‹ Paris pittoresqueChapitre 43 sur 104 · TU.ME I · texte numérisé non relu

TU.ME I

146 * l'A IMS IMITORKSOL'i;.

ceauv «lo s('nlp(iir<' luodernc. Neuf «les sladics exposées récemment nu Louvre sonJ déjà posées sur les socles des douze anciennes qui l)ordaienl le parterre. Elles sont dans l'ordre suivant : en face du château^ toujours (le droite à gauche, et après les trois socles qui sont encore à attendre, ou trouve d'abord le beau Spartacus de M. Foyatier; puis le Laboureur sur le tombeau des héros, par Leniaire ; ensuite Cincinnatus, pr Foyatier ; la quatrième statue est celle de Phidias , par Pradier, et la ciiujuièmc, Périclès, par Debav. Toutes ces statues modernes sont eu marbre.

Dans l'allée latérale droite sont un Apollon Pythieu , et Hercule avec le Bucentaure, également en marbre. L'allée latérale gauche contient une c<q)ie du Prométhée . en marbre , et une autre également en marbre , du Gladiateur mourant, exécutée par Cortot.

Autour du grand bassin rond du parterre sont toujours les six pièces qui le décoraient autrefois . à la droite, Daphné changée eu laurier : à la gauche , Atlas métamorphosé en rocher. Ces deux stalu«;s sont colossales. Filles sont suivies; à droite, par l'enlèvement de Cybéle , de Reguaudin ; à gauche, par l'enlèvement d'Orithie (I). Après ces groupes, vieuneul les chefs-d'œuvre de Lepaulre : Lucrèce, à droite , et à gauche , Enée emportant son père et ses dieux.

L'allé(^qui sépare ie parterre du couvert est encore décorée, de droite, à gauche . d'une Diane chasseresse . en marbre ; de deux grands vases, et d'une Flore colossale, que d'autres disent être Gljcère, la maîtresse d'AIcibiade. De l'autre côté de la grande avenue sont un empereur romain , par Théaudon (2) ; puis deux grands vases , et enfin une copie de l'Hercule Farnèse, par Comino.

Telles sont les statues, tels sont les groupes et les vases qui ornent aujourd'hui le parterre du jardin des Tuileries ; ce sont généralement des pièces précieuses , regardées comme les chefs-d'œuvre des sculpteurs célèbres au ciseau desquels on les doit.

Il nous reste à faire connaître celles qui décorent et embellissent les

(1) Gc groupe. (|U(; les connaisseurs estiment beaucoup, iul commence pju- G. Marty. et terminé par l'iamand.

(2) Toutes les descriptions des statues qui ornent ie jardin des Tuileries font de cet empereur romain un Jules-César ; mais lien n indique que ce soit ce grand homme que Théaudon ait voulu reproduire, car les traits cai-actérisés de Jules sont connu? de toul le monde : on siù[ qu'il avait eu do bonne heure le front cliaave. vL que sou nez lilaiî d une ioiv.iii ur di-iuoiiiic

JARDIN i)i:s Tni.i:«ri;s. 147

autres parties de ce vaste jardiu , cl nous conliiiueroiis à y procéder par ordre.

En entraut dans le couvert du bois, on y trouve, parallèlement h la grande allée , et de chaque côté , trois salles de verdure , dont la première, forme un carré long terminé par une demi-lune , et orne de platcshandes garnies de fleurs; les deux autres présentent deux enclos ov;dps couverts de gazon. La première de ces salles, à droite , est terminée par une balustrade massive , à peu près semi-circulaire , décorée de sphynx . dans laquelle s'élève , sur un pavé de marbre blanc , un Apollon Monela , par Lepautre (l). Dans la seconde salle, du même côté, est un groupe représentant Castor et Pollux, par Coustou jeune et Lepautre; et dans la salle suivante, se trouve un Centaure portant un Amour. A gauche, la première salle est ornée d'un Faune ou Berger portant son chevreau, dans la seconde est un groupe représentant Bacchus et Hercule jeune . et, dans la troisième, un autre groupe figurant deux lutteurs, par Mangin. Enfin , dans l'angle sud-ouest de cette partie du couvert . se trouve encore un sanglier blessé , qu'on croit être celui tué par 3Iéléagre Les statues qui décorent ces six salles ainsi que l'angle du couvert, sont toutes remplies de grâce : on les admire pour leurs formes s vel tes et leur légèreté; elles sont très-estimées.

