PRISON
Auprès de Péglise est un vaste édifice composé de deux corps de bâtimens à trois étages , l'un au sud-est, l'autre au nord-ouest: celui-ci a deux angles de retour sur la cour
On pénétrait dans ce dernier par un guichet séparant le greffe de l'unique parloir qui existait dans cette maison : le greffe était à droite , le parloir à gauche , et la porte d'intérieur au fond.
Les trois étages et les combles de ce bâtiment servaient au logement des prisonniers , pistole et paille : la pistole était pour les travailleurs , la paille pour les oisifs. On comptait, lors du transfèrement , 110 lits à cha que étage ; mais on aurait pu on placer un plus grand nombre. Un atelier de tonnelier était établi dans la partie E. des combles.
Deux guichets étaient établis au bas du bâtiment S.-E. : celui de droite conduisait aux étages supérieurs , et celui de gauche à une pièce du premier étage, où étaient les chapeliers, qui fabriquaient cent cinquante chapeaux par jour.
En entrant par le premier de ces guichets, on trouvait, à gauche, un atelier de peignage et de préparation de la soie , occupant quatrevingts prisonniers; à droite, un atelier de serrurerie, où étaient employés trente ou quarante prisonniers condamnés à de moindres peines.
Premier étage : à gauche, ciaquaiite- cinq ébénistes, et à droite, cinquante serruriers.
Deuxième étage : à gauche , deux salles d'infirmerie : la première , saWc Saint- Roch, avait viugt lils ; la seconde , salle Saint-Vincent, eiî avait quinze. — A droite , salle de galeux. — En face était la pharmacie. Le pharmacien se nommait Debout. Il avait la manie des moulages de têtes , et il en montrait une vingtaine placées sur des rayons. Il paraissait avoir pris l'habitude, en faisant voir les premières, de dire aux visiteurs : (( Voici les tètes de deux grands criminels : la première est celle àe Jeanne, et la seconde, celle de Bastien. » 0 le droguiste! — Les médicamens étaient fournis par la pharmacie centrale des hospices.
Troisième étage : à gauche , salle Saint-Denis , où il y avait vingt lits d'infirmerie. — A di'oite , salle Saint-Léger , où étaient les condamnés aux fers à vie, ou à quinze ou vingt ans : les trois frères Trochet y étaient au moment du transfert. — En face , salle dite de Bellevue , servant de magasin des effets des prisonniers.
Combles: à gauche, salle Saint-Germain , où l'on avait mis l'atelier
des tailleurs.
La cour qui séparait ces deux bàtimens servait de promenade aux prisonniers; elle avait quarante-cinq à cinquante pieds eu carré.
Au fond et au centre de cette cour était la porte qui conduit au chemin de ronde. Dans l'angle S.-S.-O. de ce chemin, était la chapelle de la prison et sa sacristie.
Toutes les fenêtres étaient garnies d'énormes barreaux de fer.
C'est dans cette espèce de Capharnaûm que se trouvaient mêlés et confondus des prisonniers d'état, que l'on n'aurait {)as dû y renfermer; des hommes suspects à la police ; des détenus par voie correctionnelle , que réclamait Sainte-Pélagie; des réclusionnaires , que la loi soumet à des " travaux utiles, et des condamnés aux fers, qui attendaient le départ de la chaîne.
Dans ce sombre Tartare , aux ennuis consaci'é. L'espoir consolateur n'a jamais pénétré.
Ce séjour du crime avait encore , en 1814 , des cachots dans lesquels on descendait par un sombre escalier qui conduisait à deux longs et ténébreux corridors , où l'on trouvait à droite et à gauche , dix-sept portes épaisses et formidables roulant sur d'énormes gonds. Ces cachots, construits en pierres de taille, étaient étroits, humides, malsains, chauds en été, froids en hiver 3 le soleil ne les éclairait jamais, et à peine un faible
rayon du jour y pouvait-il pénétrer. OueUjues unes de ces fosses , où la douleur et le désespoir dévoraient l'iioiume à la place des lions de Daniel, avaient encore une chaîne rouillée suspendue à la muraille par de forts crampons (l) : elle avait servi le despotisme de plus d'un ministre sous plusieurs de nos rois. Le malheureux qu'on précipitait dans ces antres funèbres, souvent fermés à l'espérance, n'avait d'autre nourriture que du pain noirâtre et de l'eau d'un grand puits ; d^autre société que celle des insectes et des animaux immondes j et s'il était englouti dans le dernier de ces abîmes, trente-trois portes se trouvaient fermées sur lui, en comptant celle de la liberté. Plusieurs de ces cachots renfermèrent George Cadoudal et ses aides-de-camp après leur condamnation.
