‹ Paris pittoresqueChapitre 6 sur 104 · I.MKODLCTiO.N. Xm · texte numérisé non relu

I.MKODLCTiO.N. Xm

Le!) mai 16(SS, le clucdo(iuisc entre dans Paris nialgréladélenselornielle tle Henri lil, et presque en même temps le roi y appelle quatre mille Suisses. A celte nouvelle des cris d'alarme se répandent dans la ville, et font courir les boux'geois aux armes. Des chaînes sont tenilnes et des barricades élevées dans Paris ; en quelques heures l'insurrection devient générale, et les troupes du roi sont massacrées ou dispersées. Henri HI, plein de frayeur, envoie supplier le duc de Guise d'arrêter le désordre et l'effusion de sang. Guise répond froidement : « Ce sont des taureaux « échappés, je ne puis les retenir. » Cependant quand il juge le moment arrivé d'arrêter le mouvement, il monte à cheval, et se promène dans les rues , une baguette à la main. Sa présence faitéclater de frénétiques transports. C'est alors que Catherine de Médicis demande à l'entretenir. Guise prétend poser comme base de toute négociation la déchéance des Bourbons, la lieutenance-générale du royaume, des places de sûreté pour lui, de l'argent et la gueri'e. Médicis prolonge , dit-on, à dessein la discussion, jusqu'au moment ou l'on apprend la fuite du roi : « Je suis (. mort, madame, dit le duc qui pâlit à cette nouvelle imprévue, le roi « s'en va pour me perdre. » Henri HI, en effet, venait de quitter Paris au galop, et s'était réfugié à Chartres, où la cour alla le rejoindie.

Quelque temps après, Henri HI convoqua les états - généraux à Blois, et feignit de se réconcilier avec son mortel ennemi; il lui conféra même la dignité de lieutenant - général du royaume. Guise, voyant ainsi toutes ses prétentions légitimées, pouvait prévoir le jour où sa dynastie remplacerait les Valois; il ne restait plus au roi de France que l'alternative de l'assassinat ou d'un prochain détrônemeut. Il choisit le premier moyen, et les deux chefs de la maison de Lorraine tombèrent baignés dans leur sang.

La nouvelle de la mort des Guise excita dans Paris une colère terrible. Le duc de Mayenne, frère des victimes, fut déclaré chef de la sainte union.

Henri HI s'étant jeté dans les bras des protestans, commandés par le roi de Navarre, était venu mettre le siège devant Paris, quand il fut assassiné par un moine du nom de Jacques Clément.

Heniù IV se hâta de bloquer Paris, et attendit sous ses murs les secours qui devaient lui venir d'Angleterre. La ligue, maîtresse dans la ville, réunit toutes ses ressources, et fit jurer à tous ses membres de mourir plutôt que de se rendre. Toutefois, la famine qui se faisait déjà sentir d'une manière violente poussa le peuple à s'ameuter. Le 13 juin, il se répandit dans les rues demandant à grands cris la paix et du pain. Les monastères furenb chargés de nourrir les familles pauvres, et u'y suffirent pas. Alors Paris présenta un spectacle horrii)Ie : « Les pau*

XIV INTROOLCTIOV.

« vrcb, (lil un ccrivaiii ligueur, lémoiu oculaire, mangeaient des chiens, « des clials, des rais, des feuilles de vigne et autres herbes. Par la ville, « ne se voyait autre cliose que des chaudières de bouillies (faites avec du « sou d'avoine), et herbes cuites sans sel, et marinitées de chair de « cheval, ânes et mulets. Les peaux mêmes et cuirs des dites bêtes se « vendaient cuites, dont ils mangeaient avec un grand appétit... dans les « tavernes et cabarets, au lieu de bon vin , on ne trouvait que des tisannes « mal cuites ; on en vendait dans les carrefours... S'il fallait trouver uu « peu de pain blanc pour un malade , il ne s'en pouvait trouver, ou bien « c'était à un écu la livre... Les œufs se vendaient dix ou douze sols la o pièce... Le setier de blé valait cent ou cent \ingt écus... J'ai vu des « pauvres manger des chiens morts tout crus dans la rue; les antres des « tripes, que l'on avait jetées dans le ruisseau; les autres des rats et des « souris, et surtout des os de la tète des chiens moulus. »

La famine devint bientôt meurtrière ; les rues se remplissaient de cadavres; on relevait chaque jour plus de deux cents personnes mortes de faim. En trois mois il en moniut treize mille. Une réunion de ])ourgeois se rendit au palais de justice , et demanda de nouveau, les armes à la main, du pain ou \a paix. Les chefs des ligueurs, venus pour les calmer, en leur promettant une délivrance prochaine, faillirent être massacrés. Le duc de Nemours fut obligé d'accourir avec une force imposante, et de faire fermer les portes.