Depuis peu on a placé dans l'allée dite des orangers, et entre deux vases, un Hercule tenant son fils Télèphe, en bronze, et un beau Méléagre, en marbre blanc, se faisant face aux deux extrémités de cette allée.

La terrasse des Feuillans ne porte aucune statue. Celle du bord de l'eau était naguère décorée des cinq beaux vases et des cinq statues qui se trouvent aujourd'hui dans le parterre du château. ïl ne reste plus de ce côté qu'une copie de l'Ariane endormie dans l'ile de Naxos, que l'on voit dans une niche pratiquée sous l'escalier du milieu de cette terrasse.

Au bout du couvert et autour du bassin octogone sont adossées au bois dix statues ou thermes , savoir : à droite de la graude avenue .

(1) Eu oulr«; des statues ([ni sont eucoie dans celte ^alle cl dans colle qui y cones- |)ond , on vomarquait , dans celle de dioitc , Atalanle cl Ilippomène se disputant le |)rix de la course, morceaux précieux ; et dans celle di' ganelie , Apollon poursuirant Daphné. Ces quatre pièces ont été transportées, en 1833, au parterre entouré de tossés (jardin privi') qui touclu! an palais. Cette nouvelle disposition enlève une partie de leur mérite à rA|)>iilon Moiiela cl au Faune. les([ucls élaicul mis pour 4»«islei à ces courses.

l i<S l'AKIS IMTTOUKSOrr.

Auuibal complaiil les aiui«;aux des ( hcvaliers qui pérircnl à la balaillc (le Cannes, par Sébastien Slode/ ; Phiver e( l'automne (thermes), puis une Vestale copiée; de Tanlique . et que l'on regarde comme le chefd'œuvre de Legros. A gauche. Scipion l'Africain, par Coustou l'aîné; l'été et le printemps 'thermes ), Agrippine, Sylène et Bacchus . ouvrages estimés, surtout rAyri[)[Mne, dont les draperies sont d'un fini admirable.

Du côté dit du Pont-tournant, autour du bassin, sont encore quatre groupes représentant le Tibre, par Vau-Glève ; la Seine et la Marne , par Coust(m l'aîné; le Nil. d'après l'antique, par Bourdie ; la Loire et le Loiret, par le même.

Sur le fer-à-cheval des terrasses sont les neuf Muses et Apollon , cinq de chaque côté ; et au dessus des jambages de la porte occidentale , dite du Pont-tournant, s'élèvent deux chevaux, dont l'un porte un Mercure, et l'autre une Renommée , par Coysevox, Dans le même alignement et aux deux extrémités des terrasses, on a placé, il ;y a quelques années, deux beaux lions en marbre blanc veiné, par Bosio.

Indépendamment des riches produits de l'art du statuaire, le jardin des Tuileries renferme encore , à l'extrémité du bord de l'eau , un joli kioske , que Napoléon fit construire lors de la naissance de son fils, et qui sert aujourd'hui de laiterie et de café. Dans l'allée des orangers est encore un casino, adossé contre le mur de soutènement de la terrasse des Feuillans. où les promeneurs vont se rafraîchir. Il y a encore, dans les allées du couvert de droite, trois cabinets de lecture des journaux. Enfin on voit, dans l'allée des orangers, quelques boutiques ambulantes où l'on vend des joujoux d'enfans et des gâteaux.

Après cette longue description du jardin et de ses mouumens, dans laquelle nous aimons à croire que nos lecteurs ne trouveront rien d'oiseux, il nous reste encore à faire connaître l'usage auquel ce jardin est habituellement destiné, ainsi que les événemens historiques dont il a été le théâtre.

Avant la révolution , ce jardin n'était guère ouvert qu'à l'aristocratie ^ car les bourgeois ne pouvaient y entrer, aux heures de la promenade , sans avoir une èpée. une bourse ou un crapaud (petite bourse dans laquelle on enfermait les cheveux); ni les soldats, ni les gens du peuple n'y étaient admis, si ce n'est le jour de la fête de Saint-Louis. Cependant, lorsque le château n'était pas habité, ou permettait de le traverser, à certaines heures, avec des paquets.

