‹ Paris pendant les deux siéges (volume 3)Chapitre 93 sur 150 · UNE INSULTE PRUSSIENNE · texte numérisé non relu

UNE INSULTE PRUSSIENNE

Depuis la conclusion de « l'armistice, » nous nous abstenons de commenter les actes de l'ennemi, tant militaires que civils, tant actuels que passés. Ils sont les cruels droits de la guerre; la France s'y est soumise en s'exposaut à les exercer elle-même; ou les abus les plus cruels de la force, et il ne convient pas que la France se plaigne lorsqu'elle ne peut punir. Le roi dépouillé de la pourpre s'enveloppe de la majesté de son silence, il en écrase l'injure brutale du vainqueur. Vu gémissement le déshonorerait plus que la perte d'une province et d'un monde. L'exemplaire de toute grandeur nous a laissé cette leçon : Jésus

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autem tacebat. Le germe de cette magnificence est an plus profond de l'àrae humaine. Le supplicié crie, le martyr se tait. Le criminel lui-même entoure d'une sorte d'auréole le châtiment qu'accepte silencieusement son courage. S'il en confesse la justice, il a déjà quelque chose de la beauté du martyre. Sur sa tête réprouvée commence à resplendir la promesse faite au larron pénitent : Tu entreras au royaume de Dieu.

Donc il nous sied de nous taire» non comme les martyrs, ce n'est point notre cas, et nous n'avons, hélas! présentement la gloire d'être les témoins d'aucune vérité; non encore comme les pénitents, nous ne nous élevons point si haut ; non pas même comme ce vulgaire à part des rois et dos grands hommes, qui tombent avec leur vertu et qui paraissent quelquefois plus majestueux couchés qu'ils n'étaient debout. Mais taisons-nous au moins comme le sauvage lié au poteau des tortures. Ses vainqueurs sont sàrs de le dépecer et de le dévorer, mais ils veulent davantage : il les a bravés, ils veulent l'avilir; leur malfaisant génie prolonge son supplice à dessein de lui arracher une plainte.

Refusons ce dernier tribut. Que ces savants d'Allemagne, aussi savants aux tortures qu'aux combats, se contentent dVmj>ortcr nos armes, nos trésers, notre gloire, les lambeaux de nos ccrars. Gardons notre fierté. Ne nons plaignons pas à l'ennemi, ne nous plaignons pas de l'ennemi. Ne plaidons put devant l'Europe, comme ont fait ces pauvres hères, de qui la sagesse et la vaillance nous ont conduits

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où nous gisons. Même de ceux-ci, il faudrait ne pas se plaindre. l'uisqu'eiifin ou nous devions savoir ce qu'ils étaient, ou nous les avons voulu prendre tels qu'ils étaient , la justice demande que nous les laissions pour ee qu'ils sont. Subissons-en les conséquences logiques et inexorables.

Mieux vaudrait pour nous abolir leurs noms que les clouer au pilori de l'histoire. Cléments envers nous-mêmes qui les avons portés, enfouissons-les dans le mépris silencieux. C'est leur p^ace; que n'y pouvons-nous descendre! Si nous étions assez sages, nous ne nous plaindrions que de nous-mêmes, et en nous-mêmes. Nous interdirions par une loi tout écrit sur celte période contaminée. Dans nos annales, elle resterait vide. Nous en cacherions les traits à notre postérité, comme jadis on cachait au peuple le visage des parricides. (Jue l'ennemi lui-même en fasse l'histoire : la couche de honte sera moins épaisse, débarrassée des aveux, des incriminations et des apologies de tant de faquins.

tenant à l'ennemi, il est vainqueur, il fait ce qu'il veut. Il fait sa gloire et son butin comme il l'entend. Cela le regarde. S'il importe a la raison du genre humain et à la vengeance de la conscience humaine de savoir quelle fuicrre et quelle paix il a faite, et quel vainqueur il a été, l'on peut s'en rapporter a lui : sa iaufare le dira. Elle dira ce que fut la guerre savante dans le monde moderne, après cent ans d'hypocrisie philosophique, philanthropique et t hé o philanthropique. Klle peindra de nouvelles couleurs ce tleau païen que le Christianisme avait enchelné et

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dont lt> triomphe de la philosophie a rompu !?<> chaînes : l'insolence du vainqueur!

Il est un trait récent de cette insolence que non? voulons pourtant signaler. Pour nous, il l'emporte sur toutes les déprédations, sur toutes les extorsions et cruautés qui sont les fruits ordinaires de la guerre ; il est plus eu dehors des usages chrétiens.

