servir, en servant Dieu; César se dresse pour élaguer Dieu et tout asservir. Là est la question politique du monde. Ou le prince obéit au droit inaliénable de Dieu,' au droit divin de la société chrétienne défini par le pontife, ou le prince définit lui-même le droit, et alors le pontife et la société chrétienne obéissent au prince devenu en réalité seul peuple, seule loi, seul pontife, seul Dieu.
TautcM un prétendu droit monarchique, fabriqué dans les bazoehes, où toute tyrannie a ses arsenaux, le constitue unique représentant de Dieu, maître absolu des hommes, possesseur universel des choses; tantôt un prétendu droit politique, de même origine bazoehienne, mais aciéré dans les casernes, et ensuite, pour la forme, passé au scrutin, le fait délégué unique et absolu de la souveraineté et de la divinité du peuple. Il s'appelle alors la « démocratie couron-
née, » et sa couronne est ronde, suivant l'expre^R* des légistes de Louis XIV, autant pour le iuoias qar les autres, c'est-à-dire lui met en main toutes personnes et toute propriété. Selon les temps, il a la mort, il a l'exil, il a le bon plaisir, il a, hélas ! la jwtice, il a les plébiscites et les assemblées, il a l'exdasion ou la collation des emplois et des grades, il confisque, il exproprie, il fait un coup d'État; bref. on n'est jamais embarrassé pour lui fournir le moveu de faire légalement tout ce qu'il veut. La questioa pour lui n'est que de se maintenir assez fort conta* remonte ou assez vigilant contre le poignard, car comme il n'a pas gardé la crainte de Dieu, de même la crainte de Dieu ne le garde plus.
Les jurisconsultes de César païen disaient : QuiHrjuid princijii phicuii feyis hnbet rigorem, le bon plaisir du prince a force do loi. Le légiste gibelin et gallican dit : « La souveraine liberté du roi consiste h ne reconnaître aucun supérieur, mais à se faire obéir sans crainte d'aucune censure romaine » ecclésiastique. On voit l'identité «les formules. Ces! César et c'est aussi 89 et !IS, et aussi Napoléon. Sur ce chemin on trouve Louis XIV et aussi Louis-Philippe, assiste <lr M. Dupin l'aîné, mort sénateur, et du Juunml f/rs />/7>///\, toujours académicien. En suivant ce chemin, j'en suis bien fâché pour tant de magnifiques, ou arrive à Mot tu et à notre ami Cadet. Lise/ Tédit religieux «le Cadet, délégué de Mottil. délégué du peuple : (Juith/uùl pri/iri/ji placuit leyis ha*
Si la routine île l'impiété avait en général ui"in»
mordu sur notre bon sens, ceci suffirait pour nous faire préférer les canons de l'Eglise au canon de César. Mais le canon de César protège et respecte (pas toujours) les cafés-chantants que les canons de l'Église ne recommandent pas.
Charlemagne n'avait nf demandé, ni pris, ni reçu la puissance dont Mottu investit Cadet, ni celle dont s'investit le roi de Prusse, même sur nos cafés-chantants. L'empereur selon la conception chrétienne ne se faisait pas lui-même, n'était pas fait par la violence, ne pouvait pas être fait par la fraude. Il était élu et sacré non comme maître, mais comme gardien. Il ne recevait que le glaive secondaire, n'en usait que sous l'inspection et avec la missionou la licence du glaive spirituel, pour maintenir, non pour conquéric. Il punissait les coupables, afin d'assurer le droit <*t la vie des bons et des croyants. Je cherche ce qu'il y a de monstrueux dans cette conception.
a (Jue les bons se rassurent , que les méchants tremblent % » c'est le programme de tout pouvoir. Les ambitieux, les méchants, les coupables avérés, les incrédules et les impies de profession, lorsqu'ils machinent rétablissement de leur puissance, prennent grand soin «le se dire justes, bons et croyants. Le roi de Prusse colle partout cette affiche et célèbre sa justice dans les moindres billets qu'il écrit à sa reine. Louis-Philippe chantait cela comme la Marseillaise, une main sur son cœur. La république de 18i8 se proclamait « honnête. » Napoléon III criait: Propriété, famille, religion ! et faisait rafle de suffrages. Le i septembre n'a parlé que d'ordre, de
paix, de purification, de sincérité, de lionne vu» d mœurs.