La révolution ayant rendu au peuple et à l'habit militaire le rang qui leur était dû, les portes de ce jardin furent ouvertes indistinctement à tous les riîov'ns. ri il prit le nom de .lanlin nationcl. Depuis ïors les

,IAF(I)l>- mes TirLKKÏES. 11!)

souverains (|ui onl halnU' le château en sont revenus à peu près au même point (lue sous l'ancien régime; et les factionnaires qui stationnent aujourd'hui aux grilles en refusent l'entrée auv hommes du peuple en veste et en casquette : cette consigne est rigoureusement observée.

Le jardin des Tuileries est donc le rendez-vous de ce qu'on appelle les gens comme il faut, le beau monde. Anciennement les rois y donnaient tous les ans, le soir de la fête de Saint-Louis, un concert public. Dans les premiers temps du consulat , des musiques militaires y exécutaient tous les soirs, avant la retraite, des concerts qui duraient deux heures. Ce jardin a été, lui aussi, sujet aux caprices de la mode, qui tantôt poussait les promeneurs d'un côté, tantôt les rejetait de l'autre. Maintenant c'est plutôt la saison que le caprice qui détermine les lieux où Ton doit aller prendre le soleil ou le frais ; les allées et les couverts, où fourmillent les promeneurs qui , pendant l'été , cherchent l'ombre , sont abandonnés dans la saison où l'on aime à profiter des faibles rayons du soleil : c'est alors sur la terrasse du bord de l'eau , dans le parterre , et principalement dans la grande esplanade, appelée allée des orangers, que la foule se porte. Pendant les beaux jours d'hiver, cette esplanade offre vraiment un coup d'oeil attrayant. Dans l'été, cette foule rentre sous les allées, où des milliers de chaises offrent aux promeneurs un lieu de repos des plus agréables, moyennant dix centimes. Pendant les soirées de cette saison, depuis l'aprés-diner jusqu'à l'heure de la retraite (elle se bat ordinairement de huit à neuf heures), la foule remplit de nouveau l'allée des orangers.

Il y a encore, dans l'enclos que fornie le fer-à-cheval des terrasses, une promenade appelée le Midi ou la Petite Provence, lieu de réunion, en hiver, des jeunes bonnes d'enfans. Au milieu de ces jeunes filles, on voit encore une foule d'invalides ou de vieillards, qui vont raconter leurs campagnes, en se réchauffant au soleil.

La police de ce jardin était faite autrefois par douze inspecteurs pris parmi d'anciens sous-officiers de la garde impériale, qui se conduisaient avec beaucoup de politesse. Supprimés sous la restauration, ces inspecteurs ont été rétablis en 1830. Leur fonction est de maintenir l'ordre dans cette promenade publique. Outre le corps-de-garde du Pont-tournant, plusieurs autres ont été établis récemment dans ce jardin , et une nouvelle décoration, qui se compose de plus de trente guérites, placées sur les terrasses et dans le jardin privé, pour veiller à la sûreté du roi-citoyen, orne maintenant le pourtour de cette promenade, autrefois si pacifique. Tous les soirs , lorsque le tambour a indiqué l'heure de

l.')0 1'.\KI^ pmOKKSOlt.

Ja rclrail»' . inililaircs ('( iiispcclcurs poussent U-s pronioinHirs vors les issues, qui se ferment immédiatement sur eux. A toutes les heures de la nuit, l'intérieur retentit à chaque instant du lugubre qui vive? des sentinelles et des patrouilles.

Comme les Champs-Elysées, ce jardin fut, de tout temps, destiné à des fêtes publiques, dans lesquelles on n'épargne rien pour que les illuminations qui décorent alors ses principales allées, en fassent un des magnifiques jardins des Mille et une Nuits.

Une de ces fêtes, celle donnée le 1" décembre 1783, fut attristée par un événement malheureux, qui porta l'effroi dans l'âme des spectateurs. Les physiciens Charles et Robert s'y élevèrent dans un ballon : l'un d'eux fut victime de cette expérience, qu'on regardait alors comme très-hardiej il tomba , et son corps se fracassa dans le jardin même. Tout le monde sait que les Tuileries avaient été dédaignées par Louis XIV, qui fixa sa résidence au château de Versailles, laissant celui de Paris à l'usage particulier du dauphin. Quand après les mémorables journées des 5 et 6 octobre 1789 , le peuple eut forcé Louis XVI à résider à Paris, le jardin des Tuileries devint le lieu du rassemblement journalier des patriotes, d'où ils faisaient entendre leurs applaudissemens toutes les fois que le roi faisait semblant de marcher avec l'opinion, ou leurs inspirations lorsqu'ils avaient des griefs contre le roi ou contre la reine.

