‹ Paris pittoresqueChapitre 50 sur 104 · TOME l. jg · texte numérisé non relu

TOME l. jg

2iH PARIS PITTORE^UE.

viclion , ferait au moins soupçonner qu'il y aurait eu quelques chanisfemens «lans l'ori^anisation de celle maison.

Les iiistoricns de Paris et l'abbé Lebeuf lui-même admettent à Saint- Lazare des religieux au^ustins, dès le règne de Philippe II, et avant la fin du douzième siècle. On ne trouve aucune preuve décisive de ce fait, on ne voit aucun monument qui atteste ni quand ces religieux sont entrés dans cette maison , ni quand ils en sont sortis.

On a déjà dit qu'il ne fallait pas prendre à la lettre les mots de prieur et de couvent: comment concilier, en effet, l'idée d'un couvent régulier avec les traits qui, dans tous les actes, caractérisent la maison Saint-Lazare?

Dans les communautés régulières, c'était le chapitre général et particulier qui nommait les chefs et les officiers, qui ordonnait les visites, veillait sur l'administration temporelle et spirituelle et qui recevait les comptes. Ici, au contraire, c'était l'évêque seul qui avait le droit de nommer le prieur, c'est-à-dire le chef, le premier de la maison , et de le destituer, de visiter la léproserie, de faire des réglemens, de les changer, de réformer les abus, de se faire rendre les comptes, etc., etc.

Dans les ordres réguliers , on nommait souvent pour prieurs d'une communauté des sujets qui lui étaient étrangers; ici, des prieurs devaient être pris dans la maison même.

L'abbé Lebeuf a cité les statuts que Foulques de Chanac , évêque de Paris, fit en 1348, et qui furent confirmés par Audouin, sou successeur.

Il est dit dans l'article premier que le prieur serait un frère donné, et cependant prêtre; qu'il serait curé des frères et des sœurs, et administrateur des biens. Or, s'il y eût eu à Saint-Lazare une communauté régulière de l'ordre de Saint- Augustin , aurait-on choisi pour mettre à sa tête un frère donné P

Personne n'ignore que les donnés, donati, condonati, étaient différens de ceux que depuis on a nommés oblats, oblati. Les uns et les autres pouvaient dans l'origine être confondus. Par les premiers, on entendait les personnes qui se dévouaient à des monastères auxquels ils donnaient tous leurs biens, ou du moins une grande partie, pour être vêtus, logés et nourris. C'étaient des personnes libres qui prenaient ce parti par un motif de dévotion, ou tout simplement pour vivre dans la retraite.

Cette classe de personnes se composait d'ecclésiastiques et de séculiers. Ceux-ci étaient d'une condition basse et servile . qui s'agrégeaient à un monastère pour y rendre les services grossiers qui sont indispensables, et é(aient astreints comme ceux-là à l'obéissance envers l'abbé ou le supérieur; mais ily avait unedifférence marquée dans leur dévoùment et dans

leurs fondions : los premiers ne se donnaient aux monastères que pour s'y sanctifier et } mener une vie douce et paisible ; un contrat solennel déposé sur l'autel formait leur engagement; les derniers, au contraire, semblaient contracter une nouvelle servitude; ils se passaient autour du cou la corde des cloches, et se mettaient sur la tète quelques deniers qu'ils déposaient ensuite sur l'autel en signe d'esclavage.

Ces donnés de la première classe étaient, comme on vient de le dire, des ecclésiastiques , et même des prêtres ; il n'est donc pas étonnant que, dans les statuts de Foulques de Chanac cités plus haut, il soit dit que le prieur de Saint-Lazare serait pris parmi les frères donnés. Cet article seul ne prouve-t-il pas assez clairement qu'il n'y avait point de religieux à Saint- Lazare?

On ne voit pas même qu'on en ait introduit dans cette maison jusqu'au commencement du seizième siècle;. mais les visites que l'évêque fit, en 1513, ayant convaincu ce prélat de la nécessité d'une réforme et de la difficulté d'y réussir sans changer la forme d'administration , il usa du droit qu'il avait, et y introduisit en 1515 des chanoines réguliers de Saint-Victor.

