HOSPICE
Cet hospice est destiné aux infirmes de tous les âges, mais pauvres; aux vieillards qui n'ont pas de moyens d'existence , et aux aliénés dont les parens ne sont pas assez aisés pour payer une pension de 660 francs {minimum) à Charenton, ou de 6^,000 fr. chez M. Esquirol.
On trouve dans les Rapports au conseil général des hospices et dans les Comptes rendus par la commission administrative une partie des détails qu'on va lire.
En 1801 , au moment où l'on a institué l'administration générale des hospices, Bicêtre contenait des valides, des aveugles, des paralytiques, des épileptiques , des gâteux ^ des vénériens, des scrofuleux, des incurables et des fous, hommes, femmes, enfans ; les sexes, les âges, les infirmités y étaient confondus.
Il y avait alors quinze cent cinq lits, dans lesquels les malades cou-
chaient seuls, deux cent soixante-deux où ils couchaient deux, cent quarante-quatre à double cloison, qui séparait les pauvres couchés ensemble j cent soixante-douze lits à seul, scellés dans le mur; cent vingt-six lits appelés auges, jiour les gâteux, et trente-huit lits de sangle placés au besoin dans les dortoirs. On avait donc obtenu déjà une amélioration des lits à quatre. Les lits à huit n'existaient plus depuis la révolution.
Depuis 1803, de nombreux et utiles changemens ont été opérés dans ce vaste établissement ; des constructions , des réparations , des agrandissemens , des plantations d'arbres y ont été exécutés, des mesures de propreté relatives aux salles et aux individus, un accroissement et une amélioration de nourriture ont beaucoup tempéré le malaise des malades
Dans cette maison , il n'y a que la caducité et l'infirmité que sou vnt oisives. En 1813, le nombre des travailleurs s'élevait à six cent quatrevingts ; cinq cent cinquante-six étaient pris parmi les indigens ordinaires, «t cent vingt-quatre parmi les fous et les épileptiques. Quatre-vingt-neuf de ces travailleurs servent dans les salles , au chantier, au cimetière , à la pharmacie, au balayage des cours, etc., et cinquante-cinq sont journellement et successivement occupés au grand puits.
En 1801 , la population de l'hospice était de trois mille individus, et en 1814, de deux mille cinq cents. Chaque infirmité a ses salles, et chaque malade a son lit.
Cet hospice n'a plus de femmes depuis 1801, bien que Dulaure ait oru qu'il y en existait encore en 1822, qu'il ait cité leur nombre et indiqué le genre de travail de quelques-unes des alimèes . Les vieillards et les enfans au dessus de seize ans y sont seuls admis.
On l'a partagé en cinq divisions. La première division comprend les vieillards valides, au nombre d'environ cinq cents, dont cent vingt au dessous de soixante-dix ans , et les trois cent quatre-vingts autres au dessus. Dans cette division comme dans les autres , les servans sont dans le rapport de un pour quinze vieillards valides ou malades.
La deuxième est occupée par V infirmerie générale (l), où l'on reçoit annuellement environ deux cents malades. Le chirurgien en chef est M. Malgaigne.
(1) Cette infirmerie occupe le bâtiment qui sépare la deuxième cour de la troisième. Ce bâtiment a été construit en 1832. 11 est à trois étages , chaque étage ayant une salle de cinquante lits en fer, et une salle de quinze lits de convalescens. La pharmacie , tenue par M. Potier, est au rez-de-chaussée. Ces salles sont aussi bien entretenues que celles de l'Hôtel-Dieu.
La troisième renferme à peu près cinq cents vieillards valides , dans les mêmes proportions que ceux de la première.
La quatrième, dite la grande infirmerie , est formée de sept cents vieillards en proie à des infirmités de toute espèce.
La cinquième est consacrée aux aliénés j leur nombre s'élève annuellement à huit cents. On reviendra sur ce qui concerne cette division après avoir dit un mot de la population de cet hospice et de l'état des vieillards qui l'habitent.
La iiourriture y est suffisamment abondante et saine ; le coucher y est boU;, blanc et chaud ; la propreté y est parfaitement entretenue 3 enfin les vieillards y sont traités avec bienveillance et avec des égards et des soins multipliés. Quelques-uns de ces vieillards sont là en attendant que leur tour soit arrivé d'entrer à l'hospice de Mont-Rouge , dit de Larochefoucauld ; ceux-là paient la pension qu'on exigerait d'eux à Mont- Rouge.