Nous ne prétendons pas raconter ici tout ce qui s'est journellement passé dans le jardin des Tuileries durant le cours de notre longue révc lulion; mais nous ne pouvons pas nous dispenser de rappeler succintt. ment les principaux événemens politiques dont il a été le théâtre : le titre comme le but de cette publication nous font un devoir de passer en revue ces événemens.

Nous dirons donc qu'au mois de février 1790 le jardin fut envahi violemment par une émeute qu'occasiona le départ des tantes du roi. Le peuple y voyait le prélude à l'exécution du plan concerté par les aristocrates pour emmener le roi hors des frontières, et par conséquent la guerre civile et la guerre étrangère. L'assemblée nationale fut saisie de ce départ . et la discussion se termina par un ordre du jour motivé sur ce qu'il n'était pas de la dignité d'un corps constituant de s'occuper de l'endroit où deux vieilles femmes iraient entendre la messe.

Au mois d'avril suivant , un autre rassemblement inonda ce même jardin : il s'agissait d'empêcher LouisXVI d'aller à Saint-Cloud. d'où le peuple pensait qu'il chercherait à s'évader de la France, ou bien à s'éloigner de la capitale , afin d'intriguer plus aisément avec les contre-révolutionnaires •lu dehors. Cette émeute effraya la cour, qui se résigna à rester à Paris.

IVKDIV DF.S rriLEniES. lf)l

Le 20 juin 171)1 , Louis XVI a^ant enfin trouvé l'occasion de s'enfuir, futbientôt arrêté et ramené à Paris, au milieu de plus de dix mille gardes nationaux et d'un immense concours de peuple. Il rentra aux Tuileries par le Pont-tournant j les grilles du jardin furent aussitôt fermées sur lui, et l'entrée en fut interdite au public jusqu'au 25 juillet, jour où la constitution lui fut présentée. Cependant, dans l'intervalle, l'assemblée constituante déclara que la terrasse des Feuillans était nécessaire à ses communications , et se la réserva. Il y eut dès lors deux parties distinctes dans le jardin des Tuileries ; la terrasse , qu'on appela la Terre nationale, et le reste du jardin à l'usage du roi et de sa famille, qu'on désigna sous le nom de Terra de Coblentz. Comme aucun obstacle n'empêchait que les citoyens, dont cette terrasse était journellement encombrée, ne franchissent le mur qui les séparait de la terre de Coblentz . on eut l'idée de poser pour limites un ruban tricolore , que l'on tendit d'une extrémité à l'autre de la terrasse ; ce ruban , supporté par les arbres qui la bornaient du côté du jardin , fut comme une muraille de convention , que personne n'eut jamais l'idée d'escalader , tant était grand le respect des citoyens pour ces nobles couleurs nationales.

Le jour où ce cordon fut placé, Tex-conseiller d'Espréménil , qui, après avoir embrassé ardemment la cause du peuple, l'avait abandonnée, fut reconnu sur cette terrasse, maltraité et frappé : il ne dut probablement la vie qu'à quelques constituans qui le protégèrent.

Pendant la durée de l'arrestation de Louis XVI , la terrasse des Feuillans devint la tribune où des orateurs en plein vent allaient lire les milliers de pamphlets que le voyage de Varennes avait fait éclore contre la famille royale. Quand la consigne fut levée, ces orateurs se placèrent sous les fenêtres du roi et de la reine, pour lesquels ils ne trouvaient ni assez de mépris, ni assez d'injures « Si je jette les yeux sur cet affreux jardin, disait à cette époque la reine à Dumouriez, je n'y vois que des gens qui m'apostrophent grossièrement. Hier j'ai voulu respirer l'air, et aussitôt un canonnier m'a crié : Que f aurais de plaisir à voir ta tête au bout de ma baïonnette!... Ici c'est un homme, monté sur une chaise, lisant à haute voix des horreurs contre nous ; là , un militaire ou un abbé que l'on traîne au bassin, en l'accablant de coups et d'injures; d'autres jouent au ballon , ou se promènent tranquillement. Quel séjour! quel peuple! « En se plaignant ainsi, Marie- Antoi net le ne rélléchissait pas combien elle avait donné à ce peuple le droit de la hair et de la regarder comme sa plus grande ennemie.

