RECRUTEMENT
On lit dans le Journal de la cour de Louis XIV { 10 janvier 1695 , page 72 ) :
« Il y avoit plusieurs soldats , et même des gardes-du-corps , qui, dans Paris et sur les chemins voisins, prenoient par force des gens qu'ils croyoient être en état de servir , et les menoient dans des maisons qu'ils avoient pour cela dans Paris , où ils les enfermoient , et ensuite les vendoient , malgré eux , aux officiers qui faisoient des recrues. Ces maisons s'appeloient des fours. Le roi, averti de ces violences, commanda qu'on arrêtât tous ces gens-là , et qu'on leur fît leur procès. . . On prétend qu'il y avoit vingt-huit de ces fours-là dans Paris. »
Mais ces fours ne servaient pas seulement à retenir les hommes à vendre comme recrues ; ils avaient une autre destination encore qui n'était pas moins infâme. ( Voyez page 9. )
Dés l'année 1748, et après la paix d'Aix-la-Chapelle, qui, selon les historiens monarchistes, futTépoque la plus brillante du règne de ee débauché souverain auquel les flatteurs donnèrent le nom de Bien-aimé^ la ville de Paris voulut se signaler en élevant au monarque chéri qui réunissait les qualités du conquérant heuretix aux plus touchantes vertus du roi pacifîqiie ( style des historiens du lemps)^ un monument qui retraçât aux yeux de la postérité l'attachement de ses habitans pour le prince. Le prévôt des marchands et les échevins demandèrent au roi la per mission de de lui élever une statue dans tel quartier de la capitale qu'il lui plairait de choisir.
Sa Majesté, continueiit les historiens, ayant daigné agréer qu'on lui construisît une place octogone, et qu'on y plaçât un monument éternel de l'amour de ses sujets de la ville de Paris pour sa personne , De Tournehem , alors dirc('teur des bàtimcns royaux, invita les architectes de l'académie à proposer des projets de place pour celui des quartiers de
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Paris qui leur paraîtrait le plus favorable au dessein de la ville et à la décision du roi.
Tous les dessins et devis admis au concours ayant été présentés à Louis XV, il vit au premier coup-d'œil, assure Béguillct, qu'il n'était pas possible de faire une place convenable dans Paris sans dévaster des quartiers marchands et sans sacrifier la commodité et les intérêts d'un assez grand nombre de ses sujets.
Que fit ce roi , si jaloux des intérêts de ses sujets? Il voulut l'emporter en générosité sur son peuple, dit le même Béguillct, et fit présent à la ville de Paris d'un grand terrain, qui lui appartenait, entre le pont tournant des Tuileries et les Champs-Elysées. « Cette action seule, ajoute Béguillet, méritait une statue. »
L'emplacement sur lequel fut faite la place dont il s'agit était, à la fin du seizième siècle , hors de l'enceinte de Paris : on y pénétrait par le pont tournant dii jardin des Tuileries, la porte Saint-Honoré , la porte de la Conférence et les Champs-Elysées. Il fit partie du quartier du Palais- Royal, dans la délimitation qu'en fit faire d'Argenson en 1702.
Alors ce terrain servait de magasin aux marbres, et communiquait par une barrière et un poste de gabelle avec le port aux marbres , situe lui-même là où sont aujourd'hui le port Louis XVI et l'abreuvoir. Deux grands égouts découverts traversaient les deux extrémités de ce terrain , l'un coulant contre les fossés des Tuileries , l'autre , le long des Champs- Elysées.
C'est sur cette aire que le premier architecte de Louis XV, Gabriel , fut chargé de faire la place dont l'inauguration eut lieu lors de l'érection de la statue, le 20 juin 1763 : la première pierre en avait été posée avec solennité, le 22 avril 1754, quoique les lettres -patentes n'eussent été expédiées que trois ans après , le 21 juin 1757. On mit neuf ans à achever les travaux.
La place Louis XVI est un parallélogramme de cent trente toises de longueur sur cent cinq de largeur : les angles de ce parallélogramme forment quatre pans coupés, de vingt-deux toises chacun j eu sorte que l'intérieur de la place prend la configuration d'un octogone. Elle est environnée de fossés de douze pieds de largeur et de quatorze de profondeur, qui la séparent, à l'est, du jardin des Tuileries , et à l'ouest, des Champs-Elysées (1). Ces fossés sont bordés , de chaque côté, par de belles balustrades eu pierres posées sur un socle , avec un trottoir qui règne au pourtour; ils communiquent entre eux, du côté des Champs-
(\) Ces fossés , aujourd'hui complantés en arbres fruitiers , étaient occupés par de petites tîiiinguetle que Ion a fait disparaître depuis plusieurs années.
par de belles balustrades en pierre , posées sur un socle , avec un trottoir qui règne au pourtour ; ils communiquent entre eux , du côté des Champs- Él)sées, par des ponts de pierre avec archivoltes.
Il y a, dans la partie qui avoisine les Champs-Elysées, quatre pavillons décorés en bossage, primitivement destinés aux fontainiers, gardes et concierges des Champs-Elysées et du Cours la Reine , et aujourd'hui transformés en restaurans. Vers les Tuileries, on a construit des guérites, dont le comble devait être orné de figures allégoriques. Le tout est terminé par deux magnifiques bâtimens du côté du faubourg Saint-Honoré, faisant face au Palais-Bourbon. Ces deux édifices qu'on appelait jadis Colonnade des Tuileries j et qui sont connus aujourd'hui sous le nom de Garde -meuble de la couronne ^ ont chacun quarante-huit toises de face (Voyez Garde-meuble); une rue large de quinze toises (rue Royale, ou de la Concorde) les sépare.
Ainsi qu'il a été dit, on arrive à la place Louis XVI, qui se trouve intermédiaire entre les Champs-Elysées et le jardin des Tuileries par six entrées, dont les deux principales ont chacune vingt- cinq toises de largeur, et font face, l'une à l'entrée du pont Louis XVI et au grand escalier de la chambre des députés , l'autre au Temple des Victoires , aujourd'hui église de la Madeleine. Celle qui répond à la grande allée des Tuileries traverse les Champs-Elysées , en passant sur les ponts où sont placés les chevaux de Coustou.
Composée d'abord de quatre pièces de gazon la place , Louis XV resta longtemps en friche. Lors de la cession à la Ville, le conseil général la fit décorer ainsi qu'on la voit aujourd'hui.
Entièrement découverte des trois côtés de l'est, du sud et de l'ouest, et n'ayant pour tout ornement qu'une ligne de bâtimens au nord , cette place a un caractère diffèrent de celui de toutes les autres places de Paris, caractère qui fut sévèrement critiqué dans le principe et que critiquent encore ceux qui veulent que les règles l'emportent toujours sur les convenances; principes, dit Saint- Victor, dont l'extrême rigueur peut avoir de grands inconvèniens et jeter même dans des fautes graves.
Il est certain que ceux qui conçurent le plan de cette place originale, appréciant la position unique où elle est située, environnée dans tous ses aspects d'objets ou imposans ou agréables, de monumens existans ou proposés (1), ont voulu en faire un centre de tous ces points de vue si
(1) 11 entrait dans le projd primilil' de construire sur les deux angles ouest deui grandes fontaines qui auraient arrosé toute la place. Ces embellissemens ont été adoptés, mais avec les moditications les plus importantes et les plus heureuses.
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varies plutôt qu'un ensemble de constructions conçues sur un plan symétrique.
Quoi qu'il en soit du style adopté par Parchitecto, toujours est-il vrai de dire qu'il était très favorable à l'érection de la statue de Louis XV, que l'on plaça en effet à l'intersection des quatre chemins qqi traversent l'aire, et également en face de ravenuc de Neuilly et de la grande allée des Tuileries.
Cette statue équestre , modelée par Edmc Bouchardon , sculpteur du
roi , fut fondue d'un seul jet, en 1758, par Gor, commissaire des fontes
de l'artillerie (1). Elle avait quatorze pieds de proportion , et était posée
sur un piédestal de marbre blanc veiné de vingt et un pieds de haut , sur
quatorze de long et huit de large, portant sur deux grandes marches de
marbre pareil. Aux quatre angles du piédestal, étaient placées quatre
figures colossales en forme de cariatides de bronze , représentant la force,
la paix, aux angles du côté des Tuileries; la prudence et la justice, aux
angles opposés. Des guirlandes de laurier, des cornes d'abondance, les
armes royales, celles de la ville de Paris, etc. , ornaient la corniche di
piédestal. Des tables de marbre chargées d'inscriptions (2) , de bas-reliefs
de bronze (3) en couvraient les quatre surfaces, et sur le socle étaient
posés deux grands trophées d'armes et de piques antiques, également
jetés en bronze. Une magnifique balustrade de marbre blanc entourait ce
piédestal .