Enfin, il n'est pas jusqu'à Tami Cadet «|ui nWrive ces mots sur son noble front, déjà si pur. Cadet, sachant que je l'avais blâmé, m'a fait savoir qu'il ne doutait plus d'être dans la voie du vrai, du beau et «lu bon. Il avait donc délibéré d'y entrer, sans connaître parfaitement la route. Bref, c'est à qui prendra le programme du saint empire, moins la sainteté; et je pense que le libre-pasteur et le libre-penseur n'en proposeraient point d'autre que de défendre les bons et même les croyants ^ mot souligné par M. David. M. David et M. de lVesscnsé sont certainement croyants, chacun à sa manière. Comme Cadet, ils croient honnêtement à leur incrédulité, et ils veulent que l'espèce humaine en possède le bienfait.
Cependant cette conception de l'empire, où l'empereur reçoit une puissance si utile et enmhnetemp* si limitée, .M. David la trouve détestable et, qui plus est, ridicule. Détestable, il ne dit pas nettement pourquoi, mais on le devine : c'est parce que l'empereur est soumis à un supérieur ecclésiastique comme tous les chrétiens. Ridicule, c'est à cause de la formule «pie M. Veuillot lui a donnée. Je crois pouvoir soutenir l'attaque sur ces deux points.
Ouant à la supériorité ecclésiastique, elle est le besoin de l'humanité et Heuvre spéciale de la société chrétienne, laquelle a l'honneur d'être créée de Dieu pour obéir à Dieu, et d'avoir ainsi Dieu même à son sommet. «Jésus-Christ seul Dieu et seul roi, • di- >aient les martyrs île iNicomédic à l'empereur Diode-
tien. C'est ce qui empêche l'empereur Dioclétien et l'empereur Satan de posséder la terre. Si l'empereur ne relève pas du Pape, le Pape relève de l'empereur, l'empereur est pontife et Dieu. Dans l'histoire, c'est un fait permanent.
En tout temps, partout, les sociétés comme les individus ou obéissent à Dieu ou obéissent aux hommes, c'est-à-dire à l'homme, à César. César monarque, César peuple, César populace, César assemblée, comité, bureau, César Iféliogabale, César Hohenstaufen, César Cromwell, César Robespierre, César Marat, César Cadet, il n'y a plus rien de bas où ne puisse rouler l'espère humaine détachée de Dieu. Muni de la force, César voyou est César tout comme César Octave et César Napoléon. 11 a la loi, il a la justice, il faut obéir à ce tyran, à ce monstre, à ce drôle, ou recevoir aux pieds du prêtre la vigueur de l'éternelle rébellion qu'impose le Christ. « Ne craignez pas ce qui ne peut tuer que le corps, craignez ce qui tue l'àme. » Pierre et Jean, flagellés pour avoir enfreint la loi qui leur défendait d'annoncer la divinité de Jésus supplicié, se dirent a : Mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes» ! Nul autre moyen d'arracher l'àme du inonde à César.
Dans la foule des dieux païens, un seul était obéi, c'était César; et un seul était invoqué, c'était la mort. Toute nation qui se sépare du vrai Dieu, creuse sous ses pas ce vieil abime et s'y engouffrera. Quand César seul donne la vie, on invoque la mort afin d'être délivré de César et de l'horreur de vivre. M. David et M. de Pressensé ne prouveront point le
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contraire. La conscience humaine leur crierait : Parlez pour vous; nous autres, nous avons besoin de Dieu ! Et je leur fais cet honneur de croire qu'ils finiraient par imiter ces convives et ces chambellans de César qui se plongeaient dans les catacombes pour communier avec le Pape et se tirer à jamais des fintins de l'empereur.