Cependant le fléau allait toujours en sévissant; tous les animaux domestiques, et même l'herbe des rues avaient été dévorés. Les plus hor- a riblcs ressources touchaient k leur fin. Depuis long-temps les riches ne ^ se nourrissaient plus que de pain d'avoine ; les pauvres essayèrent de se faire une pâte grossière avec de l'ardoise pulvérisée. Plusieurs allèrent même jusqu'à déterrer, dans les cimetières, les os des morts. Ces os, réduits en poussière, reçurent le nomde ijuin de 7nadame de Mo7itpensie7:

Effrayés par les menaces continuelles des bourgeois, par la crainte d'une révolte chaque jour plus imminente, et par l'impossibiUté de nourrir ia garnison , les chefs de la ligue se déterminèrent à entamer une négociation avec le roi de Navarre. Le Cardinal de Gondi et l'archevêque de Lyon, furent choisis pour cette mission. Ils partirent après avoir eu soin d'obtenir du légat du pape l'absolution nécessaire pour le crime qu'ils allaient nécessairement commettre, en communiquant avec un helvétique. Henri reçut fort mal les envoyés de la ligue, et leur reprocha énergiquement d'être la cause des maux qui affligeaient Paris. L'entrevue eut lieu le lO août, et procura aux parisiens une trêve de dix jours. Le 17 août, le roi ne recevant de la ligue aucune réponse à ses propositions, résolut de resserrer encore davantage le blocus. Le 30 août, un cri de joie se répandit

INTRODUCTION. \ç

dans toute la ville. Les assiégeans s'étaient retirés peiulant la iiviit, et l'enceinte extérieure était libre. La joie et le délire furent au comble. Les habitans se pressent en foule sur les remparts pour s'assurer de la vérité de riieureuse nouvelle qui circule. Les prédicateurs saisirent cette occasion pour appeler le peuple aux églises où fut chanté un Te Deum. Mais la foule se précipita de préférence dans les environs de Paris, cherchant à assouvir sa faim.

Henri IV, instruit de l'approche d'une armée espagnole, commandée par le duc de Parme, avait quitté précipitamment le siège, pour aller la combattre. Sully, dans les Economies royales , dit : «que si le roi eût été mieux servi, la plupart des capitaines et gens d'autorité n'eussent point permis l'entrée des vivres, pour en retirer des écharpes, plumes, étoffes, bas de soie, gants, ceintures, chapeaux et autres belles galantises; il eut été impossible aux Parisiens d'attendre le secours du duc de Parme. »

Ce ne fut qu'après avoir gagné les batailles d'Arqués et d'Ivry, et soutenu contre les Espagnols et Mayenne quatre années de guerre , que Henri comprit enfin que le rotjaunie de France valait bien une messe, il lit son entrée à Paris le 22 mars 1594.

Les guerres civiles et religieuses avaient favorisé l'indépendance des seigneurs dans leurs gouvernemens, et la prise de Paris n'assurait pas à Henri la possession paisible du royaume. Toutefois les chefs huguenots et catholiques n'avaient pas réussi à reconstituer une féodalité que repoussaient l'esprit et les mœurs de la nation.

Henri, au lieu de batailler contre les nouveaux suzerains, et de verser le dernier et le plus précieux sang de la patrie , employa la corruption et acheta à prix d'or les principales villes du royaume.

Le comte de Brisac , gouveriieur de Paris, lui vendit cette capitale pour la somme ûf'wn million six cent quatre vingt mille quatre-ceiUs livres. Henri se défit par la mort ou par l'exil des ligueurs les plus acharnés, dont il feignait de craindre les projets d'attentat sur sa vie, et ac^t^a ou parut oublier les autres. Le premier acte politique du roi dans l'intérieur de la ville fut de s'en déclarer gouverneur^ car cette importante fonction était devenue , au milieu des troubles , une espèce de royauté. H rétablit ensuite sur de nouvelles bases la garde des bourgeois, et mit Paris sous sa sauve-garde. Ses ordonnances de police attaquèrent vivement et souvent détruisirent une foule d'abus que la ligue et la faiblesse des institutions municipales avaient fait naître.