On a vu que la population des cinq divisions donnait un total d'environ deux mille sept cents ; mais si l'on faisait rentrer les hommes en congé et ceux en pensum, eeéte population s'élèverait à trois mille cent.
Par hommes m congé , on entend les individus qui rentrent momentanément dans leur famille, et par hommes en pension^ ceux qui vivent également dans leur famille, à laquelle on accorde, à cause de son peu d'aisance, on secours ou pension de 120 francs.
Pendant onze ans, du 1" janvier 1804 au 31 décembre 1814, il est entré, dans les cinq divisions, environ vingt-deux mille individus, dont deux miiifc étva. cents aux aliénés
Il faut remarquer qu'il a existé , parmi les vieillards , beaucoup d'octogénaires, et que dans chacune de ces onze années on en a compté au moins cent soixante-trois et au plus cent quatre-vingt-treize.
Il faut revenir aux observations relatives à la cinquième division.
Objet d'une pitié toute spéciale , d'une curiosité difficile à satisfaire, les aliénés se trouvent maintenant dans une condition incontestablement meilleure que celle dans laquelle on les a vus jusqu'à ce jour. Soumis à un traitement moral qui exclut la rigueur, il en est très peu, sur les huit cents, qui commandent la sévérité dont il faut quelquefois user envers eux : quelques uns seulement sont maintenus^ c'est-à-dire dans un état de gêne qui les empêche , soit de voler, soit de frapper.
La population constante de cette division, on l'a dit, est d'environ huit cents ; le nombre des entrans , chaque année , est de trois cents • on est donc parvenu à obtenir d'heureux résultats puisque la majorité y est à peu près , année commune, d'un sur huit. On croit qu'ils sont dus, partie
au traitement adopté ^ partie aux modifications qu'on a fait subir aux localités.
Il ne reste plus rien des anciens bàtimens. On a construit , il y a quelques années, plusieurs bàlimens; un, entr'autres, à double corps de cellules (1), sur le plan de celui qui a été bâti en 1821 , dans la troisième cour, à gauche.
Cette dernière cour a sur ses deux ailes un bâtiment à un étage , supporté par vingt-deux colonnes en pierre , offrant , devant les onze cellules du rez-de-chaussée, un corridoc à jour , couvert, de la largeur de cinq pieds et demi : cet étage , de chaque côté , avec ses deux pavillons , forme un dortoir contenant vingt lits en fer. Quant aux cellules , elles ont dix pieds carrés, ce qui donne le double des anciennes. Ce bâtiment a coûté 108,000 francs et non 400,000, comme quelques auteurs Pont avancé. Les anciennes loges, ces trous humides et étroits ont disparu : leur nombre était de trois cent quarante-neuf.
Sur le devant de cette même cour , et avant d'y pénétrer , est un bâtiment à deux étages , divisé en six salles. Le rez-de-chaussée est occupé , à gauche, par les entrans de la division , et à droite par les bains et les douches, employées maintenant comme moyen de correction . L'infirmerie de la division est placée au premier étage ; cette infirmerie reçoit annuellement deux cent cinquante malades.
La cour , qui fait face à l'entrée de ce bâtiment , est vaste et bien disposée; on la nomme cour des traitemens . A gauche de cette cour, près de la porte d'entrée, est la salle des convalescens.
En sortant, à gauche de cette dernière porte, est l'entrée de la conr des incurables. A l'est est un bâtiment de nouvelle construction où sont, au rez-de-chaussée , la salle des gâteux . parfaitement entendue ; au premier et au second , des dortoirs et une infirmerie.
A l'extrémité et dans l'angle S. de cette cour sont le promenoir et le bâtiment neuf des fous furieux et incurables.
Entre cette cour et la nouvelle cour des colonnes sont le chauffoir et la promenade des gâteux : ces malades, qui ne laissent aucun espoir à l'art, forment un huitième de la population de la division.' Un des malheureux habitans de ce chauffoir épouvantable frappe surtout le visiteur.
(1) Cette nouvelle construction , élevée sur les côtés latéraux de la cour dite nou telle cour (les colonnes, au sud-est et au nord-ouest, présente, sousun double péristyle à colonnes, vingt cellules, dix à droite . dix à gauche de la cour, formant Un simple rez-de-chaussée; derrière ces cellules règne un corridor servant de chauffoir.