Telle est la description qui nous reste du premier monument élevé sur la place Louis XVI . Les hommes de l'art qui ont pu l'apprécier nous ont appris que la figure du roi , représentée en costume romain , n'était pas sans élégance , mais qu'elle manquait de style et surtout de ce caractère
(1) Le célèbre Bouchaidon , mort deux ans après celle fonte, n'eut pas la satisl'aciion de voir à sa place un ouvrage qu'il regardait comme son chef-d'œuvre, la slahie n'ayant été élevée qu'en 4763.
(2) Les inscriplious étaient placées sur les deuv faces qui regardent les Tuileries et les Champs-Elysées; .sur la première, on lisait : Ludovico xv, optimo pkikcipi, qdùo
AD SCALDUI, MOSAM, IIHEIVUM VICTOR, i'ACEM ABMIS, PACE , ET SUORUM ET EUROP>E FELICITA-
TEM QU^ESiviT. Et sur la seconde: Hoc pietatis publics montjmentum , PRiïFECTUS et
jÏDILES HECREVERCKT, AAKO MUCCLVIII. PoSUERUNT, AiMV'O MDCCLXIII.
(3) Les bas-reliefs . de sept pieds et demi de longueur sur cinq de hauteur, représentaieni. celui du côté de la rivière : le roi dans un char, couronné par la Victoire et conduit par la Renommée à des peuples qui se prosternent ; — celui en face de la Madeleine : le roi assis sur un trophée, donnant la paix à ses peuples : la Renommée rpii la publie, tenait la trompette de la main gauche et nr.e palme de la main droite.
héroïque quel'on exig^e dans les monumens de ce genre. Quant aux ligures dues à Pigalle, représentant des vertus sous l'attitude de cariatides, outre l'inconvenance, le contre-sens d'une pareille posture, dans laquelle les anciens ne plaçaient que des esclaves , ces ligures étaient, nous dit-on, d'un style maniéré et mesquin.
On raconte que, dans la dernière année du règne de Louis XV, un particulier monta sur le cheval, banda les yeux du roi, et lui mit un cordon enécharpe, au bout duquel était attaché un tronc en fer-blanc; en même temps il lui mil sur la poitrine une inscription portant ces mots : N'oubliez pas ce pauvre aveugle. On disait à celle époque que le roi n'avait d'autre volonté que celle de la Dubarry, qu'on accusait avec raison de contribuer à la ruine des finances de l'État, tant par les dépenses extraordinaires qu'elle faisait pour elle-même que pour gorger d'or sa famille nombreuse, qui était dans l'indigence, et pour soudoyer des courtisans , dont les principaux étaient le duc de Villeroy , plusieurs cardinaux, etc.
La statue de ce roi débauché et crapuleux ne put résister à l'ouragan populaire déchaîné parla révolution ; et dès que le canon et les piques du 10 août eurent renversé le trône des Bourbons, l'assemblée nationale législative voulut régulariser ce que le peuple avait déjà exécuté : en conséquence, elle rendit un décret portant que tous les emblèmes de la royauté disparaîtraient. Déjà le peuple avait attaché une grosse corde au milieu du corps de Louis XV et de son cheval, et à force de secousses était parvenu à renverser l'édifice (1).
Au moment où le monument venait d'être renversé, un lieutenant de gendarmerie, Guinguerlo, eut l'imprudence de s'écrier : « Canaille, imbéciles , est-ce pour y placer l'anarchie que vous renversez la royauté de dessus son piédestal? » A peine avait-il achevé celte apostrophe qu'on lui porta plusieurs coups, et qu'il tomba parmi les débris.
La statue fut aussitôt remplacée, sur le même piédestal, par une figure colossale assise, représentant la liberté, coiffée du bonnet phrygien, tenant une pique dans la main droite et ayant l'autre appuyée sur une sphère , pour indiquer que la liberté ferait le tour du monde.
Le décret du 25 floréal an ii (14 mai 1794) , sur les embellissemens à faire aux monumens de la comnmne de Paris, portait que celle statue assise
(1) La statue de Louis XV fut détachée de son piédestal, mais pas assez complètement pour qu'il n'y restât encore un pied du ciicval : ce qui fit dire, à cette époque, que la royauté avait encore un pied dans l'élrier.