Telle était donc la conception de l'empire chrétien: un bras armé de la justice, un vengeur du droit, tu protecteur de la vérité, disciple soumis de la vérité un défenseur des croyants qui croyaient que Dieu seul est bien, et que Jésus-Christ, tils unique de Dieu, est le roi juste et éternel du monde. En réalité. point d'empereur et rien qui ressemblât à César. I.e chef élu de l'empire continuait de s'appeler empereur et César, comme Home continuait de s'appeler Rome; ce n'était plus ni Home ni César.
Quant a la formule ridicule de M. Veuillot, dont M. David, ancien plaisantin du Charivari, s'amusa tant , elle u'eM pas ridicule et elle n'est pas de M. Veuillot. J'ai tiré cette formule, comme je l'ai dit, de l'art»; même par lequel les électeurs et Rodolphe île Habsbourg, dnus la seconde moitié du treizième siècle, ont continué les «Ion liions «ai plutôt lesresti* Mitions île Pépin et de Cliarleliiaizue. Us ont alors defini 1<*> conditions d>a l'empire, le voulant ramènera son iiiMitutioii première d'où lamltition des lluhcn*» taiilen l'axait lait ile\ier. Aliu de mieux ressaisir la tradition, ils empruntèrent eux-mêmes le lanpa^edf la cclelnv bulle //*///// sfunt'im , île Boni face VIII, ce «pie M. Da\id ignore probablement. H ignore
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«toute aussi que la bulle Unam sondant ne passe pas «lu tout pour une pièce ridicule.
Mais comme ce langage peut paraître assez étrange et munie extravagant dans la bouche d'un journaliste du dix-neuvième siècle, M. David, pincé d'un retour de l'esprit charivarique, a imaginé de me l'attribuer. Il efface la date, les Electeurs, Rodolphe de Habsbourg et mes guillemets, et me prête, sans le savoir, le style de la bulle Unam sanctam. C'est un peu manquer de respect pour la culture des lecteurs du Journal des Débats, mais c'est si drôle ! Suspendu à cette ficelle, l'ancien plaisantin pantine, plaisantine, fait valoir l'agilité de ses jambes et l'agrément de sa voix.
Ce que cela prouve, je l'ignore. M. David s'interrompt au milieu de ses pirouettes et conclut subitement (pie l'empire d'Allemagne ne se fera pas, ou ne durera pas longtemps, parce que « ce n'est plus la théologie qui gouverne le monde ! » Là-dessus, il tire sa révérence, c'est fini. Il passe à quelque relation des faits qui s'accomplissent présentement dans cet heureux inonde que la théologie ne gouverne plus.
Avant d'écouter M. de Pressensé, je voudrais reudre une impression que me laisse l'article de M. David et que jYmportc assez souvent de la lecture du Journal dis Ih'hats. Involontairement je fredonne une chanson d'enfant qui me semble peindre à merveille 4-e genre de polémique. Jl. Louis Ratisbonne, qui est de la maison ,' gibelin et père de famille, connaît certainement 1 air de cette chanson, qui vaut mille fois
sa Divine Comédie et sa Comédie enfantine, Tune et l'autre couronnées des Quarante. J'ose le prier de le chanter à ses collaborateurs, avec les gestes :
Comment fout, font, font Les petites marionnettes?
Elles font, font, font Trois petits tours, et s'en vont.
Mais, ô vieux Bertins si graves, que dites-vous de ces ébats que Ton prend maintenant en vos grave» Débats?
Du reste, il est certain que la théologie gouverne toujours le monde, et ce qui se passe en est la preuve. Seulement il y a théologie et théologie. M. David se rit des « visions théologiques qui hantent le cerveau de M. Veuillot.» Nous allons voir quelles lumières théologiques illuminent la tête de M. de Presseusé.
7 jam mt.