Le véritable bienfait politique du règne de ce roi, quoiqu'il semble n'avoir été qu'une concession au besoin de la paix, fut le fameux édit de Nantes qui accorda aux protestans le libre exercice de leur religion. Cet édit souffrit à Paris quelqut^s diflicuUés et provoqua souvent contre les réformés

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tlesemenies sanglantes. Dans rinténeur du loyauinc il releva les [ucteutions des chefs de la réforme, et mit Henri dans la nécessité de les combattre souvent. Voici une légère idée de la justice d'un prince (|ue les jioètes et les llatleùrs ont cherché à placer si haut dans l'opinion desjjcuples ■ nous mettons à part les exécutions de Châtel, de Guignard, de la Kamée, etc. , et les noyades de ligueurs. En 1G02 , de Beaumanoir de Lavardin , baron de Fontenelle, l'ut roué vif en place de Grève; dans le même temps, LagraugeSanterre, qualifié de haut et puissant seigneur, fut décapité. .Le vendredi 2 mai 1 G03, ses deux frères subirent le même supplice. Trois gentilshommes bretons, célèbres sous le nom de Guilleris, ayant ravagé pendautsix années consécutives, à la tète de plus de quatre cents gentilshommes, la Bretagne , la Sainlonge et le Poitou , une armée de six mille hommes marcha contre eux pour les réduire. La mort du maréchal Biron , l'ancien frère d'armes de. Henri IV , qui de son gouvernement, intriguait avec l'Espagne et la Savoie, porta im coup décisif à la haute noblesse. Jusqu'à la fin de ce règne elle renonça à toute démonstration hostile.

Après la mort tragique de Henri IV , le duc d'Epernon demande au parlement , la main sur son épée , la régence pour la veuve du roi. Marie de Médicis est forcée de donner à son violent protecteur la présidence du conseil et de chasser tous les anciens serviteurs de Henri. On voit le vénérable Sully quitter la cour pour n'y reparaître <iu'à de rares intervalles. Au duc d'Epernon , la régente lait succéder l'italien Concini , qu'elle crée maréchal d'Ancre et auquel elle livre les trésors de l'étal ; mais déjà la noblesse, que ne contient plus le gantelet de fer de Henri, cherche à se rendre indépendante dans les provinces. Les seigneurs établissent des péages sur les passages libres et des octrois dans les villes franches; ils délivrent des offices , des lettres de noblesse, des privilèges dont ils reçoivent le prix, et augmentent en leur nom l'impôt de la gabelle. L'état des partis à Paris réduit le pouvoir à l'impuissance.

Coudé et le comte de Soissons s'irritent de la prodigieuse faveur de Concini , et se retirent l'un en Guienne , l'autre eu Normandie , oi^i ils exercent la plénitude delà souveraineté royale. Un nouveau favori paraît à la cour, c'est le chevalier de Guise; Paris se divise alors entre les deux factions de Guise et de Concini. De toutes parts les complots s'organisent, et les seigneurs, qui depuis long-temps se tiennent prêts à la iruerre, choisissent Condé pour leur chef. Cette hgue formidable s'empare d'une grande partie de la France et voit s'unir à elle les gentilshommes huguenots. La cour n'avait ni la puissance ni l'énergie nécessaire pour soutenir une lutte pareille , elle cède , et la paix iMolotrue arrête celte levée de boucliers, en satisfaisant à toutes les ambitions.