Il paraît cependant qu'on ne mit ces chanoines à Saint-Lazare que par commission , et ce choix n'a pu imprimer à cette maison le titre de prieuré qui ne lui avait pas été affecté. C'est pourquoi le parlement, qui en 15(iO avait nommé des commissaires pour visiter Saint-Lazare, donna enfin, sur le vu des lettres ^ titres et papiers concernant ce prétendu prieuré de Saint-Lazare, un arrêt de règlement, le 9 février 1566, par lequel « le tiers du revenu de ladite maison est destiné à la nourriture et entretenement des pauvres lépreux, auxquels est affectée la léproserie dudit lieu; uu autre tiers pour la subsistance des religieux, et le tiers restant pour payer les dettes Anàii prétendu prieuré, m

Par ce même arrêt, l'évêque est maintenu dans son droit de visite et de réforme, et le prieur est tenu de lui représenter tous les trois mois les comptes de recettes et de dépenses , et de lui rendre compte, une fois chaque année, de son ordination.

Cet arrêt seul détruit entièrement l'opinion des historiens , qui supposent un prieuré affecté à Saint- Lazare, et auquel on joignit depuis une léproserie.

L'abbé Lebeuf , déjà cité plusieurs fois, a cru que la maison Saint-Lazare était un hôpital construit en 1070 par uu frère Jean , reclus de Saint- Martin-des-Champs. On peut affirmer, après de nombreuses recherches faites à cet égard, que ledit hôpital n'a jamais existé dans cet endroit.

Les guerres de religion et les malheurs de la ligue furent des obstacles

220 l'Ains I'Ittouksque.

à l'cnlièro oxôcution «lo l'arrOt dont on a parlô. On no voyait presque plus de lépreux à Saint-Lazare. La mésintelligence régnait entre les chefs et les membres, la subordination était inconnue et le temporel mal administré. Adrien Lebon , alors principal chef de cette maison, connaissait les abus et gémissait des maux dont sa sagesse et sa prudence auraient pu arrêter le cours , si son autorité , souvent contestée et toujours méconnue, eût pu ramener les esprits et rétablir la concorde ; mais ses soins ayant été inutiles, il se détermina enfin à offrir sa maison à Vincent de Paul, instituteur et supérieur des prêtres de la mission.

Ce ne fut pas tout à fait, comm'o le dit le père Hélyot , dans son Histoire des ordres religieux ^ h l'instar de la congrégation de l'Oratoire, ni dans la vue de former de jeunes ecclésiastiques à la piété et à la vertu, et d'extirper les hérésies, que Vincent de Paul jeta les fonderaens de la congrégation de la mission : ce titre seul annonce l'objet qu'il se proposait , il avait reconnu par lui-même le besoin qu'on a d'instruction dans les campagnes, et l'utilité que la religion avait retirée des missions qu'il y avait faites. Il s'associa quelques prêtres capables de l'aider dans ses pieuses fonctions, et le fruit qu'elles produisirent dans les différentes terres du comte de Joigni, auquel Vincent de Paul était attaché, fit naître à ce seigneur, ainsi qu'à sa femme, le désir de former à Paris un établissement dans ce genre, et sous la direction de cet homme vertueux.

