I.JvS FEMMKS. :>fi
Lorsque Marie do Médiciseut prison main los rônos do Po(;ii , tous roux qui avaient été enveloppés dans sa disgrâce crurent qu'elle leur allait livrer les meilleurs emplois du royaume; mais elle trompa leurs espôrances. Elle s'était élevée contre Richelieu parce que ce ministre voulait lui ôtor tout crédit; lorsqu'elle se vit souveraine maîtresse , elle voulut suivre le système du grand honune qui avait tout fait pour augmenter l'autorité du roi en abaissant la noblesse. Elle choisit pour principal ministre le cardinal Mazarin, qui avait été formé à cette école. De là ces haines qui plus tard amenèrent les guerres de la Fronde. Mazarin voulait parvenir au même but que Richelieu, mais par des moyens différons ; où l'un avait employé l'audace et les supplices, l'autre voulait opposer la souplesse et la séduction ; tandis qu'il n'avait guère fallu à Richelieu que du fer, il fallait à Mazarin de l'or ; Richelieu était ambitieux de gloire, Mazarin de fortune 3 Richelieu, pour satisfaire ses goûts et ceux du roi, avait formé des établissemens utiles aux progrés des arts, des sciences et des lettres ; Mazarin , suivant son penchant et celui do la reine, faisait venir d'Italie dos peintres do décors, des acteurs, dos danseurs et tout ce qui accompagnait les plus niagnitiques spectacles qu'on eût vue jusque là. Los revenus de l'état étaient loin de suffire à de si grandes dépenses. Il fallut accabler le peuple d'impôts. Le parlement fit des remontrances : le ministre voulut faire arrêter quelques-uns de ses membres; la journée des Barricades s'ensuivit: une femme la commença.
La vieille servante de Broussol (ju'on ^ onait d'arrêter voyant emmener son maître, ameute le peuple, qui entoure la voiture et la brise. La gardeaccourt etBroussel est de nouveau saisi. Le peuple, loin de s'intimider de cet échec, entre en fureur , fait fermer les boutiques, tend les grosses chaînes suspendues à l'entrée dos rues principales , et élév e des barricades qui, s'approchent toujours , vont bientôt assiéger la reine dans son palais. Profitant des dispositions des esprits, les mécontens de la cour éclatent, et c'est la duchesse de Longuoville qui, aidée du cardinal de Retz, commence la guerre de la Fronde , guerre ridicule sans doute, mais pendant laquelle néanmoins se sont passées de bien atroces tragédies. Los femmes étaient à la tête des factions ; l'amour faisait et rompait les cabales. On changeait vingt fois de partis, on chantait des vaudevilles, on se battait, on dansait, on conspirait.
Comme la duchesse de Longuoville a contribué plus que personne à la Fronde, nous entrerons dans quelques détails à son égard. Ardente, impétueuse, née pour les factions, elle préluda à ces combats polititiques en se mettant à la tête des champions qui combattaient pour le sonnet d'Uranie, composé par Voiture, contre celui de .Tob, écrit par Bcnserade
265 PARIS PITTORKSOCF.
cl (léfenflu par \o princo de Conli. Elle quilla co champ pour courir à Rouen, où clic voulut faire prononcer le parlement contre la cour. Elle voulu taussi engager Turenne à faire révolter les troupes qu'il commandait. Pendant que Paris était assiégé, en 16 '«^8, elle alla faire ses couches à l'Hô tel-de-ville pour gagner la confiance du peuple. Loin de se soumettre plus lard, comme son mari, elle évita la persécution par une fuite hardie, et ne renonça à ses conspirations et à ses intrigues qu'après avoir essayé vingt fois de rallumer le feu de la guerre civile. Lasse enfin de ses inutiles efforts, elle songea à se convertir. Après la mort de son mari, elle se relira à Port-Royal , où elle mourut dans de grands sentimens de piété.
Si maintenant, avant de considérer les femmes sous le siècle de Louis XIV, où elles ont brillé du plus grand éclat, nous reportons nos regards vers le passé , nous trouverons que depuis que François I" les attira à la cour, leur influence a été toujours croissant, quoiqu'elle ne se soit manifestée que par intervalles. Après s'être exercée sur les rois, elle gagna les courtisans, et puis enfin elle passa de la cour dans le peuple , où s'élevait une classe de gens riches, qui voulait au moins imiter les airs des grands. Les arts, les lettres, le luxe et les amusemens en se perfectionnant donnèrent encore plus d'importance auxfemmes, qui sont le plus grand ornement de toute société brillante. Déjà elles s'étaient distinguées par les qualités de l'esprit et par la protection qu'elles accordèrent aux arts, lorsque au temps de la Fronde plusieurs se rendirent célèbres à la fois par leur courage et leur habileté dans les intrigues politiques. C'était le premier moment de leur grande puissance, elles se hâtèrent d'en abuser. Tout en souffrit, l'état et les mœurs. Mais lorsque l'ordre fut rétabli, lorsque Louis XIV eut saisi lui-même les rênes du pouvoir, cette inquiète activité qui les avait précipitées dans les factions , se tourna vers des objets plus dignes de leurs soins, et qui rendirent l'époque dont nous allons parler une des plus remarquables pour elles, puisqu'elles jetèreul uu grand éclat à côté des grands hommes en tous genres qui ont illustré le grand siècle de Louis XIV.