INTRODUCTION. XVH

Jusqu'au ministère de Richelieu, Paris est le Uiéàlre d'un affreux débordement de passions haineuses, d'hostilités entre la cour et les chefs de la noblesse. La paix dcLoudun, toute à l'avantage des derniers, exalte leurs prétentions et augmente l'effroyable désordre dans lequel le pays paraît sur le point de s'abîmer. Enfin Marie de Médicis frappe un coup d'éclat, en faisant arrêter Condé, qu'elle envoie à la Bastille. En même temps Concini, momentanément sacrifié à la haine des grands, jaloux de son pouvoir et de ses richesses, reparait à la cour : Louis XIII, qu'un assassinat n'effraie point, demande publiquement qui le débarrassera de cet homme ; Vitry, capitaine des gardes, se charge de cette mission coupable, et un soir que Concini se rend au Louvre, il tombe percé de trois balles. Un favori succède à un autre favori : le duc de Luynes, espèce de mignon de Louis XIII , profite seul de cette révolution de palais, et ressuscite le maréchal d'Ancre sous un autre nom. Il fait poursuivre la veuve de Concini, qui, interrogée sur l'espèce de sortilège qu'elle a employé pour se rendre maîtresse de l'esprit de Marie de Médicis , répond par ces paroles remarquables : « Je n'en ai point employé » d'autre que l'ascendant qu'ont les âmes fortes sur les âmes faibles. » Le parlement la condamne comme sorcière et la fait décapiter.

Le duc de Luynes meurt et Richelieu lui succède; déjà on l'avait entendu dire à Marie de Médicis , en la remerciant de la barrette de cardinal : « Madame, cette pourpre, dont je suis redevable à votre majesté, » me fera souvenir du vœu que j'ai fait de répandre mon sang pour son » service. » Et plus tard , s'emparant encore de cette idée de sang que lui inspire la couleur de sa robe, il dit : « Quand une fois j'ai pris ma réso- » lution , je vais au but ; je renverse tout ; je fauche tout ; ensuite je cou- » vre tout de ma soutane rouge »

Les œuvres répondent bientôt aux paroles : il chasse du royaume sa bienfaitrice , Marie de Médicis , et l'envoie mourir de misère dans un grenier, à Cologne ; il exile le frère du roi , et regrette de ne pouvoir livrer sa tête à son bourreau qui en abattra tant d'autres. Son pouvoir excite le mécontentement de la noblesse qui, s' abusant totalement sur l'homme qu'elle prend pour un nouveau favori, se retire, en signe d'hostilités, dans ses gouvernemens. Richelieu n'attend que ce signal : aussitôt le colonel Ornano, confident de Gaston d'Orléans, est jeté dans la Bastille et y meurt. Saint-Preux laisse sa tète sur l'échafaud; le comte de Chalais meurt sur la Grève , frappé de trente coups de hache , par un exécuteur inhabile; le maréchal Ornano meurt à Vincennes , et le grand prieur de Vendôme à Amboise. François de Montmorency, comte de Boutteville, le premier nom de France,est tué en Grève , en vertu d'un édit de duel, qui n'est qu'un prétexte habile pour atteindre plus facilement la noblesse. Le maréchal de Marillac, ctMarillac, le garde-des-sceaux , son frère,

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sont éi^ait'mentexécuU'S; un dernier seigneur, le plus puissant du royaume par son crédii, sa richesse et sa gloire nùlitaire, lève à lui seul l'étendard de la révolte, et jette à la royauté le dernier gant de défi de la féodalité expirante, c'est le duc de Montmorency : il est pris à Gastelnaudary , et, en dépit des prières de l'Europe , presque à genoux à ses pieds, Richelieu le fait exécuter à Toulouse.

Bientôt Kichelieu se rend indépendant de la royauté, de la papauté, de l'opinion du monde entier. A l'occasion de quelque plainte du nonce, il dit : '( Quand j'ai été fait ministre, le pape m'a donné un bref qui me per- » met de dire et faire , en sûreté de conscience , tout ce qui est utile à » l'état. — Mais, lui réplique- t»on, s'il s'agissait d'aider les hérétiques? — « Je pense , répartit Richelieu , que le bref du pape s'étend jusque- » là. ».

Quelque temps après, à l'occasion d'une pro tec tion temporaire qu'il accorde aux Huguenots, on l'entend dire : il faut que je scandalise encore une fois le monde ! Mais ce scandale ne devait pas durer long- temps ; Richelieu rêve l'unité gouvernementale, par ambition personnelle peut-être, plus encore que parl'amourdeson pays. Aussitôt lesHuguenolssontchassés de villeen ville, déplace en place : plus de garantie pour eux, pins de sauve-garde, il faut qu'il n'y ait en France qu'un peuple et qu'un gouvernement. La réforme armée se réfugie à la Rochelle et appelle l'étranger à son secours. Richelieu, connue les anciens évoques féodaux , prend le casque et l'épée , et, généralissime des armées royales , s'empare du dernier asile de la ligue protestante. