GRAND-CHAMBRIER
Une des cinq grandes charges de la couronne était celle de grandchambrier, la plus ancienne peut-être. Fauchet croit en trouver des traces sous les rois de la première race. Duchesne remonte à Dagobert , sous lequel était Tallus , qu'il dit avoir été chambrier, et il en trouve encore sept autres pendant la durée de la première race et de la seconde. Quelques écrivains ont prétendu que le premier chambrier connu se nommait Renaud, qui l'était sous Henri P% en 1060.
Les princes de la maison de Bourbon, de temps immémorial , avaient possédé cette charge , comme on le voyait dans les inscriptions de leurs tombeaux , au couvent des Jacobins de Paris et à la galerie basse du château de Moulins. Mais, suivant plusieurs auteurs, la maison de Dreux, et, plus anciennement, celle de Bourgogne, en avaient été en pos-
session .
Cet office regardait l'inspection et la garde de la chambre du trésor du roi, à la différence du chambellan , qui avait l'intendance de la chambre
88 liUA.ND-CllAMBUlEU.
à coucher. Le chambrier de France, supérieur au grand -chambellan, signait les chartes et autres lettres de conséquence. Pendant long-temps il précéda le connétable, et jugea avec les pairs de France; ce qui lui lut accordé par arrêt de l'an l'i'ii. Il avait sa juridiction à la table de marbre du palais, et tenait sa charge à fief et hommage du roi, comme il parait par l'hommage que le comte d'Eu rendit, en 1270, entre les mains de Louis IX.
Les chambriers de France étaient dépositaires des clés des armoires où les rois renfermaient leurs effets les plus précieux ; ils tenaient compte de l'argent, avaient l'œil sur tout ce qui concernait les oruemens royaux , recevaient les présens annuels que les seigneurs étaient dans l'usage de faire au prince, et en réglaient l'emploi.
Comme les autres grands officiers de la couronne, le grand-chambrier exerçait une juridiction particulière sur les arts et métiers qui avaient rapport à sa fonction. Ainsi il avait autorité sur les fripiers de Paris , pelletiers, cordonniers, ceinturonniers , basaniers , selliers, bourreliers et gantiers; mais il ne jugeait pas en dernier ressort : on appelait de ce juge au grand conseil.
Charles V, dans des lettres-patentes de 1368, dit que le chambellan avait dix sous sur chaque maîtrise, et le chambrier six. Outre ces droits, le chambrier avait plusieurs rentes et cens à Paris et ailleurs, qui lui donnaient droit de justice et contrainte, comme seigneur foncier.
Charles , dernier duc de Bourbon , qui possédait cette charge , étant mort en 1527, François I" eu revêtit Charles de France, duc d'Orléans, son fils. A la mort de ce prince , en 1545, le roi la supprima entièrement , et y substitua deux premiers gentilshommes de sa chambre , qui , depuis, ont été portés au nombre de quatre, tels qu'ils étaient lors de la chute de Charles X.
Il est difficile d'exprimer les sensations que la vue de cette maison célèbre fait éprouver au voyageur qui s'en approche pour la première fois.
Séjour d'opprobre, de misère et de pitié, il croit n'y trouver que des sujets d'horreur; il s'attend à n'y rencontrer que des preuves tristes et honteuses des plus dégoûtantes dégradations de notre espèce.
La porte s'ouvre, son cœur se serre, il s'arrête involontairement. Ses regards se promènent sur tout ce qui l'entoure. Des jardins disposés avec goût et simplicité des deux côtés de cette vaste cour d'entrée prêtent le secours de leur fraîcheur, de leurs douces sinuosités, à ces vieillards débiles qu'une résignatien philosophique a conduits dans cette demeure. Tous sont vêtus d'une redingote de même couleur; un peu de négligence dans leurs vêtemens indique assez l'abandon ordinaire à l'homme
90 l'ARis JM iroiuiSyL'i:.
vieilli dans le inalheuroudaiislcsprivaliuiis; mais lair Iraïujuille el calme des uns, la pclilc chansonnette des autres, l'industrieuse et volontaire activité des travailleurs, enlèvent à la pensée une partie de ses erreurs e( de son effroi, pour n'y plus laisser que cette teinte de tristesse dont il est impossible de se défendre au milieu de ces victimes de l'infortune, des passions dégradantes ou des aberrations de la nature.
Le voyageur poursuit. Sans doute sa curieuse humanité lui coûtera quelque peine. Et cependant lorsque, revenu dans la campagne, il pourra respirer, rélléchir librement, débarrassé des influences qu'exerce toujours l'effrayant tableau de tant de douleurs, son premier hommage sera pour ceux qui ont concouru à la création , à l'amélioration, à la durée de cette insdiution philanthropique.
Birèlre est aujourd'hui hospice et maison de force. Quelques auteurs croient que ce mot vient de casirum Biberis, château de Bièvre. La rivière de Bièvre coule en effet au pied de la colline de Bicôtre.
Ayant le dessein d'établir les Chartreux auprès de la capitale , Louis IX leur donna un terrain qu'il avait acheté des enfans d'un nommé Pierre Le Queux; ce terrain, connu sous le nom de la Grange-aux-Queux (1), dés les premières années du treizième siècle, est celui où estBicêtre, ou se trouve dans ses environs.
Quelques auteurs croient, mais sans donner les motifs de leur opinion , que là s'élevait le palais du père de Charlemagne.
Jean, évoque de Winchester, ville d'Angleterre^ acheta une partie de ce terrain au commencement du règne de Philippe IV, dit le Bel; il y fit construire ou augmenter une maison destinée à lui servir de demeure; mais il la conserva peu de temps : en 1294, Philippe prononça la confiscation de cette maison, de plusieurs autres, des terres, rentes et vignes que le prélat possédait à Arcueil et à Vitry ,'et en fit don à Hugues de Bouille, son chambellan, par lettres datées de Crèvecœur. Il paraît que Philippe ne garda pas rancune à l'évéque, puisqu'il lui fit donner main-levée de sa confiscation en 1301.
Cette maison ou château, que le peuple nomma Winchestre, et par
(1) Queux est un vieux mot formé de coquus, qui sii][nille cuisinier. Eabclais a dit;
Les mailres queux souvcd'. lardenl perdrix,
Et sur U's états de a maison de Louis XV U y avait encore des cuisiniers appelés nialtres-qucux.
nicÈTKi:. d\
corruplion Bichestrc , puis BissestrCj, et enfln Bicètre (I), nom sous lequel on le trouve dans les comptes de la prévôté de Paris de l'an 1423, et qui fut appelée maison de Sainl- Jeun-Baptiste après sa réunion à l'hôpital général , était f>\ peu de défense que , sous le règne du roi Jean , mort en 1364, Robert Canolle, chef d'un parti anglais, venant de la Champagne, s'y logea, faisant semblant de vouloir donner bataille .
Ce lieu n'offrait plus que des ruines, lorsque le duc de Berri, Jean de France, frère de Charles Y, l'acquit d'Amédée VIII, comte de Savoie, et y fît bâtir un château. Comme ce territoire dépendait de la seigneurie de Gentilly, l'évèquc de Paris, en sa qualité de seigneur, s'opposa à ce que le duc y fît des fossés et des ponts-levis, disant que ce terrain était roturier et dans la juridiction épiscopale.
L'intérieur de ce château, embelli par le duc de Berri, avait beaucoup de magnificence. Un historien contemporain, Le Laboureur, met à portée d'en juger. Après avoir dit que la faction bourguignone , dirigée par Legois (2), Thibert et Saint- Yon , bouchers, assiégea, en 14H , ce châ-
(i) <( On nous demande un autre nom à la place de celui de Bicètre, dont on se sert encore pour désigner l'hôpital général qui est sur le chemin de Paris k Yillejuif. Nous sommes fort embarrassés pour répondre , attendu que cette maison est habitée par deux classes de personnes bien distinctes. Car, comme autrefois, on y loge encore aujourd'hui , sous le même toit, la vertu indigente et le crime condamné; depuis quelque temps même, on y a joint quantité de gens suspects ou prévenus de quelques délits, tels que des prêtres, des nobles, des magistrats d'ancienne date. Ce mélange adultère convient peu , ce semble, sous le règne de la raison et de la justice : les lois de Tégalité ordonnent un même traitement pour les coupables , pauvres ou riches ; mais il répugne de voir entasser dans le même lieu rindigent honnête et Thonime destiné à la chaîne; par conséquent luie maison qui renferme des objets aussi disparates n'est pas facile à désigner sous une même dénomination. Avant la révolution, elle servait à recevoir les immondices de la trop grande population de Paris. Jusqu'à ce qu'on ait régénéré tout-à-fait cet établissement, conservons-lui le nom peu exact (VHôpital général. On regrette qu'un bâtiment aussi vaste et si heureusement situé ne soit pas une maison de santé à l'usage des convalesccns de l'Hôtel-Dieu et des autres hospices de Paris ; alors rien n'empocherait d'y donner en même temps l'hospilalilc à de pauvres familles, qiù ù'auraient d'autres torts que ceux de la fortune. » Prud'honmie, Révolutions de Paris , n° 216 (3o novembre 1793), pages a57-258.
(2) « Sous Charles VI , un boucher séditieux , nommé Goy, ayant été tué en Beauce par les Armagnacs , son corps fut apporté à Paris et enterré à Sainte-Geneviève , « où , selon » Juvénal-des-Ursins , on lui lit mult honorables obsèques, autant que si c'enst clé » un grand comte ou seigneur , et y fust présent le duc de Bourgogne avec foison de M peuple. »
« Ce boucher était vaillant; il emporta les regrets de son parti. C'était un des trois fils d'un boucher d'auprès de Sainte-Geneviève, qui se signalèrent dans, la sédition des Cabocliiens, et allèrent avec Caboche, leur chef, suivi d'une immense i)Opulace , mettre le feu au château de Bicètre, que le duc de Berri avait fait poindre et enrichir. » (IMilliii , Anliquilcs nationales , tome v, n" lx , page 37. j
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toau, il ajoute que les factieux s'en emparèrent, brûlèrent, pillèrent, détruisirent de fond en comble ce bel édifice, dont il ne resta d'entier que deux petites chambres enrichies d'un parfaitement bel ouvrage à la mosaïque, u Les gens d'honneur furent d'autant plus offensés de cette insolence que la perte en fut irréparable, surtout celle des peintures
exquises delà grande salle On y voyait les portraits originaux de
Clément VU et des cardinaux de son collège, les tableaux des rois et princes de France, ceux des empereurs d'Orient et d'Occident (page 78G). n
Le Laboureur regrette avec raison la perte de toutes ces choses qui, parvenues jusqu'à notre époque, seraient sans doute fort curieuses pour nous; néanmoins il explique mal la cause de l'événement qui en a privé nos devanciers artistes et historiens.
Charles YI avait concouru au traité de Winchester. Il est vrai de dire que là le nom du roi couvrait un acte du duc de Bourgogne. Le duc d'Orléans projeta la prise de Paris et l'enlèvement du roi et du dauphin, IcA'a des troupes, dévasta l'île de France et s'empara du pont de Saint- Cloud. Le traité était violé. Charles YI rendit un édit contre le duc d'Orléans, le 3 octobre 141i. Le duc ayant appelé à son parti les autres princes de sa famille, et montrant de la persévérance dans ses premiers desseins, le roi fit publier dans le royaume un second édit, le 14 du même mois, beaucoup plus sévère que le premier.
« Pour ce qu'il est venu plainement et clerement à nostre coignois-
sauce que Jehan, nostre oncle de Berry, Charles d'Orléans, et ses
frères uoz nepveux , Jehan de Bourbon , Jehan d'Alençon, Charles de Lebret, noz cousins, Bernard d'Armignac, et leurs aydans, conforlans, adherans, allez et complices, mauz et induiz de mauvais, inique, pervers et dampnable propos, ont entreprins et se sont efforciez et efforcent de nous débouter, desmettre et destituer de nostre estât et auctorité royal, et destruire du tout à leur pouvoir nous et nostre lignée, que Dieu ne veuille , et faire nouvel roy en France , qui est chose abhomiuable à oïr dire et réciter à tous les cuers de noz bons, vrays et loyaux subgez...
« Et ont si avant procédé que par force sont entrez en nostre ville de Saint-Denis en France, en laquelle sont plusieurs reliques et corps sains, nostre coronne, nostre auriflambe et plusieurs autres précieux et riches joyaux; sont aussi entrez et ont prins le pont de Saint-Cloud, etparavant avaient prins sur nous et noz subgiez et non mie sur nostre tréschier et très-améle duc de Bourgongne, lequel ilz avoient deffié et non par nous, plusieurs autres villes, bouté feux, desrobé églises, rançonné, tué, mutilé, efforcié femmes mariées, violé pucelles, et fait tous maulx c^uc cnncniiz pourroient faire.
BICÊTRE. ÎH
« .... Faictcs très-diligemment publier, crier et dÎMilgucr par tous les lieux accoustumez à faire criez, tant en nostrc bonne ville comme ailleurs, es mettes de vostre prévosté, telement que aucun n'en puisse prétendre ignorance; en punissant en corps et en biens les dessus nommez, et tous ceulz de leur parti que pourrez trouver, prendre et appréhender, qui leur ont fait, donné et preste, font , presteut ou presteront conseil, confort, ayde ou faveur en quelque manière que ce soit, ainsi que l'en doit punir malfaicteurs qui ont commis crime de lèze-majeslé à rencontre de nous , de notre seignourie et coronne , telement que ce soit exemple à tous autres; et en faisant commandement sur les peines dessus dictes, à tous noz vassaulz, et autres généralement qui ont accoustumé d'eulz armer, qu'ilz viennent pardevers nous en armes tout le plus brief ethastivement qu'ilz pourront; et en faisant au seurplus ycelles noz ordenance et délibéracion exécuter, entériner et acomplir en tous ses points selon la forme de ces présentes, eu contraignant à ce par prise et expletacion de biens , arrest et detencion des personnes de tous ceulx que vous en trouverez estre négligens ou en default de y obéir, telement que vous n'en doyez estre reprins de négligence, et que nous n'ayons cause de nous en prendre à vous. »
Cet édit, adressé en forme de lettres au prévôt de Paris, fut publié parles soins de ce magistrat, qui, en outre, proclama , à son de trompe, les princes' bannis du royaume , sans espoir de rappel , interdits et excommuniés , chandelles éteintes et cloches sonnantes ^ en vertu d'une certaine bulle trouvée dans les archives des privilèges du roi, et autrefois accordée par le pape Urbain V.
Et l'édit portant punition en corps et en biens, le comte de Saint-Paul, gouverneur de Paris , organisa un corps de cinq hommes déterminés , auquel il donna pour cheiCabochej d'où ils furent appelés Cabochiens, et il leur confia la mission de détruire le château du duc de Berri.
On s'est étendu sur les faits qui précèdent parce qu'ils ont été mal compris et mal rapportés par la plupart des historiens.
L'année précédente, les ducs d'Orléans et de Berri, ligués contre le duc de Bourgogne , s'y étaient enfermés avec trois ou quatre mille gentilshommes et six mille chevaux , pour s'opposer à la marche des Bourguignons sur Paris; mais le duc de Bourgogne s'étant présenté avec des forces supérieures, il s'ensuivit un traité, dit de Winchester, que l'on appela la trahison de Winchester j parce que, ainsi qu'on l'a vu, ce traité ne dura qu'un moment. Ce traité porte la date du 2 novembre 1400.
On trouve dans le recueil des ordonnances des rois de France (tome vi et ix) que Charles YI signa des lettres datées de Bicêtre en 1381 et 1409.
Au mois (le juin 1 ilG, le duc de Bcrri donna ce cliàleau, dans Télat où l'avaient laissé les bouchers alliés du duc de Bourgogne , au chapitre de Notre-Dame avec quelques dépendances, en échange d'une promesse de quelques obits et de deux processions estimés huit vingt livres parisis (le rente. Il y mit en outre cette condition positive « que les chanoines continueraient à porter le chef de Saint-Philippe , qu'il leur avait donné, comme ils avaient fait jusqu'à présent en procession le premier jour de mai , tous en chapes de soie , tenant chacun en main un rameau de bois vert, et l'église semée d'herbe verte; et de même le jour de la Toussaint^ le saint tableau des reliques, sans rameaux, cependant, et sans herbe. »
Cette donation fut confirmée par Charles VII en i441 et par Louie Xï eu 14641 , à condition que le roi en pourrait faire reprise quand il lui plairait. Le chapitre n'y fit faire aucune réparation. Quarante-cinq ans plus tard , ce qui restait des bàtimens était devenu un repaire de voleurs , sur lesquels on le prit en 1519.
Dans un dialogue satirique, où le successeur de Saint-Germain fait parler Vincennes et Bicêtre , ce dernier château est qualifié de masure où l'on a, dit-il, établi un hôpital rempli d'hôtes languissans et de courtisans estropiés. {Catholicon françois, page ix.)
En 1632, Louis XIII, ou plutôt Richelieu, acquit cette propriété, fit raser jusqu'aux fondemeus les bàtimens encore debout, et les remplaça par des constructions destinées à servir de refuge aux soldats invalides. Il y eut à cet occasion, en 1633, un édit portant établissement d une communauté en forme d'ordre de chevalerie, du titre de Saint-Louis, pour l'entretien de ces soldats , avec règlement d'une levée pour les frais du nouvel édifice. Il était déjà assez avancé en 1634, pour que Jean- François de Gondi, archevêque de Paris, permît, le 24 août, d'y célébrer l'office. Une chapelle y fut élevée sous l'invocation de saint Jean- Baptiste; elle a été remplacée, vers 1670, par une église sous le même nom.
Saint Vincent de Paule obtint de la reine Anne d'Autriche, en 1648, une partie de Bicêtre pour servir d'asile aux enfans trouvés. Ces enfans y restèrent peu de temps , l'air vif qu'on y respire étant nuisibie à leur santé. Ayant le projet de faire bâtir un hôtel pour les soldats invalides (les travaux commencèrent en 1672), Louis XIV réunit Bicêtre à l'hôpital général, et on y plaça ^ dés le 14 mai 1657, les mendiants de la ville et des faubourgs de Paris.
On lit le passage suivant dans une histoire de Paris , publiée par un anonyme en 1735 :
« On commença par les réparations des maisons de Bicêtre et de la
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Salpôlrière, que le roi avait données pour y renfermer les pauvres. Pour ce qui regarde le spirituel , sur le refus que firent les prêtres missionnaires (le Saint-Lazarre d'accepter cet emploi, les vicaires-généraux de l'église de Paris nommèrent Louis Abelly pour recteur de l'hôpilal, aidé de plusieurs autres prêtres : il fut nommé peu de temps après à l'évêché de Rodez. Les magistrats firent alors publier aux prônes de toutes les paroisses de Paris que l'hôpital général sérail ouvert, le 7 mai i657, pour tous les pauvres qui y voudraient entrer de leur propre volonté , et défense fut faite à cri public à tous meudians de demander l'aumône dans Paris. La messe du Saint-Esprit fut chantée le 13 dans l'église de la Pitié, et le lendemain les pauvres furer^t enfermés sans bruit et sans émotion. L'on entretint ce calme par le soin qu'on prit de faire marcher dans tous les quartiers de la ville une compagnie d'archers pour prendre les mendians, ou les obliger de sortir de Paris s'ils ne voulaient aller à l'hôpital. La plus grande partie des vagabonds se dissipa, et ce nombre de pauvres, qu'on faisait monter à quarante mille, se trouva réduit à quatre ou cinq mille au plus. Ce nombre s'est augmenté depuis, et l'on en compte aujourd'hui une plus grande quantité. Ils demeurent en quatre maisons différentes , savoir : Notre-Dame de la Pitié , Saint-Louis de la Salpêtriére, Saint-Jean de Bicétre et Sainte-Marthe de Scipion. La Salpêtriére, comme la plus grande, est destinée aux enfans au-dessous de quatre ans et aux femmes de quelque âge qu'elles soient et quelque infirmité qu'elles aient, insensées, paralytiques, aveugles, estropiées, caduques, écrouellées, etc. A Bicêtre sont envoyés les pauvres hommes et garçons, valides ou invalides; les valides y sont exercés en différents métiers , et les invalides traités de leurs maladies, quelque incurables qu'elles soient. .. Quant à la rajusou de Sainte-Marthe, dite de Scipion, l'on y voit la boulangerie et la boucherie, d'où l'on tire la quantité de pain et de viande nécessaire pour la subsistance des pauvres et des autres maisons... »
On y enfermait aussi les jeunes gens qui mécontentaient leurs familles.
Cassaigne dit , dans la parodie du Cid
Réduit au triste choix ou de trahir mon maître Ou d'aller à Bicêtre, Des deux côtés mon mal est infini 1
Quand la mendicité qui désolait la capitale à cette époque eut cessé de s'accroitre , Bicétre fut destiné à recevoir des pauvres , veufs et garçons, valides ou invalides, ainsi que les hommes et les filles publiques atteints de la syphilis.
Avant et après le traitement de ees vénériens, les chirurgiens élalenî dans l'usage, pour se conformer aux arrêtés de radrainistraticm, de les faire châtier et fustiger j, ainsi qu'on en trouve la preuve dans une délibération de l'année 1700, attestée par le rapport du conseil-général des hospices, publié en iSlO, Deux salles étaient spécialement consacrées au traitement de ces malades : l'une, nommée Saint-Eustache, recevait les hommes , et l'autre les femmes : celle-ci portait le nom de la Miséricorde.
« Les malades couchaient jusqu'à huit dans le même lit, ou plutôt les uns restaient étendus par terre, depuis huit heures du soir jusqu'à une heure du matin , et faisaient alors lever ceux qui occupaient le lit pour les remplacer. Vingt ou vingt-cinq lits servaient ordinairement à deux cents personnes, dont les deux tiers mouraient. »
Il y avait aussi dans la maison un endroit appelé la Petite correction^ où l'on renfermait les jeunes gens pour cause d'incondùite, de fainéantise ou de mauvais traitcmens envers leurs parcns. On les y employait aux ouvrages les plus rudes; on ne leur donnait que du pain, du potage et de l'eau pour toute nourriture; mais lorsque leur conduite s'améliorait, on y ajoutait un peu de viande et quelques rafraîchissemens.
Ceux que les parens y faisaient mettre payaient pension , et ceux que l'on y conduisait par ordre supérieur ne la payaient pas. Le ministre de Vergennes écrivait au lieutenant de police de Crosne, le 4 janvier 4786 : « Les parens de Jean-Claude Fini demandent que ce scélérat soit renfermé à perpétuité dans une naison de force. Je ne puis que m'en rapporter à vous sur ce que les circonstances peuvent permettre pour éviter à une famille nombreuse, et que l'on dit honnête, le déshonneur qu'elle n'a que trop lieu de redouter. » Fini fut arrêté et enfermé à Bicêtre. On l'accusait d'un vol fait en Angleterre , et de soustraction de onze manuscrits recherchés par la police. Cet homme avait formé le projet d'aller, à la tête de quelques aventuriers , élever, dans une des îles de la mer du Sud, un empire qui se serait appelé X empire de Circassie. Chaque enfant mis à la Petite correction était attaché à cinq crampons de fer, deux aux poignets, deux aux pieds, et un au milieu du corps quand on voulait lui administrer le fouet , et il avait la face sur le mur.
Lors delà disette des années 1692, 1693 et 1694, on commença, dit Félibieu , par occuper les mendians valides à des ateliers publics afin de leur donner moyeu de subsister et de les empêcher en même temps de se répandre dans la ville ; et par arrêt du parlemet , du 29 mai 1693 , il fut ordonné que les hommes trouvés mendiant seraient enfermés pendant quinze jours à Bicêtre ou à la Salpêtrière, et, pour la seconde fois, condamnés aux galères pour cinq ans.
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Les aliénés , hommes et femmes , y étaient aussi particulièrement Irai tés. Voici ce qu'un riraeur du temps de Louis XIV écrivait sur cette
maison.
Auguste château de Bicêtre .
Les lutins et les loups-garoux Reviennent -ils toujours chez tous Faire la nuit leurs diableries?
Et les sorciers , de suif graissés , N'y traînent -ils plus leurs voieries Des pendus et des trépassés?
Ils n'ont garde, les pauvres diables, D'y venir remettre leur nez.
Depuis que vous emprisonnez Les quaimans et les misérables ; Depuis qu'on vous nomme hôpital .
Il n'en est pas d'assez brutal Pour aUer y choisir un gîte , etc.
Dans la croyance populaire , toute cette partie méridionale du dehors de Paris , depuis et compris l'emplacement de l'antique cimetière des Romains jusqu'à Bicêtre, était le théâtre des revenans , des loups-garoux, du sabbat. C'était dans les carrières des environs de Gentilly , du plateau de Mont-Souris , que des fourbes , qui trouvaient des gens assez crédules pour les payer, leur faisaient voir le diable.
Lorsque cette maison fut transformée en hôpital , le mot Bicètre devint synonyme de malheur. Molière a dit [PÉtourdi) :
Il va nous faire encor quelque nouveau Bicêtre.
Le puits de Bicêtre , un des plus curieux qu'on ait vus , fut construit sur les dessins du célèbre architecte de Boffrand , par Vrac du Buisson , entrepreneur de bàtimens, en 1733, 1734 et 1735. Voici la description qu'en ont laissée Hurtaut et Magny. « Sa profondeur est de vingt-huit toises et demie, qui font cent soixante-onze pieds, quinze pieds de diamètre en œuvre , et neuf pieds de hauteur d'eau intarissable , parce que tout le fond a été creusé dans le roc où sont les sources. On a pratiqué dans le mur, à deux toises au dessus du niveau de l'eau , une retraite d'une toise, avec un appui de fer, au niveau du mur, dans toute sa circonférence, pour les ouvriers et les matériaux nécessaires à son entretien et à des réparations. Il faut faire à présentée développement de la machine ToMK 1. <8
1res simple qui fournit l'eau abondamment à cette grande maison ( qui renferme aujourd'hui près de six mille personnes). A un gros arbre deboutesl attachée horizontalement, à huit pieds de hauteur, une charpente tournante de trente-six pieds de diamètre , composée de huit principales pièces entretenues par des traverses, et au bout desquelles sont huit queues , d'où pendent huit palonniers , où sont attachés les chevaux, dont quatre servent continuellement et donnent le mouvement à toute la machine. On en peut mettre huit en cas de besoin (l). Au haut de l'arbn posé dans le centre est un tambour de six pieds de hauteur et d'autant de diamètre, sur lequel se divisent deux câbles de trente-huit toises de longueur, séparés sur ledit tambour, et qui filent en sens contraire. Ces deux câbles ont trente pieds d'étendue pour arriver à deux grosses poulies posées au dessus de l'ouverture. A ces deux câbles sont attachés deux seaux qui contiennent chacun un muid d'eau , ils sont armés de fer dans leur hauteur et leur contour, et pèsent environ douze cents livres. Au fond de chaque seau sont quatre soupapes qui puiseut l'eau perpendiculairement par le poids des seaux , pour obvier aux vibrations contre les parois du puits, qui causeraient bientôt leur ruine. De ces deux seaux, Tun monte et l'autre descend en même temps , par le moyen de câbles posés sur le tambour en sens contraire. Mais voici un défaut auquel l'auteur de la machine aurait dû remédier : c'est que , dès que le seau montant est arrivé à sa hauteur et renversé , il faut détacher les chevaux de leurs palonniers et les attacher au palonuier de réserve entre chacun, pour les faire marcher d'un autre sens , ce qui fait une perte de temps, et demande uu service de plus à chaque cinquième minute, que le seau met de temps à monter. Dès qu'il est arrivé à sa hauteur , il est renversé dans la bâche par deux crochets mobiles qui saisissent uu cercle de fer ajusté sur le.bord du seau. Ils tirent environ cinq cents muids d'eau par jour. Cette eau, versée dans la bâche, va se rendre dans le réservoir. Ce réser- ■voir est uu bâtiment construit derrière celui du puits , de soixante pieds en carré sur huit pieds huit pouces de profondeur, et contient quatre mille *mmds d'eau. Il est couvert par plusieurs voûtes faites avec beaucoup d'art. Autour des murs règne un trottoir ou banquette d'une toise, avec un léger appui de fer. On le met à sec tous les trois ans, pour le curer exactement. » Avant la construction de ce puits, il y avait plusieurs voi-
(1) Sous le lieutenant de police Lenoir, el loug-temps encore après lui , on employa des prisonniers à faire mouvoir celle machine ; ces pidsonniers ont été remplacé» depuis -irelquc te-np^ ■ P^'' de^ ^''■"^•'•■' ^ ■'""^^i l^''"' ''*'' ^^«^"S^^^^-
BICÊTRE y 9
tures employées à aller chercher de l'eau dans des tonneaux au port de PHôpital pour la consommation de celte maison.
Le plan de Bicêtre, si l'on en excepte quelques additions ^ offre un carré d'environ cent cinquante toises de côté. L'ensemble des parallélogrammes offre trois principales cours : la première sert d'entrée par une avenue aboutissant à la grande route de Fontainebleau ; dans la deuxième sont : au sud , l'église , en forme de croix, d'une disposition et d'une décoration fort simples, puis la prison j et au nord, le principal corps de bâtiment, où l'on avait placé l'infirmerie générale. La face opposée de ce bâtiment donne sur un jardin qu'entourent des bâtimens moins élevés, occupés par des vieillards infirmes. La troisième cour renferme un grand nombre de constructions disposées sans beaucoup de symétrie : là sont la porte d'entrée de la division des aliénés et le logement de l'agent de surveillance.
Il convient d'établir ici une division dans la partie historique de cette maison , parce qu'elle forme à la fois prison et hospice.