BIC^TRE. ill
Vêtu d'une veste et d'un jupon de grosse toile écnie , la veste à manches fermées du bas; avant pour chaussure des chaussettes de laine et des sabots ; la tête nue et quasi rasée ; accroupi sur un petit banc de bois de huit pouces de hauteur , dans l'angle que forme le mur et le poêle en fonte de la salle ; les yeux grands, les traits réguliers , il jette autour de lui des regards doux , mais sans autre expression ; il ne répond aux questions qu'on lui adresse qiie par un mouvement de lèvres qui ne saurait formuler une pensée , et que n"'accompagne aucun son. On ne lui donne pas plus de trente-trois ans. D'abord placé à Charenton , puis à Bicêtre , il fut conduit à Rotien ,. ensuite ramené à Bicêtre. Une circonstance fort extraordinaire se rattache à ce dernier transfert. Pendant ce voyage, qui eut lieu depuis la révolution de 1830 , ses yeux se portèrent sur des drapeaux tricolores : la vue de ces couleurs patriotiques lui causa une émotion si vive qu'il reprit sur-le-champ l'usage de sa raison , et que pendant quinze jours on le crut rendu à la santé. Ces quinze jours écoulés , il retomba dans son anéantissement, à ce point, que la vue de sa femme ne lui fit pas éprouver la plus légère émotion, qu'il ne la reconnut point , et qu'il ne proféra pas une seule parole devant elle. Cet infortuné se nomme Baulhier, avocat de grande espérance, celui qui, le premier, défendit le célèbre Maubreuil .
Cette division des aliénés, où toutes les cures possibles doivent s'opérer, grâce aux soins nombreux , aux attentions calculées dont on entoure les malades , et surtout à l'action d'un traitement que l'humanité et la science doivent se hâter d'avouer ; cette division est confiée à M. le doc leur Ferrus , dont Ite nom seul deviendra usn éloge , dont la mémoire sera vénérée par les familles de ces infortunés , qu'il est plus que tout autre capable de ramener à une existence qu'ils ont cessé de connaître. M. Ferrus a visité les établisseniens du même genre que possède l'Angleterre ; il a vu les nôtres , et des différens systèmes de traitement qu'il a pu apprécier, il s'en est créé un digne du but élevé qu'il se propose d'atteindre. À M. Ferrus est adjoint M. Lélut , médecin plein de zèle et de science, et entièrement livré aux soins de santé qu'exige cette division particulière de l'hospice le plus vaste qui" nous possédions.
Cette division renferme-t-elle quelque individu dans le cas où s'est trouvé l'abbé Fournier? on ne le croit pas. Voici ce qu'on lit dans la Biographie des grands hommes vivansj de Michaud : u Arrêté en 1801 , par ordre du préfet de police Dubois , il fut enfermé à Bicêtre . tondu et confiné dans un cabanon parmi les fous les plus maniaques. Ses amis ayant découvert le lieu de sa détention et commençant à solliciter pour lui , le préfet de police le fit. au bout de dix jours , transférer à la cita-
1 1 2 PARIS PITTORESQUK.
délie de Turin. Le cardinal ïesch obtint son élargissement en ï804 . et remmena à Lyon , où l'abbé Fournier recommença ses prédications. Peu de temps après , son protecteur le fit nommer chapelain de l'empereur
Napoléon ; en 1806, il fut nommé évêque de Montpellier » Il
paraît que le délit de cet évêque était d'avoir, dan§ un de ses sermons, fait une allusion à la mort de Louis XVL M. de Beausset dit à ce sujet dans un de ses mémoires : <( J'ai souvent entendu Napoléon regretter de s'être trop laissé aller aux impressions de la police , et d'avoir maltraité un prélat aussi recommandable. »
Dulaure a consigné , dans son Histoire de Paris (tome t, page 504 ), l'anecdote suivante.
(( On raconte qu'en 1777 la duchesse d'Anville, passionnée pour la loterie , rêva qu'un fou était seul propre à deviner les numéros qui devaient sortir au prochain tirage. Elle va à Bicétre . demande un fou avec qui elle puisse causer sans danger. Le fou arrive ; elle lui expose l'objet de sa démarche. Celui-ci prend une plume , écrit les numéros, les présente à la duchesse. Apprenez-les par cœur j, lui dit-il; puis il divise le papier en trois parties, roule chacune d'elles; les avale, et ajoute: Madame y allez les prendre ; le tirage se fait demain^ je vous réponds que ces numéros sortiront j qu'ils vous feront un terne ^ mais je. ne réponds pas que ce soit un terne sec. »
On lit dans le Compte rendu ^ publié par M. Desportes, en 1826 : « Le conseil général (des hospices) est parvenu à se concerter avec M. le conseiller d'état, préfet de la Seine, pour la cession à l'hospice des bàtimens composant la prison de Bicétre , et il a pris, le 30 juin 1824 . une délibération dont toutes les parties ont été consenties par le-conseil municipal de la ville de Paris. Ainsi les hommes aliénés pourront jouir bientôt de tous les locaux et de tout l'espace qui leur manquent , et , dans leur convalescence ou leurs momens lucides , ils n'auront plus la douleur de se trouver, pour ainsi dire , sous le même toit , avec des hommes flétris par des condamnations. Déjà l'hospice vient d'être remis en possession d'un emplacement sur lequel on avait le projet d'élever une entrée particulière à la prison : cet emplacement, qui vient d'être réuni au promenoir des imbécilles, leur permet d'y prendre de l'exercice sans se heurter comme auparavant. » En 1825 , le conseil des prisons j présidé par le duc d'Angouléme, dauphin , avait également décidé que Bicétre cesserait d'être un lieu de détention, et ne servirait plus que d'hospice. C'est à la suite de ces délibérations et de ces décisions qu'on a fait meltre cette inscription sur l'entrée principale de Bicétre : Hospice de la vieillesse (Hommes), et que, plus tard, la prison a été supprimée, et qu'on a pu se livrer enlin aux amé-
liorations phil.inlhiDpifjues qu'on se proposait d'introduire dans cet établissement de haute bienfaisance publique.
Depuis la translation des prisonniers dans les bàtimens de la rue de la Roquette, en 4836, Bicêtre n'a plus été en effet qu'un hospice.
• Cette maison était administrée par deux autorités distinctes , la préfecture de police et la préfecture de la Seine.
Le première, très active , avait sous sa direction tout ce qui tient à la sûreté : le greffe , la conciergerie , les guichetiers , etc.
Les autorités principales de l'hospice sont M. le comte de Kergorlay, membre du conseil-général des hospices, ayant la surveillance supérieure, M. Battelle, membre de la commission administrative des hospices, chargé de la surveillance spéciale, M, Mallou , directeur de l'hospice , M. Chailliaur, économe.
Tous les changemens heureux qui se sont faits et se font encore chaque jour dans cet hospice ; le bien-être des \Tieillards et des aliénés dans tout ce qui peut se rapporter à leur santé et à la prolongation de leur existence ; enfin tout ce qu'on peut y remarquer de vraiment utile est dû à la bienveillance désintéressée de RLVL de Rergolay et Battelle, et à la direction parfaitement entendue de M. Mallon.
Le 3 septembre 1792, et à cause de sa prison, Bicêtre a été compris dans les massacres de cette époque sanglante : la mort y plana pendant trois jours et trois nuits. Une troupe d'assassins, armés de sabres, de piques , de massues , de coutelas . de fusils , tramant de l'artillerie à leur suite, se présentèrent devant cette maison. Le concierge voulut résister : il avait fait braquer contre eux deux pièces de canon ; au moment d'y mettre le feu il reçut le coup mortel (1). « Les prisonniers, conduits par leurs gardiens , défendirent leur vie , leurs cachots et leurs chaînes, comme de généreux citoyens défendraient leur patrie et leur liberté. On vit des
(t) Prud'homme, dans ses iîei'oi«f«o/w de Paris ( pages 429-430), rend compte de cet événement de la manière suivante :
« Lundi , vers les trois heures , on se transporta d'abord à Bicêtre avec sept pièces de canon , parce que le bruit courait qn'il y avait des armes ; ce qui ne se vérifia point. A la présence du peuple , les gardes du château commencèrent par coucher en joue l'économe , chargé depuis long-temps des malédictions de la partie saine des liabitans ; puis on procéda à l'apurement de cette maison de force , avec le même ordre qu'on avait obscné dans celles de Paris ; on y trouva une fabrique de faux assignats;