En 1814, ou en 1815, le bâtiment sous lequel s'étendaient ces fosses mortelles ayant été abandonné à l'hospice , il fallut construire de nouveaux cachots.
On en ouvrit six au bas et à gauche du grand escalier du bâtiment 0. au dessous et en prolongement du greffe. — Ils étaient au niveau du sol et avaient sept pieds carrés environ. Le jour y pénétrait au moyen d'une ouverture grillée, large et haute d'un pied et demi , pratiquée au mur de la porte, mais sur le corridor; ce corridor prenait lui-même sa clarté sur la cour de l'église de l'hospice, à environ huit pieds du sol, par trois grandes fenêtres grillées. Chaque cachot était fermé par une porte à plusieurs serrures, et le corridor était coupé, après chaque cachot, par une porle de la même espèce.
Le 3 octobre 1835, Bellart, l'assassin du chapelier Badois, occupait le cachot n" 1"; ses bras étaient pris dans une camisole de force, et, couché sur son lit de sangle , il lisait paisiblement. Son pourvoi en cassation avait été rejeté ; il attendait , mais sans espérance de succès , l'effet de son recours en grâce. Malgré toutes les précautions prises , un vétéran, le sabre nu au poing, veillait devant sa porte.
Les autres cachots étaient occupés par des prisonniers en punition : ils étaient quatre , au numéro 6 , qui sollicitaient , après huit jours de peine , leur mise en liberté : et leur délit était un léger manquement à la disci-
(1) Duchâtelet , celm des complices de Cartouche qui dénonça ce voleur fameux , vécut pendant quarante-trois ans dans un de ces cachots. — Avant la révolution . chaque cachot avait quatre chaînes auxquelles étaient attachés ceux qu'on renfermait dans ces espèces de tombeaux. Vers 1789 , un nommé Isidore, menuisier, fut trouvé dans un de ces cachots. 11 y vivait depuis quatorze ans, et jouissait d'une santé parjaile. C'était un voleur de profession , que Sartine, alors lieutenant de police , avait ainsi fait enterrer vivant, parce qu'tsidoie l'avait menacé de le tuer.
pline intérieure! Ces jeunes détenus, qui formulaient au gardien présent leur demande avec gaîté, couchaient depuis huit jours sur une paille que le poids de leur corps avait réduite à des parcelles! —L'insouciance de la vie est pénible à voir ; celle de la liberté est affreuse 1
Une compagnie de vétérans , logée dans les bâtimens dépendant de la prison , sert à y maintenir l'ordre.
Celte prison était instituée pour contenir quatre cents prisonniers ; sa population moyenne était, en 1847, d'environ huit cents, et au dessus de mille en i 818. Elle était revenue au chiffre flottant de cinq à six cents.
On avait établi , dans l'intérieur , un appareil pour le traitement des maladies de la peau par les fumigations sulfureuses. Le nombre des prisonniers malades traités dans les infirmeries formait le dixième de la population.
11 y avait autrefois un lieu particulier pour les mouchards, dits observateurs : dans une révolte qui eut lieu en 1774, un de ces observateurs fut crucifié.
C'est de cette maison de force que partait la chaîne dos individus condamnés aux galères : horrible tableau qui faisait frémir toute âme sensible , et accusait hautement les vices des institutions de la société. On rapportera ici ce ([uo M. Saint-Edmo a dit de cette chaîne dans le Dictionnaire de la P en alite.
« Le jour de ce départ, après un premier appel, les gardiens s^endi. manchentj les travaux sont suspendus , la garde est doublée, tous les prisonniers sont renfermés dans leurs cabanons ^ les cours sont désertes, et le silence règne dans toute la prison.
» Vers onze heures , il est interrompu par Pouverture de la grille qui donne sur la grande cour , et par l'arrivée de lourdes charrettes où sont les fers.
)) Viennent ensuite le capitaine de la chaîne, ses trois lieutenans, une louzaine de sbires armés de bâtons et de sabres, des officiers de paix et an grand nombre d'agens de police.