Le jour où la constitution fut présentée à l'acceptation de Louis X\I , les portes du jardin furent ouvertes; et. quelques jours npn'S . il y eut

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une graudc foie, pour l;»(|uoll(' co jardin lui illuminé avec des bougies Le peuple n'en reslait pas moins dans l'intime persuasion que Louis XVI cherchait à trahir la cause de la liberté; et le veto apposé sur le décret contre les prêtres réfractaires et sur celui qui ordonnait un camp de vingt mille hommes sous Paris , ne tarda pas à lui prouver qu'il ne se trompait point. Le jardin des Tuileries devint encore le théâtre ou se dénoua l'msurrection du 20 juin 1792, dans laquelle les patriotes demandèrent la sanction des décrets, aux cris de « ^«5 le veto^ et signihérent à Louis XVÏ de choisir entre Paris et Coblentz.

Les pétitions présentées par le peuple en armes servirent de prélude a la célèbre journée du 10 août qui fut en partie préparée dans le jardin des Tuileries. Les personnes qui connaissent l'histoire de notre révolution savent que si les jacobins et le peuple attendaient cette journée avec impatience pour en finir avec la royauté, la cour s'y préparait aussi pour en finir avec ceux qu'elle appelait les factieux. Toutes les mesures étaient prises pour rendre cette dernière lutte décisive, et les amis du roi pensaient que l'heure de sa délivrance allait sonner. La cour avait pour elle, outre tous les Suisses et les contre -révolutionnaires connus, le commandant-général de la garde nationale, Mandat, et elle comptait que les sections de l'intérieur la soutiendraient.

(le fut dans (-ette croyance que, le 10 août au matin, la reine engagea Louis XVf à aller passer la revue des troupes et des gardes natio nales dans les cours et dans le jardin. Les gardes nationales occupaient le jardin ; le roi se rendit jusqu'au poste du Pont-tournant ; mais il ne leçut que des démonstrations de haine, et n'entendit que des cris de à has le veto I à bas le traître ! mêlés d'injures. Son retour ne fut pas sans danger. H avait à peine quitté le Pont-tournant, que le bataillon de la Croix-Rouge y braqua ses canons contre la section des Champs-Elysées, réputée royaliste. Les canonniers traînèrent aussi leurs pièces contre le château. Deux bataillons, armés de piques, coururent se joindre au? fédérés de Marseille et de Brest , et la royauté fut dans le plus grand danger. De toutes parts on demandait la déchéance.

Dans cette extrémité , Rœderer engagea le roi et sa famille à aller se mettre sous la protection de l'assemblée législative ; ce que Louis XVI fit, en traversant le jardin et la terrasse des Feuillans, au milieu d'une foule menaçante. Il ne toucha plus le sol de ce jardin.

Aucun autre événement remarquable n'eut lieu sur ce terrain pendant que dura la lutte entre les montagnards et les girondins , si ce n'est que la terrasse des Feudlans continua d'être le rendez-vous des orateurs qui appuyaient Robespierre et la Montagne. Le peuple commençait à s'aper-

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cevoir que les giiondins dépensaient eu paroles l'énergie dont la république avait besoin dans les circonstances critiques où elle se trouvait, et il les regardait comme des embarras, comme des obstacles qu'il était urgent de détruire. Rendez-nous nos dix-huit francs, leur criait le peuple dans son langage expressif; c'est-à-dire allez-vous en, retirezvous. D'autres allaient plus loin : ils demandaient tout haut la tête de Vergniaud, de Guadet, de Brissot, etc.

Ces menaces se terminèrent par les journées du 31 mai et du 2 juin , dont la dernière fut fatale au parti de la gironde. La convention entière fit, ce jour-là , sur la motion d'un de ses membres , une promenade politique dans le jardin des Tuileries afin de constater qu'elle était libre. Quatrevingt mille hommes entouraient le château et le jardin. Les jacobins et la commune enlevèrent ainsi le décret d'arrestation contre les vingt-deux girondins et contre les membres de la commission des douze.

Le 10 août 1793, anniversaire de la chute du trône , fut célébrée la fête gigantesque, dont David donna le plan, pour l'acceptation de la constitution de 1793 ou de Tan i"^' de la république. Le jardin des Tuileries servit à une des nombreuses stations de cette cérémonie, qui avait toute une population de six cent mille citoyens pour cortège.

Ce fut encore du jardin des Tuileries que partit l'imposant cortège qui se rendait au temple de V Humanité (hôtel des Invalides) et au Champde-Mars, pour célébrer la reprise de Toulon. La fête des Victoires, digue de ces temps homériques , était un hommage rendu à la bravoure des quatorze armées de la république naissante,, dont chacune s'y trouvait représentée par un char rempli d'invalides et de blessés.

Vint ensuite la fête consacrée à l'Être-Suprême (20 prairial an ii, 9 juin 1794) ; le jardin des Tuileries fut l'autel que la convention dressa à cet Ktre-Suprème. « Jamais le ciel ne brilla d'un éclat plus radieux, rapporte Villatte, qui logeait au palais des Tuileries, et qui reçut Robespierre chez lui ; la divinité semblait tout à la fois appeler les hommes à lui rendre leurs hommages , et descendre au milieu d'eux pour les consoler de leurs malheurs... En passant dans la salle de la Uberté, je rencontrai Robespierre, revêtu du costume de représentant du peuple, tenant à la main un bouquet mélangé d'épis et de fleurs; la joie brillait pour la première fois sur sa figure (l). . . Il fut étonné du concours immense qui couvrait le

(1) Ce Villatte, que je cite ici, ne peut être suspect, car s(!s Causes secrètes de In révolution du 9 thermidor ont été écriles sous linfliicnec à*- la ivaction thennitlorienn^ . t'est. -i-di)-,. cuuln.-révolutiouiiaive.

t54 PAKis i>iT'roni-:soc£:-

jardin des Tuileries : l'espérance et la gaité rayonnaient sur tous les visiiges. Les femmes ajoutaient à l'embellissement par les parures les plus élégantes. Robespierre mangeait peu; ses regards se portaient souvent sur ce magnifique spectacle. On le voyait plongé dans l'ivresse de l'enthousiasme. <( Voilà la plus intéressante partie de l'humanité, disait-il, M l'univers est ici rassemblé. O nature ! que ta puissance est sublime et » délicieuse ! Comme les tyrans doivent pâlir à l'idée de cette fête î »

— « Au lever du soleil , nous dit un autre historien contemporain (l) , une musique militaire, des détonations de l'artillerie annoncèrent la solennité ; des drapeaux tricolores , des guirlandes de fleurs ou de verdure ornaient les façades de toutes les maisons. Les groupes se forment ; tous les assistaus tiennent en main, les hommes des branches de chêne, les femmes des bouquets de fleurs.

» Des colonnes d'hommes , de femmes et d'enfans , parties de leurs sections respectives , se rendent au jardin des Tuileries . nommé alors Jardin national. Bientôt les membres de la convention, précédés d'un corps nombreux de musique, sortent du palais des séances par le pavillon du centre, et prennent place sur le vaste amphithéâtre adossé à ce pavillon... »

Alors Robespierre, récemment nommé président de la convention, monte sur une tribune , et prononce une variante de son magnifique discours sur les rapports des idées religieuses et morales ^ et sur les principes républicains j, discours qu'il avait lu Pavant-veiUe à la convention , au milieu des applaudissemens de tous ses collègues , et qui avait tellement excité l'admiration de La Harpe que celui-ci écrivit à son auteur une lettre de félicitation (2).

« Il est enfin arrivé , dit le président de la convention , ce jour à jamais fortuné que le peuple français consacre à l'Etre-Suprême. Jamais h monde qu'il a créé ne lui offrit un spectacle aussi digue de ses regards. Il a vu régner sur la terre la tyrannie , le crime et l'imposture ; il voit dans ce moment une nation entière aux prises avec tous les oppresseurs du genre humain, suspendre le cours de ses travaux héroïques, pour élever sa pensée et ses vœux vers le grand Être qui lui donna la mission de les entreprendre et la force de les exécuter.

» N'est-ce pas lui dont la main immortelle , en gravant dans le cœur de

1^1) Pulaurc : Escfuisses historiques de la Révolution française.

(fi) On sait (|iu' l^a Harpe ('-lail ;issez sévère, et uuil ne s'enthousiasinait pas t'iisi- Itiuicut.

JABDIN O.ES TUILERIES. 155

l^homrac le code de la justice et de l'égalité ;, y traça la senleuco de mort des tyrans? N'est-ce pas lui qui, dès le commencement des temps, décréla la république, et mit à l'ordre du jour la liberté, la bonne foi et la justice?

» Il n'a point créé les rois pour dévorer l'espèce humaine; il n'a point créé les prêtres pour nous atteler comme de vils animaux au char des rois , et pour donner au monde l'exemple de la bassesse , de l'orgueil , de la perfidie , de l'avarice , de la débauche et du mensonge ; mais il a créé l'univers pour publier sa puissance ; il a créé les hommes pour s'aider et pour s'aimer mutuellement , et pour arriver au bonheur par la route de la vertu.

» C'est lui qui plaça, dans le sein de l'oppresseur triomphant, le remords et l'épouvante , et dans le cœur de l'innocent opprimé , le calme et la fierté ; c'est lui qui force l'homme juste à haïr le méchant, et le méchant à respecter l'homme juste ; c'<>st lui qui orna de pudeur le front de la beauté pour l'embellir encore ; c'est lui qui fait palpiter les entrailles maternelles de tendresse et de joie ; c'est lui qui baigne de larmes délicieuses les yeux du fils pressé contre le sein de sa mère; c'est lui qui fait taire les passions les plus impérieuses et les plus tendres devant l'amour sublime de la patrie ^ c'est lui qui a couvert la nature de charmes, de richesses et de majesté. Tout ce qui esi pon est son ouvrage ou c'est luimême. Le mal appartient à l'homme dépravé ou qui laisse opprimer ses semblables.

» L'auteur de la nature avait lié tous les mortels par une chaîne immense d'amour et de félicité. Périssent les tyrans qui ont osé la briser 1

» Français républicains, c'est à vous de purifier la terre qu'ils ont souillée , et d'y rappeler la justice qu'ils en ont bannie. La liberté et la vertu sont sorties ensemble du sein de la Divinité; l'une ne peut séjourner sans l'autre parmi les hommes.

» Peuple généreux, veux-tu triompher de tous tes ennemis? pratique la justice, et rends à la Divinité le seul culte digne d'elle. Peuple , livronsnous aujourd'hui , sous ses auspices , aux justes transports d'une pure allégresse : demain nous combattrons encore les vices et les tyrans ; nous donnerons au monde l'exemple des vertus républicaines , et ce sera l'honorer encore. »

Une symphonie religieuse succéda à ce discours, digne de son objet; et pendant que cette musique se faisait entendre, Robespierre, en sa qualité de président de la convention , s'avança, armé d'une torche . jusqu'au bassin circulaire situé dans le parterre; en face de l'entrée du

156 l'Aitis l'irtoiirsOL'E.

rliàlrau. au ««miIic (lii(|iu'l «'lait une soilc de |»Maini(l(' fiitoun'M' dos figures allégoriques tic ralliùisnu'. «le l'anibiliou, de l'égoisiiK'. de la fausse simplicité . qui , à travers les haillons de la misère , laissaient apercevoir les ornemens et les décorations des esclaves de la royauté.

Arrivé à ce groupe, Robespierre y mit le feu avec la torche; tous ces emblèmes , toutes ces figures des passions et des vices de l'humanité embrasées, disparurent, et de l'épaisse fumée qui enveloppait les groupes on vit sortir, saluée par les applaudissemens des spectateurs, la statue de la Sagesse.

Alors Robespierre remonta sur la tribune et harangua de nouveau le peuple par un second discours , qu'il termina en ces termes :

(( Français , vous combattez des rois , vous êtes dignes d'honorer la Divinité. Être des êtres, auteur de la nature, l'esclave abruti, le vil suppôt du despotisme, l'aristocrate perfide et cruel, t'outragent en t'invoquant ; mais les défenseurs de la liberté peuvent s'abandonner avec confiance dans ton sein paternel. Etre des êtres, nous n'avons point à t'adresser d'injustes prières : tu connais les créatures sorties de ta main ; leurs besoins n'échappent pas plus à tes regards que les plus secrètes pensées ; la haine de la mauvaise foi et de la tyrannie brûle dans les cœurs avec l'amour de la justice et de la patrie. Notre sang coule pour l'humanité; voilà notre prière; voilà le culte que nous t'offrons. »

La cérémonie terminée au jardin des Tuileries, on se dirigea vers le Champs-de-Mars , qu'on Si^^e\ait alors \e Champ-de-la- Réunion. Au centre s'élevait une montagne construite et peinte avec goût et d'un bel effet; sui' la cime se placèrent les membres de la convention nationale; plus bas s'établirent les musiciens ; ensuite deux mille quatre cents individus de tout sexe et de tout âge, choisis par les quarante-huit sections de Paris, y prirent place.

Là furent chantés des hymnes analogues à la fête , dont voici quelques strophes composées par Chénier :

Source de vérité qu'outrage l'imposture . De fout ce qui respire éternel protecteur. lUeu de la liberté, père de la naturt, Créateur et coasei-vateur

O toi! seul iiicréé , seul graud, seul nécessaire Auteur de la vertu, principe de la loi. Du pou\oir despolic[ue immuable adversaire, [,e l'ranc est debout devant toi

jAKDiiy DES rrjir.ERiKS. J57

ïu posas sur les mers les fondemens du monde; Ta main lance la foudre et déchaîne les vents ; Tu luis dans le soleil , dont Ja flamme téconde Nourrit tous les êtres vivans.

fja conrrière des nuits, perçant de sombres voiles, Traîne, à pas inégaux; son cours silencieux. Tu lui marquas sa route, et d'un peuple d'étoile. Tu semas la plaine des cieux.

Après ces chants, entremêlés de symphonies, de rouleniens de tambours et de décharges d'artillerie , le cortège retourna au château des Tuileries, par le jardin national , et la fête fut terminée par des farandoles, des danses et des repas fralertiels pris dans les rues et au milieu des places.

Trois mois après , l'homme qui avait ainsi ennobli la cause de la révolution et de la liberté était traîné mourant dans ces mêmes lieux où il avait prononcé cet admirable discours contre les tyrans, et envoyé à la guillotine comme aspirant à la tvraiinic.

Et un an s'était à peine écoulé . auc déjà les contre-révolutionnaires jetaient dans les bassins du jardin des Tuileries les patriotes qu'ils avaient assommés.

Mais le peuple , à qui son instinct infaillible montrait que la réaction thermidorienne le conduisait droit à la contre-révolution , fit un dernier effort , dans les journées de prairial an m ; et le jardin des Tuileries vit de nouveau les bataillons d'hommes aux mains calleuses mettre en fuite la jeunesse dorée ^ et se rendre maîtres de la salle de la convention : le peuple n'avait que son courage et son amour pour la liberté ; il fut vaincu , pour ne se relever qu'aux glorieuses journées de juillet 1830.

Aussi les contre-révolutionnaires eussent-ils triomphé complètement le 1 3 vendémiaire an iv si de ce même jardin des Tuileries ne fussent sortis des bataillons patriotes, qui , sous la conduite d'un jeune général, alors républicain, dispersèrent les amis masqués et démasqués de la royauté , et anéantirent leurs projets liberticides.

Cinq ans après , ce môme général s'installait aux Tuileries en qualité de premier consul de la république française, dont lui et ses amis exagé rèrent la situation critique pour avoir le droit de la placer sous leur protection. En 1805 , la république n'existait déjà plus, et un pape de Rome donnait, du pavillon de Flore, sa sni»lc hnicdiclion à la foule

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aîîenoiiiUée dans le mOme jardin où avait été célébrée la fêle à l'Ètre- Suprême. C'est que le trône . quel qu'il soit, a toujours besoin de l'autel pour dompter les peuples.

Dix nouvelles années s'étaient écoulées à peine , et le colossal empire français était tombé, pour ne pas s'élre appuvé sur la liberté et sur le peuple. Dans ces jours de deuil pour la nation française, le jardin des Tuileries fut fermé afin de la soustraire à la dévastation des hordes du Nord.

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