Ce projet fut conçu dés 1617, mais il ne reçut son exécution que quelques années après. De Gondi , archevêque de Paris et frère du comte de Joigni, entra dans les vues de ce dernier, et donna à Vincent de Paul la place de principal et de chapelain du collège des Bons-Enfans, près de Saint-Victor, dont il prit possession le 6 mars 1624. Le 17 du même mois, ce prélat destina ce collège pour la fondation de la nouvelle congrégation , à laquelle il l'unit et l'incorpora par son décret du 8 juillet 1 627. Le mauvais état où se trouvaient alors ce collège et les maisons qui eu dépendaient , la modicité du revenu et la nécessité urgente d'en reconstruire la plus grande partie, engagèrent le comte et la comtesse de Joigni à perfectionner l'œuvre qu'ils avaient commencée, en dotant ce nouvel établissement d'une somme de 40,000 livres. Le contrat, qui est du 17 avril 1625, annonce la piété des fondateurs et l'objet de l'institution, dont « les membres devaient s'occuper de l'instruction des pauvres de la » campagne , ne prêcher, ni administrer les sacremens dans les grandes » villes , sinon en cas d'une notable nécessité , et assister spirituellement )) les pauvres enfans, afin qu'ils profitent de leurs peines corporelles (l).»

(1) Vie (le Snint-Vi)icrn1 de Paul . pago 7S.

SAl.M-LAZARK. 221

L'exercice des missions fit couuaitre à Vincent de Paul que sa petite communauté ne pouvait suffire à tous les besoins de ce genre; il pensa avec raison que le moyen le plus sûr pour remédier aux désordres était non seulement de prêcher dans les campagnes , mais de former des ecclésiastiques et de les rendre capables d'instruire les populations afin de prévenir les maux que l'ignorance occasione. Les services que la congre gation rendit dés ses commencemens furent si utiles à la religion, que le pape Urbain VIII, par sa bulle du mois de janvier 1632, l'érigea en litre, sous le nom de Prêtres de la mission.

Ce fut vers cette époque que Lebon offrit la maison Saint-Lazare à Vincent de Paul. Celui-ci , vaincu par des instances réitérées pendant plus d'une année, et déterminé d'ailleurs par des conseils qu'il ne pouvait ni ne devait rejeter, consentit enfin à l'accepter.

Le concordat fut passé le 7 janvier 1632. L'archevêque donna , le 31 décembre de la même année , son décret d'union , laquelle fut autorisée par lettres-patentes du mois de janvier 1633, et approuvée par bulle d'Innocent X, datée du 18 avril 1645.

On peut voir par ce détail que l'auteur des Tablettes Parisiennes j ainsi que Lacaille , n'ont pas été fondés à placer en 1 1 97 l'époque de la fondation du séminaire Saint-Lazare; cette date ne convenant ni à l'établissement primitif, ni à ceux qu'on y a joints postérieurement.

Le cardinal de Goudi, en plaçant à Saint-Lazare les prêtres de la mission, exigea qu'il y eût au moins douze prêtres pour célébrer l'office et acquitter les fondations; il les chargea de recevoir les lépreux de la ville et des fauboui'gs.

Le premier et le principal emploi de la congrégation Saint-Lazare était de travailler à l'instruction des habitans des campagnes et des petites villes où il n'y avait ni évêché, ni présidial, par l'exercice des missions, sous l'autorité des évêques et avec l'agrément des curés. Le deuxième était de préparer les jeunes ecclésiastiques aux ordinations , par des retraites spirituelles, auxquelles étaient aussi admises les personnes laïques de toutes les conditions. Ces retraites duraient huit jours.

Un bourgeois de Paris qui n'a pas voulu être connu , fonda , avec une très grande somme d'argent , quatre cents retraites pour quatre cents curés et prêtres desservans du diocèse de Paris, afin de se recueillir pendant quelques jours.

A l'extrémité de l'enclos Saint-Lazare , le plus vaste qu'il y eût dans Paris, puisqu'il s'étendait au nord jusqu'à la barrière, et à l'ouest jusqu'au faubourg Poissonnière , était une grande maison, appelée Séminaire Saint -Charles. C'était une dépendance de celui dos prêtres de la mission;

•2-2-2 PAKis l'UiuKiisgtii.

elle était destinée pour les prêtres convalescens et pour les retraites des oeclésiastiques. Cet enclos, planté d'arbres, n'existe plus aujourd'hui.

Il } avait également dans le même enclos un bâtiment appelé le logis du rot. C'était là que les rois et les reines se rendaient pour recevoir le serment de lidêlité de leurs sujets, et faire ensuite leur entrée solennelle dans Paris.

C'était aussi dans ce bâtiment qu'on mettait on dépôt les corps des rois et des reines avant de les porter à Saint-Denis pour y être inhumés, et que tous les prélats du royaume se trouvaient entre les deux portes principales , chantaient sur le corps les prières accoutumées et y donnaient l'eau bénite selon leur rangj et ensuite le cercueil était porté à Saint- Denis par les vingt-quatre porteurs de sel que l'on appelait hanouards. Ces ofliciers des greniers à sel étaient depuis un temps immémorial, suivant le privilège de leurs charges, dans l'usage de porter les corps des rois et des reines jusqu'à la prochaine croix de Saint-Denis , où les religieux de cette abbaye venaient les prendre.

Sur quel motif pouvait être fondé un pareil privilège? Voici ce qu'on lit à ce sujet dans Heurtant et Magny (Dïct. hist. de la ville de Paris et de ses environs, t. III, p. 206 et suiv.) : « On avait perdu l'art d'embaumer les corps ; on les coupait par pièces qu'on salait après les avoir fait bouillir dans l'eau (ou jetait bien dévotement cette eau dans un cimetière) pour séparer les os de la chair j apparemment que les porteurs de sel étaient chargés de ces grossières et barbares opérations, et qu'ils obtinrent l'honneur de porter ces tristes restes que l'orgueil tâchait de disputer au néant. En 1422, ils portèrent le corps de Charles YI jusqu'à l'église, parce que les religieux, trouvant le fardel trop pesant , donnèrent de l'argent pour s'en exempter. Il y eut un débat entre les religieux, les hanouards et quelques officiers de la maison du roi ^ au sujet des ornemens funèbres dont ils se disputaient la possession. Ils pensèrent en venir aux mains ^ le duc de Bedfort les contint et remit la décision de cette querelle à la justice. »

Hcurtaut et Magny ne disent pas quelle fut l'issue de cette affaire et si la justice, pour mettre les parties d'accord , garda pour elle lesdits ornemens.

Il resta long-temps depuis Paris jusqu'à Saint-Denis des marques de la cérémonie de l'enterrement de Louis IX. C'étaient des espèces de reposoirsen pierres, faits en forme de pyramides, et à chacun desquels on voyait les efligies de trois rois, avec une croix au milieu. On donnait à ces reposoirs le nom de Montjoyes.

On doit à la congrégation plusieurs établissemens pour le soulagement

des pauvres malades dos diverses paroisses de Paris, et nolamiueut celui des Olles de la Cbarité.

Il ne reste plus aucun vestige de l'ancienne maison Saint-Lazare, qui était très petite et menaçait ruine de tous côtés.

Kdmo Jolli. Iroisième général de la congrégation , Ht élever ces vastes et solides bàtimeus qui existent encore aujourd'hui. Cependant le grand corps de bâtiment qui donne sur le faubourg Saint-Denis est un peu plus ancien et ne servait qu'aux cxercitans ; il était séparé par une grille de fer de celui de la grande communauté.

L'église fut le seul bâtiment auquel on ne toucha pasj elle était petite et sa construction n'avait rien de remarquable. YAh servit pendant longtemps de succursale à la paroisse Saint-Laurenl. On ne sait à quelle époque remontait sa construction. Il parait néanmoins raisonnable de la fixer au temps de Vincent de Paul , qui l'aura fait élever sur l'emplacement de l'ancienne chapelle, en supposant qu'il ait fait autre chose qu'agrandir cette chapelle.

On lisait dans le chœur quelques épi laphes, entre autres celle de Vincent de Paul, mort à Saint-La/are , le 27 septembre 1660, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Ce digne prêtre , ce héros de l'humanité, ajant été béatifié à Rome en 1729 par Benoit XIII, et canonisé en 1737 par Clément XII , son corps fut inhumé en présence de l'archevêque de Paris, et mis depuis dans une châsse d'argent que l'on plaça sur l'autel de la chapelle qui porte son nom.

René Almoins et Edme JoUi, successeurs de Vincent de Paul, avaient été inhumés à ses côtés. Le premier mourut en 1672, et le second en 1697.

Plusieurs personnes de distinction reposaient également dans cette église; parmi elles on citait Adrien Lebon, dernier prieur titulaire de Saint-Lazare, et bienfaiteur de la congrégation de la mission. On y voyait son portrait au bas duquel on lisait des vers de la composition de Jacques Delafosse, prêtre de cette congrégation.

Par un juste sentiment de reconnaissance, on avait placé dans l'église dix tableaux représentant diverses scènes de la vie de Vincent de Paul.

Dans le premier on voyait ce vertueux prêtre prêcher devant Louis XIII et la reine Anne d'Autriche. Dans le second était peinte la mort de Louis XIII qui fut assisté par Vincent de Paul ; la reine seule devant le tal>leau paraissait fondre en larmes. Le troisième faisait voir le conseil d'Anne d'Autriche, qui voulut que Vincent de Paul y fût représenté. Le quatrième était une assemblée du clergé qu'il présidait. — De Troy était Tauteur de ces quatre premières punîmes.

224 l'ARlS ITlIoRtijylJt.

Le cinquième exposait Vincent de Paul prêcliaut sur les galères. — Il était de Restout.

Dans le sixième, peint par Baptiste Feret, on voyait Vincent de Paul présenter à Dieu les prêtres de la congrégation, et les destiner à prendre soin des soldats selon les désirs du roi. — Dans le septième, peint par Irère André, Vincent de Paul, assis dans un fauteuil, prêchait aux pau- \ res de l'hôpital du nom de Jésus qu'il avait institué. — Galloche avait représenté, dans le huitième tableau, l'institution des Enfans-Trouvés. — Le neuvième, peint par de Troy, représentait la mort de Vincent de Paul. — Dans le dixième, peint par frère André, on le voyait s'enlever au ciel, en donnant sa bénédiction aux supérieurs généraux-qui depuis lui ont gouverné la maison Saint-Lazare. Dans le fond étaient les sœurs de la Charité, ayant à leur tète M. Le Gros.

C'est d'après les dessins de Bonnart que les gravures de ces tableaux ont été faites par Hérisset et Scotin.

Ces différentes productions et les suivantes n'étaient pas sans mérite. Elles ont été détruites, avec la bibliothèque, en 1789, lors de l'incendie et du pillage de cette maison.

M. Alexandre Lenoir, fondateur du Musée des monumens français, avait découvert , dans un grenier de Saint-Lazare , où il avait été jeté et abandonné, un tableau de Raphaël, peint vers 1500 dans la manière de Pérugin, son maître. C'est la représentation du Christ au tombeau. Les dix figures qui le composent sont admirables.

Dans une salle basse de Saint-Lazare on avait mis les portraits des nombreux bienfaiteurs de cotte congrégation, auxquels ceux de quelques personnes d'un mérite distingué avaient été ajoutés.

Rien ne frappait davantage que l'ordre et la propreté qui régnaient dans le réfectoire, quoiqu'il s'y trouvât plus de deux cents personnes ensemble.

Deux pauvres mangeaient tous les jours avec les membres de la communauté et étaient aussi bien servis que ceux-ci.

On voyait, au fond de ce réfectoire, un grand tableau représentant le déluge universel .

La pharmacie méritait aussi d'être vue.

Quant à la bibliothèque, elle n'était pas à la vérité située dans un lieu avantageux ; elle renfermait cependant un nombre considérable de livres. On y trouvait tout ce qu'il était possible de désirer, particulièrement sur les matières de discipline ecclésiastique, et on avait soin d'y procurer tous les bons ouvrages qui paraisssaient.

On ne doit pas oublier de dire que Vincent de Paul . en entrant daup la

SAlNr-LAZAKE. 22Ô

maison Saint-Lazare, y avait trouvé un assez grand nombre de personnes que leurs parens ou leurs tuteurs y tenaient enfermées par suite de leur conduite déréglée. Les exhortations de ces hommes vertueux ne furent pas perdues pour la majeure partie d'entre elles.

Tous les ans le parlement envoyait des commissaires à la maison Saint-Lazare, afin de connaître ce qui s'y passait, et savoir si tout y était dans les règles.

Plus tard le lieutenant-général de police fut seul chargé de cette commission.

En 1719 et 1720, les prêtres de la mission firent élever sur la grande route qui va à Samt-Denis une longue suite de maisons, et au mois de juin 1724 ils firent mettre à tous les coins des rues de Paris une affiche conçue en ces termes :

« S'il se trouvait plusieurs gens de bien , ecclésiastiques ou séculiers , » qui désirent de vivre en paix à l'écart du grand monde, les prêtres de » la mission de Saint Lazare seraient assez disposés à leur procurer à bon » compte, près de leur église, un logement sain et commode, une grande )) cour et un beau jardin , une maison de campagne et toutes les autres » choses nécessaires à la vie tant en santé qu'en maladie. »

Ces maisons ne tardèrent pas à être occupées, et par des ecclésiastiques et par des familles d'artisans , qui tous se trouvaient commodément logés. Le prix des loyers, quoique modiopio, produisait des sommes considérables à la mission, vu la grande quantité de logemens.

Le 14 juillet de l'année 1789, une troupe de brigands étrangers poussés, on n'a jamais su par qui, porta le pillage et la dévastation dans cette maison, et mit le feu à une de ses granges. Les progrés de ces dévastations furent arrêtés par la milice parisienne , instituée le même jour.

On lit dans les Révolutions de Paris (tome xii, n° 142, page 542) un fait dont nous n'osons garantir l'authenticité , mais qu'il nous paraît cependant utile de rapporter. L'écrivain s'exprime de la manière suivante :

Aristocratie permanente des Lazaristes de Paris, 1792.

( Nous nous faisons un devoir de dénoncer à l'indignation publique les* frapparts Lazaristes du faubourg Saint-Denis ; leur maison est un bou'^e d'aristocrates. Dernièrement ces bons pères mirent à la porte, à minuit, plusieurs jeunes prêtres de leur congrégation , pour les punir d'avoir lu en commun le journal des Révolutions de Paris, et de s'être

ToMi, I 29

226 l'AUis l'iuuiiiiSgt li.

intitulés les Amis do la coustilutioii , à l'instar des membres du club des jacobins. Les expulsés, presque nus, sans asile, sans ressource aucune, trouvèrent pourtant un gitc chez un aubergiste de la rue Bourg-l'Abbéj mais celui-ci se comporta mal à leur égard; il les adressa le lendemain à un feuillant, fonctionnaire public subalterne, qui refusa de faire droit à leur réclamation. » 4

En 1793 la maison Saint-Lazare fut convertie en prison; on y renfermait jusqu'à douze cents personnes, et les Parisiens de toutes les classes en étaient les gardiens.

Voici ce qu'en a dit l'auteur des Prisons de Paris (Nougarct, tomeii, pages 131 et suivantes; tome lu . pages 1-124).

« Les détenus n'ont pas eu beaucoup à se plaindre ici du régime de cette prison , ni des agens qui y étaient employés jusqu'à l'arrivée du farouche Yerner , élève de Guyard , envoyé par Robespierre pour tourmenter ses malheureuses victimes. Depuis cette époque les prisonnieis ont souffert horriblem<^nt. Une nourriture aussi malsaine que dégoûtante, du pain abominable, du vin falsifié et empoisonné, causaient une foule de maladies dangereuses ; ceux qui échappaient à la mort n'échappaient pas à la faim qui était ordinairement très aiguisée; ajoutez à cela les ter rcurs que Yerner jetait dans l'âme des détenus, et vous aurez une idée de leur triste position.

» Une chose assez comique c'étaient les écrous. Ici on lisait : Vivian, perruquier, prévenu d'imbécilité et de peu de civisme;. (Ce malheureux est resté un an au secret.)

» Dans les derniers temps , Herman , président des commissions populaires , venait faire un travail sur les listes qui lui étaient présentées, (l'était Verner qui était directeur-général des interrogatoires qu'on faisait su bir aux prisonniers ; on leur demandait : As-tu voté pour Raffet ou pour Henriot? as-tu dit du mal de Robespierre ou du tribunal révolutionnaire? combien as-tu dénoncé de modérés , de nobles ou de prêtres dans la section? Voilà quel était le cercle ordinaire des demandes, qui au surplus ne se faisaient que pour la forme ; car une fois les listes arrêtées , ceux qui y étaient signalés avec la croix fatale étaient bien sûrs d'être égorgés. Un des prisonniers qui ont excité le plus d'intérêt est l'auteur des Mois, Roucher. Il passait le temps à former la jeunesse d'un de ses enfans.

SAIM-LAZAKE. 227

nommé Emilo, e» cette occupation charmait les ennuis de sa captivité. Le jour qu'il reçut son acte d'accusation il prévit bien le triste sort qui l'attendait; il renvoya son fils, à qui il donna son portrait pour le remettre à son épouse. Cet envoi élait accompagné du quatrain suivant, adressé «i sa femme et à ses enfans :

Ne vous éloiineE pas, objets charmans et doux. Si quelque air de tristesse obscurcit mon visage ; Lorsqu'un savant crayon dessinait cette image, On dressait léchafaud , et je pensais à vous.

» Je passe à la relation des faits qui se sont passés à Saint-Lazare dans le courant de messidor et thermidor de l'an ii delà république.

)) Depuis long-temps les prisonniers de Saint-Lazare essuvaient les privations des choses les plus nécessaires à la vie ; on avait eu la barbarie de refuser du lait à des femmes enceintes ; on ne permettait qu'un seul repas qui consistait dans quatre onces de viande, deux portions de légumes des plus modiques, dont la malpropreté était dégoûtante. Il n'y avait que le pain de supportable.

M Toutes les lettres étaient interdites , on confisquait l'argent que nos parens, nos amis nous envoyaient; on était enfin comme mort à la société, et absolument séparé du monde.

» On pouvait jeter les yeux dans la rue de Paradis par une grande fenêtre, au bout d'un corridor ; c'est là qu'on pouvait jouir du bonheur de voir ses parens , ses amis, en tremblant pour leur sûreté, étant à chaque instant exposés à être enlevés par les rondes que les administrateurs de police faisaient constamment autour de ces lieux. La mauvaise nourriture, la barbarie du concierge, la solitude morne à laquelle on était livré, tout concourait à fatiguer l'esprit , à abattre l'âme, à entretenir les douleurs. Les vieillards furent les premiers à se ressentir de ce cruel régime. — Les administrateurs de police refusèrent avec opiniâtreté de laisser entrer du bouillon , des médicamens ; ce n'est qu'après les sollicitations les plus pressantes qu'on put obtenir de faire entrer un peu de tisane et du tabac en poudre »

La maison Saint-Lazare est destinée maintenant à renfermer les femmes prévenues et accusées de délits et de crimes; celles qui sont condamnées à un emprisonnement de moins d'une année ; celles encore qui sont détenues pour dettes envers l'état, et enfin, les filles publiques privées de leur liberté, soit par suite de jugemens, soit par l'effet de dispositions administratives. Les condamnées à la détention , à la réclusion , ou à un em-

228 l'Aitis iMi iitiu;soci:.

prisoniiomciU do [)liisil\m an , uhlu'iiin'iil très riireriKMil la [lormissioii dii rt'slcr à Saiul-Lazarc; ou los onvoio dans la maison contralc de Clormonl lOise\

On calcule de la manière suivante le terme d'emprisonnement pour dettes envers Totat : jusqu'à 13 Iranos lô jours;

jusqu'à ÔO 1 mois;

jusqu'à 100 2 mois;

pour 1 00 et au dessus 6 mois.

Encore, pour obtenir leur liberté , sont-elles obligées de fournir un certificat d'indigence émané du commissaire de police de leur quartier.

11 est telles dispositions administratiNos qui prolongent à une année le terme de captivité à laquelle la police, prononçant arbitrairement et souverainement, soumet certaines GUes publiques.

Les femmes en prévention peuvent garder leurs enfans, quel qu'en soit le nombre, pourvu que ces enfans ne soient pas âgés de plus de neuf ans. Lorsqu'elles sont condamnées à une peine qui dépasse le temps fixé pour demeurer dans cette maison, les enfans leur sont enlevés au moment \{i Iransfèrement et conduits aux Enfans-Trouvés.

La population annuelle repose sur un nombre de 8 à 900. Cette population se divise de la sorte :

Prévenues, accusées, ccnKiamnées. 3/8.

Filles publiques. 5/8.

Les premières donnent à l'infirmerie de 80 à 100 malades ; les autres , 200 environ. Le nombre de ces dernières augmentera incessamment de toutes les iilles de Paris qu'on était dans Ihabitude d'envoyer à l'hospice du Xord, qui ne doit plus recevoir désormais que des hommes.

Les tilles publiques et les condamnées sont astreintes à des ouvrages do couture, de cartonnage, de tulle, et à quelques autres auxquels des femmes joeuvent être soumises sans inconvénient.

Un tiers du produit de ces travaux, nommé denier de poche, est remis aux travailleuses; le second tiers est mis en réserve pour leur être donné brs de leur sortie, et le dernier tiers sort à indemniser l'entrepreneur.

Ces prisonnières sont réparties dans doux grands corps de bâtimeus construits parallèlement au corps donnant sur la rue du Faubourg-Saint- Denis, et dans les vastes constructions de droite et de gauche, sud et ouest, où viennent aboutir ces trois bàtimens que trois cours séparent intérieurement, indépendamment du chemin de ronde qui sert à isoler toute la maison.

Le corps donnant sur la rue du Faubourg-Sainl-Denisest occupé par le l'agent principal, la cuisine, la lingerie, le greffe et les employés.

SAINT-LAZAHE. 229

Le corps suivant, excepté le rez-de-chaussée et le premier, et le bâtiment de droite servent aux prévenues et aux accusées, ateliers, logcmeiil , intîrmerio.

Le rez-de-chaussée de ce corps et le premier servent aux condamnées , ateliers et logement.

Le troisième corps et tout le bâtiment de gauche sont employées par les filles publiques, ateliers , logement et infirmerie.

La chapelle est au fond de la dernière cour et sert en ce moment de magasin provisoire. Cependant la maison a pour aumônier M. l'abbé Laurens.

Ces trois grands bâtimens , celui de droite et la seconde moitié de celui de gauche portent pour dates de construction : 1681, 1682, 1683, 168i.

La première moitié du bâtiment de gauche, où était autrefois l'église , la chapelle et l'infirmerie des filles publiques, ont été construites de 1823 à 1828.

Tous ces bâtimens ont quatre étages, sont parfaitement aérés , et pourraient renfermer douze cents personnes. Il y a cent cellules de pistole.

Les lits sont en fer, le coucher est bon, la nourriture est saine.

M3L les docteurs Colineau, Bois de Loury et de Lamorlière sont char • gés du service de santé. Une sage-femme est attachée à l'établissement.

La directeur est M. Frot, ancien directeur des Madelonnettes.

Pour donner une idée de la corruption qui régnerait dans cette maison sans les précautions extrêmes du directeur, il suffira de dire que cent cinquante cellules du bâtiment de gauche, bâtiment des filles publiques, sont employées chaque nuit à séparer autant de prisonnières de cette espèce.

Pas de prison d'hommes qui puisse inspirer un dégoût aussi profond que celte prison de femmes !

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