C'est le décret de cet administrateur de la conquête qui, à propos de certains officiers et otagt*>, évadés au mépris de leur parole, déclare que désormais on n'acceptera plus en Prusse la parole d'honneur d'aucun Français.

Assurément nous blâmons les particuliers, militaires ou civils, qui, ayant donné leur parole, ne la tiennent pas.. De pareils oublis font rougir. Mais l'injure générale du préfet prussien n'eu est pas moins sauvage. Ce victorieux nous contraint de dire qu'une nation comme la Prusse, qui a trouvé tant d'hahiles espions dans tous ses rangs, les plus élevés comme les plus humbles, et qui interprète les « armistices » comme elle le fait t-n ee moment , n'a plus tout ce qu'il faut d'honneur pour intliger dr telles leçons.

En ce moment, la Prusse ne combat plus. Elle pille et elle assassine. Klle pille par la fourberie ; elle assassine par la vexation. Klle s'amuse h faire couler le sang des cœurs. Sans aucune nécessité, par simple plaisir, elle prolonge les angoisses des familles en deuil ; elle intercepte des lettres d'exilés et de eaptifs qu'on lui livre ouvertes, comme elle Ta requis: elle s'amuse à placer sa main sanglante entre Iccom r

de la mère et le cœur de l'enfant; elle affame pour l'avenir des pauvres qui n'ont plus de pain; elle outrage misérablement des ennemis qui n'ont plus d'armes. Ce n'est plus combattre, c'est assassiner.

Si ce jeu excite dans l'Assemblée nationale des sentiments pareils aux nôtres, et si la majorité estime qu'enfin nous ne devons pas le souffrir, pour notre part nous y consentons. L'ennemi qui voudra fouiller dans le cœur de la France jusqu'à ce qu'enfin il y ait retrouvé l'héroïsme, trouvera sans doute ce qu'il cherche, et verra se lever autre chose que le gouvernement de Paris. Il y pourra perdre ; nous ne pourrons que le remercier. On fait peser sur nous un poids d'ignominie qui passe toute ruine, et qui devient plus inacceptable que la mort.

Heureux qui de cette fange pourra gravir d'un dégré seulement l'échelle de l'expiation volontaire! Si la patrie doit ressusciter, heureux qui avancera 'd'un jour seulement sa résurrection ! Si elle doit périr, heureux qui jettera dehors tout son sang et méritera de fermer les yeux avant d'avoir vu ce cadavre !

14 février.

S01VFN1R DE BABYUfSE.

Pour ceux qui regardent du mont Valérien et des autres hauteurs, Paris doit présenter un spectacle jî. «5

amusant, quoique bouffon au-delà des règles et |»eu fait pour inspirer le doux sentiment de 1 estime Mais les spectateurs du mont Yalérien Font des utilitaires. La besogne qu'ils se proposent d exécuter dans le monde n'exige pas qu'ils estiment l'homme en général ni le peuple de Paris en particulier.

Que leur importe si Paris ne déploie pas ce que Ton peut appeler un caractère auguste? Us m profitent. Paris leur donne uue fête, et par-dcsais le marché, on leur fera cadeau des violons! Que peuvent-ils désirer de mieux?

Ils diront toujours qu'ils ont attaqué et pris la plus grande forteresse du monde ; ils s'applaudiront intérieurement de n'en avoir pris que le plus grand cloaque, qui lui-même, tandis qu'un reste de braves gens défendaient son rempart, s'appliquait & le miner en dedans et finalement l'a ouvert. L'opération se trouve ainsi coûter moins et rapporter davantage.

C'est, eu outre, un très-bel encouragement pour des opérations subséquentes.

Paris, sans doute, a ses traits particuliers, qui ne sont pas partout les mêmes. Mais il révèle un caractère général de l'Europe, sur lequel Vienne, en ces derniers temps, refusant de se défendre, avait déjà jeté quelques lueurs.

Bubvlone était une ville de cinq cents stades de tour, défendue par l'Kuphrate et par un rempart hérissé <!e formidables bastions. Elle avait une garnison de trois cent mille soldats exercés, des vivres pour vingt ans, de quoi s'amuser pendant le plus long siège. Elle était la ville du négoce, delà science,

dos histrions, de l'orgueil le plus légitime. Son roi Balthazar, libre-penseur et bon virant, valait* tei seul, pour outrager Dieu, tout ce que nous avons de Mottus, de Cadets, de jeunes Rocheforts, de vieux Hugos «*t de vieux Aragos. Il s'amusait fort du Persan qui l'attaquait. Il lui disait : Travaille, prends du temps ! Et il buvait dans les vases saints des Hébreux en présence de toute sa cour, faisant voir qu'il ne craignait pas du tout les représailles du Dieu des Juifs, ni son tonnerre. Mais Dieu dit à Cyrus : Entre, tout est à toi ! Cyrus entra pendant que Balthazar était à souper.