Sous le règne de ce monarque ce ne fut pas seulement à la cour que les femmes exercèrent leur influence. Tandis qu'elles agitaient Versailles, que Louis devenait un exemple de soumission à leur pouvoir, à Paris la société brillait par les talens et l'esprit que ce sexe montrait dans tous les rangs, dans toutes les classes. Au même instant madame de Sévigné écrivait des lettres charmantes ; madame Dacier s'illustrait par ses savantes traductions; madame Lafayette, par ses romans j madame Deshoulières , par ses poésies; Ninon de Leuclos soumettait à l'empire de ses charmes les cœurs et les esprits, subjugués à la fois par sa beauté
et son aniabiliU". Pour que Ninon apparût dans lout son éclat il l'allait qu'elle naquît dans un temps si fécond en hommes supérieurs. « Il (allait , dit M. de Ségur,queTurenne et Condé vinssent soupirer à ses pieds, que Voltaire prît auprès d'elle ses premières leçons; qu'en un mot, dans son boudoir à jamais célèbre, on vît la gloire et le génie se jouer avec les grâces et l'amour. »
Le salon de Ninon de Lenclos fut le rendez-vous non seulement des grands hommes de son temps , mais encore des femmes les plus distinguées de la ville et de la cour, qui vinrent y prendre des leçons de l'art déplaire. Madame de Maintenon y passa sa première jeunesse. C'est que le prix attaché à l'esprit et aux grâces l'emportait même sur Torgueil des rangs et la sévérité de l'étiquette , quoique sous aucun autre règne on n'ait aussi bien observé que sous celui de Louis XIV les formes de l'étiquette et les distinctions des rangs.
Tant que la cour fut galante Ninon et Paris ne furent que les émules de Versailles ; mais lorsque , accablé par les revers et dominé par l'influence de madame de Maintenon, le monarque se fut fait déAot , Ninon redoubla d'esprit et de grâces pour empêcher la capitale de suivre l'exemple de la cour. Elle lança quelques traits malins contre madame de Maintenon. La rue des Tournelles déclara la guerre à St-Cyr. iLes mœurs incertaines flottaient entre deux systèmes établis par des femmes, quand la mort de Louis XIV vint mettre un terme à ces débats.
Nous ne dirons que peu de chose ici des femmes au temps de la régence : jamais leurs mœurs n'ont été aussi corrompues. On n'ignore pas que les classes inférieures se défendirent d'abord des excès de la cour. Les oro-ies du régent sont connues. « Dès cinq heures du soir, dit Saint-Simon, il n'était plus question d'affaires. Rassemblant ce qu'il appelait ses roués le régent y joignait des femmes mal famées , et la duchesse de Berry sa fille. Les gens les plus obscurs étaient admis pourvu qu'ils eussent do l'esprit et un certain raffinement de débauche. Pendant ses soupers la porte était tellement barricadée que, pour l'affaire la plus pressée, intéressât-elle la personne du régent ou l'état , on n'arrivait point jusqu'à lui. »
De si sales voluptés devaient enlever à l'amour tout prestige, ôter à la possession tous ses charmes ; aussi la galanterie ne fut bientôt plus que du libertinage. On sait à quel point de dégradation descendirent quelquesunes des maîtresses de Louis XV, et particulièrement madame de Ponipadour,qui entretenait elle-même au Parc-aux-Cerfs un essaim de jeunes filles pour les plaisirs de son royal amant. L'exemple donné par la cour fut bientôt imité par les seigneurs et même par quelques simples
'-*64 l'ARIS PITTORESQUE,
[iirliculiers; mais tomme ils n'étaionl pas assez riches pour avoir des {*arcs-aux-Gerfs, ils étahlirciil te qu'on appela les Petites maisons. Ces endroits mjstérieux étaient placés dans des faubourgs éloignés. Les dames s'y rendaient dans de simples étjuipages qui ne pouvaient point attirer les regards. Là, toute pudeur était oubliée, la licence y régnait encore plus que la volupté.
Dans la société, les femmes dirigeaient ce qu'on appelait le bel nsage. L'élégance de mœurs qu'elles avaient établie, se formant à la fois de l'ancienne dignité et des formes aimables du moment, composaient, dit M. de Ségur, un ensemble plein d'alticisme... Un homme adroit et ambitieux, poursuit-il , qui entrait dans le monde , mettait dans ses intérêts une jeune l'emme pour ses plaisirs, une femme d'un âge mûr pour ses intrigues et son ambition , et j)lusieurs femmes très considérées qu'il soignait pour qu'elles soutinssent ses intérêts. S'il n'obtenait pas ce qu'il désirait, ces femmes criaient à l'injustice 5 elles le défendaient si ses intrigues faisaient trop de scandale. C'étaient elles qui le destinaient d'avance à tout, et qui finissaient par lui faire sa fortune.