» Aussitôt, et tandis que les gardes traînent et préparent les longues chaînes sur le pavé retentissant , la cloche sinistre se fait entendre , les condamnés arrivent à la file , et sont remis à leurs nouveaux gardiens , qui d'abord les font asseoir à terre , alignés vingt-six par vingt-six.
» Midi sonne : des sbires , la tête et les bras nus , rangent une chaîne derrière chaque cordon futur ^ et le ferrage commence. Un énorme collier de fer attaché aux branches de la chaîne pesante est posé sur le front du forçat comme la couronne du malheur ; et lorsqu'on est assuré que sa tète ne peut passer à travers, le carcan s'ouvre, embrasse étroite-
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ment smi cqq, s'arr(^le sur une euclumc que les cyclopcs appuient contre le dos du patient immobile ,
> Et leurs énormes bras lèvent de lourds marteaux, » Qui rompent à grand bruit et rivent les anneaux.
» Les condamnés ferrés se lèvent à un signe de leurs chefs , sont alignés sur plusieurs rangs, et le concierge, l'é/a^maj or, les agens de police, procèdent à l'appel ainsi qu'à la revue. Ces derniers jettent sur chaque galérien un regard scrutateur , afin de le reconnaître un jour si , s' échappant du bagne, il revenait à Paris, comme cela arrive assez souvent.
» Quand la revue est terminée , on ordonne à ces malheureux de se déshabiller jusques et y compris la chemise, pour revêtir les habits du voyage. Les voici nus... leur chaîne est leur seul vêtement.
» Enfin les condamnés sont couverts de leurs habits de toile à la serpillière , placée seule entre leur corps et cette chaîne , qui pèse vingtcinq livres sur chacun d'eux ; alors le ciseau du barbier coupe leurs cheveux de façon que leur tète paraisse sillonnée.
» On leur sert sur le pavé leur maigre repas , tandis que les gardes vont prendre le leur 5 et ensuite chaque cordon se promène dans la cour, ou va s'asseoir sur les bancs qui l'environnent, ou se presse autour des barreaux de l'avide cantinier. Ceux qui ont quelque argent boivent, avec un vin frelaté , l'oubli passager de leurs maux. La plupart gardent un profond silence ; quelques-uns pleurent , d'autres s'enivrent , chantent, dansent, se querellent ensuite , et finissent par se battre.
^ Oui, l'on voit des forçats, l'un sur l'autre actaarnés , » Se battre avec les fers dont ils sont enchaînés.
» Mais bientôt les sbires paraissent , et une grêle de coups de cannes tombe au hasard sur les épaules du tapageur et de l'homme paisible : tel est le prélude des orages qu'ils essuieront pendant la route.
» Le lendemain dès le lever du jour, et après une nuit passée sur la pierre que recouvre un peu de paille, ces malheureux sont placés, les jambes pendantes, sur de longs chariots découverts. La grille s'ouvre, et, sous l'escorte de leurs gardes et de la gendarmerie , ils partent ainsi pour Toulon, Rochefort, Lorient ou Brest.
La dernière chaîne qui est partie de Bicètvc s'est .mise en route le 3 octobre 1835, par le temps le plus affreux. Elle se formait de cent
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soixante-douze condamnés. Aucun étranger n'avait été admis à l'opération du ferrage.
» On assure que cette fois les patiens n'ont fait entendre ni chants indécens ni même un seul cri de douleur. Un morne repentir était empreint sur toutes les figures ; on a vu les yeux de plusieurs d'entre eux remplis de larmes... La plupart de ces malheureux n'ont point dépassé l'âge de vingt à trente ans... Les forçats accouplés doux à deux , le long de chaque chaîne, ont été conduits à la chapelle. Le vénérable abbé Montés leur a fait une allocution... Vingt-cinq gendarmes à cheval les escortaient , et une trentaine do gardes à pied , armés de leur fusil et baïonnette, suivaient les voitures. »
Quand un débat , une rixe s'élèvent parmi les prisonniers de Bicètre , le concierge devient leur juge de paix ; il décide, sur le rapport des gardiens, la plainte des contendans cl la déclaration des témoins. Mais le |uge de paix se change souvent en juge criminel , et le cachot s'ouvre à l'instant pour le prisonnier soumis à son code pénal. En cas d'appel, ou lorsqu'il s'agit d'une cause grave , le maire de Gentilly intervient aussitôt , et quelquefois l'affaire est rapportée au chef de la police , qui prononce en dernier ressort.
Dans cette demeure effroyable , il régne une frénésie aussi honteuse que déplorable. La surveillance, les cachots, ne peuvent la réprimer dans un grand nombre des misérables qui s'y livrent sans crainte comme sans remords, et provoquent avec audace les carreaux célestes qui détruisirent Sodôme. Nel loro infâme smarrimento , Cupido è cambiato in Venere.
C'est à Bicêtre que mourut, au mois de juin 4812, Hervagot, fils d'un tailleur de Saint-Lô, qui, pendant plusieurs années , voulut se faire passer pour le fils de Louis XVL
Depuis 1801 jusqu'à 1813, et particulièrement en 1806, plusieurs tentatives d'évasion eurent lieu. A la dernière, quelques prisonniers montèrent sur les toits de la maison ; d'autres parvinrent jusqu'à gagner les champs ; l'un d'eux se sauva, un autre fut tué, et tout le reste, poursuivi par la garde , les porte - clés , les paysans , fut ressaisi en moins d'une heure. Un prisonnier d'État, D***, était encore assis sur le toit d'un bâtiment à cinq étages, et criait qu'il se rendait à des soldats qui le couchaient en joue du côté de l'église ; le curé de Bicêtre , se trouvant auprès d'eux, s'écriait aussi : Ne tirez pas, il se rend! Les soldats baissent leurs armes; mais aussitôt un féroce guichetier se glisse derrière le malheureux, et d'un coup de pied dans les reins le précipite du haut du toit en bas, où son sang et »a cervelle rejaillirent sur le pavé. Tous les coupables furent enchaînés et jetés dans les cachots.
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Un autre prisonnier d'état, B.., était malade dans son cabanon, et n'avait aucunement participé à cette vaine tentative. On l'accusa d'avoir trempé dans la précédente; il fut arraché de son lit , frappé dans l'estomac, et à plusieurs reprises , avec la pointe d'une barre de fer qui sert à sonder les barreaux : il en mourut le troisième jour.
Dans une semblable circonstance , lorsque d'autres prévenus d'évasion étaient plongés dans les cachots, les fers aux mains, et tellement serrés que la chair rebroussait sur les menottes , des gardiens descendirent pendant la nuit dans ces sombres abîmes , munis de torches , armés de sondes, de nerfs de bœuf et de leurs paquets de clés ; ils tombèrent à grands coups sur ces hommes sans défense, avec ces instrumens de torture, et se relayèrent tour à tour durant cinq heures.
Quand les détenus se promenaient dans la première cour , quelquefois, par un temps de pluie, ils cherchaient un abri sousPauvent des guichets, et ces mêmes gardiens les en chassaient avec des fouets de poste pour les forcer à fairele manège (1).
On a vu des vieillards, le front chauve, la tête nue , chanceler et tomber sous les coups de ces furies à visage d'homme. Un détenu avait-il commis une faute, ils le traduisaient au greffe, et sur leur rapport, le concierge disait toujours : au cachot.
Un ancien capitaine de navire , âgé de soixante-seize ans , était détenu à Bicêtre par mesure de haute police. Une altercation avec le concierge le fit mettre au cachot dans le fort de l'hiver : le lendemain il eut les pieds gelés. On le transporta au greffe; ses jambes étaient devenues d'une énorme grosseur : la chaleur du poêle , près duquel on l'avait mis , fit dilater la peau, qui creva, et plus d'une pinte d'eau inonda le plancher. Plusieurs autres détenus eurent aussi les pieds gelés, et à tel point qu'ils se détachèrent à l'infirmerie , et restèrent dans les mains du chirurgien qui les pansait.
Dansune visite qu'un chef delà police vint faire à Bicètre, un suspect (2) le pria de lui accorder sa liberté. Pour quelle cause es-tu ici? lui demanda ce chef. — J'y suis à propos de bottes. L'interrogateur jette un
(1) Comme cette cour n'était point assez vaste pour que les prisonniers pussent aller et venir en droite ligne, ils étaient obligés de décrire un cercle, en faisant eu ([li'ils appelaient le manège.
(2) On donne cette qualification à des gens soupçonnés dé crimes et que la police fait renfermer pour des motifs connus d'elle seule > en général , ce sont des Toieurs adroits.