Il y a eu d'autres Babylones et plus puissantes. Elles ont vu arriver d'autres Cyrus. Quand une Babylone s'enfle quelque part, nn Cyrus germe dans quelque coin. Il arrive à son heure, qui est celle où Babvlone achève de se parer et se glorifie d'être tout à fait forte. C'est le moment aussi où elle se moque tout à fait de Dieu.

M. Pelletan, dans un livre qui vague sur les parapets, a traité Paris de Babylone. On eu connaît le titre, qui dit quelque chose. M. Pelletan se savait-il prophète? Et voici Cyrus. Il est survenu quand M. Pelletan était treizième de Balthazar. Il entre par une porte et M. Pelletan sort par l'autre, avant le dessert, totalement <tib(ilthazari*é.

Avec M. Pelletan, qui s'expédie lui-même à la recherche dune candidature, Paris expédie hors murs ses filions ; mais ils n'iront pas aussi foin que M. Pelletan ! Pari» est maintenant son propre Balthazar, moins bien nourri que l'ancien. Il a rendu ses canons,

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il eu a encloué d'autres, pour avoir un beefsteack. quelques légumes, un peu de fromage ; car le pain noir et le cheval ne lui réussissaient pas. Xéanmoin* il est toujours lier. Eu même temps qu'il livre ses canons, il tire de sa cervelle d'autres ressources pour remplacer cette vieille artillerie passée de mode. Voilà Hugo en qui ronflent les vers, Pyat en qui ronfle la prose, Quinet en qui ronflent les vers, la prose et le rien ; voilà Ulanqui, Delescluze et le jeune Si* mon dit Lockroy ; voilà Uochefort et Garibaldi; en voilà quarante-trois.

Comme le Prussien doit avoir peur! Où trouver un poëte qui tienne tète à M. Hugo, un penseur qui égale M. Quinet,un lanteruier comparable a M. Roclicfort, un général qui tisse reculer Garibaldi?

Il est vrai que dans cette foule, où quelques hommes do mérite et de bon sens figurent, on ne sait pourquoi, — probablement pour rire, — - Paris a glissé trois éminents artilleurs : deux amiraux et le lanteruier. Mais les deux amiraux ont été prix es de leurs canons, .et le lanteruier avait déjà évacué le sien.

Au lieu des forts, Rocbefort ! et au lieu de pièce» de marine, le canon-lanterne !

Ainsi le scrutin de Babylone fuit face à Cyrusdela façon la plus drôle qu'on put imaginer, mais la plus commode pour Cyrus.

Si l'empereur d'Allemagne et ses conseiller» avaient encore besoin de savoir à quels signes on connaît qu'un peuple est mùr pour la servitude, c'est-à-dire pour la mort par la fange, ils doivent être à peu près fixés.

Il reste en Europe d'autres Babylones, il y aura d'autres Cyrus. Sera-ce lui? Il peut l'espérer, Pou peut en douter. L'histoire nous montre qu'une Babyïone suffit à un Cyrus. Dieu casse promptement ces hâtons de colère. Le ver de Babel les pique, ils ne durent pas.

Jusqu'à l'accomplissement de leur mission, ils sont irrésistibles ; forts, non pas en eux-mêmes, mais par la main qui les emploie, et par le vice de ceux qu'ils viennent punir. Le valet de chiens, malgré son audace et malgré son fouet, tremblerait devant les aboiements de la meute, s'il ne savait quels cœurs recouvrent ces peaux hérissées.

C'est un ramas, non un peuple! Plus de Dieu, plus de lumière, plus d'aliment divin; ils fuient, le pied de l'ennemi les disperse. C'est fait, et le bélier inutile pourrit sur le mur qu'il y a broyé. Où est Babylone? mais où est Cyrus?

Ce qui reste de Babylono et de Cyrus , c'est le Su* per /lu mina Babijlonis.

De contrée en contrée, de peuple en peuple, jusqu'à la tin du monde, retentira ce cantique de la vraie et invincible patrie. Lorsqu'il cessera sur la terre, ce sera pour se continuer dans les cieux. Alors auront disparu les Balthazar, les Babylones et les Cvrus; alors seront eufermées dans la nuit éternelle ces insolentes figures du vice, de l'orgueil et de la fraude engraissées pour le néant !

l'AMS PKM.AXT LE SlfcGK.

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