Un grand nombre de femmes ne se bornaient pas à ces petites manœuvres. Reconnaissantes envers la civilisation (Jui les avait placées dans une position à pouvoir cultiver leur esprit et développer tous les dons qu'elles avaient reçus de la nature, elles employaient leur instruction et leur talent pour contribuer aux progrés de cette civilisation. Sans cesse entourées des hommes les plus distingués, elles en recevaient de nouvelles lumières, un nouveau degré de rectitude dans la raison, en même temps qu'elles leur donnaient plus de finesse et de grâce dans l'esprit. Elles influaient ainsi, non seulement sur les habitudes ordinaires de la vie, mais sur le langage et sur les lettres. Dans les cercles les plus frivoles en apparence s'agitaient les plus hautes questions. Les ouvrages de nos plus grands écrivains étaient jugés quelquefois par de jeunes femmes, de manière adonner même à leurs auteurs de nouvelles idées, à leur ouvrir de nouvelles vues. Le génie trouvait, dans un enthousiasme vrai , dans une juste appréciation de ses travaux, une excitation que ne sauraient donner une admiration de commande et ces louanges de coterie qu'on répète sans y croire. Les étrangers nous enviaient, sans pouvoir les imiter, ces réunions aussi instructives que brillantes dont aucun peuple n'avait offert le modèle ; car lorsque les Athéniens étaient aussi éclairés et aussi aimables que nos Français du dix-huitième siècle , ils n'admettaient point les femmes dans leurs assemblées, et dés lors leur conversation ne pouvait avoir ni le charme, ni même la finesse et, sur certains points, la justesse exquise qu'il appartient aux femmes seules d'y apporter. C'a été la plus brillante
époque dans la deslince d'un sexe à qui tout doit prouver que son empire s'étend par le développement de l'inleWigence, et s'affaiblit de tout ce que perd chez un peuple la culture de l'esprit.
Parmi les femmes qui faisaient leur société surtout des gens de lettres, deux des plus renommées furent madame Geoffrin et madame Dudeffant. Madame Geoffrin recevait les étrangers distingués qui visitaient la capitale. Tout artiste qui n'était pas encore connu, trouvait en elle un protecteur éclairé, et au besoin des secours secrets et délicats. Son salon influait beaucoup sur les jugemens qu'on portait des ouvrages et sur les réputations d'auteurs.
Madame Dudeffant recevait moins d'artistes, autant de gens de lettres, et plus d'hommes de cour. Mademoiselle Lespinasse, l'amie et l'obligée de madame Dudeffant, fut d'abord le principal ornement de cette réunion. Mais une futile querelle survint entre les deux amies, à la suite de laquelle mademoiselle Lespinasse prit un modeste logement où elle fut suivie par tous les amis de Dalembert.
Un grand changement s'était introduit dans les mœurs depuis le siècle de Louis XIV. Les lumières et la philosophie qui d'abord avaient entouré du plus grand éclat le trône de ce monarque , en parvenant jusqu'au peuple, à qui elles révélèrent ses droits et l'abus que le gouvernement faisait trop souvent du pouvoir, dépouillèrent la royauté du prestige qui l'environnait. Sa puissance s'affaiblit. L'influence de la cour passa peu à peu à la capitale, dont la cour finit par prendre les idées, les habitudes et les mœurs au lieu de lui imposer les siennes comme par le passé. Dès lors, le rôle des femmes à la cour perdit de son importance, tandis que les femmes influentes de la ville contribuèrent beaucoup au mouvement de l'opinion. Les choses étaient à ce point lorsque Louis XVI monta sur le trône.
Ce prince était peu propre à rendre aux dames de la cour leur ancien empire 5 respectant toutes les femmes, n'en aimant qu'une, il s'occupait peu du soin de leur plaire ; il était trop préoccupé d'ailleurs des affaires de l'état, du pesant fardeau de dettes que lui avaient légué ses prédécesseurs. La reine avait des goûts différens. Montant sur le trône avec de l'esprit, de la beauté et le désir de plaire, eUe voulut rappeler le luxe à la cour, et lutter contre le torrent de l'opinion qui entraînait les courtisans eux-mêmes ; elle voulut les voir ornés de leurs décorations qu'ils dédaignaient de porter; elle réussit, pendant quelque temps , à leur faire quitter les bottes et le froc des roturiers pour les souliers à boucles et l'habit à la française. Elle donna des fêtes qui jetèrent un instant d'éclat; mais le retour aux formes anciennes, à l'étiquette, ne dura que peu, et bientôt on se récria de toutes parts contre les dépenses qu'elle occasionnait. En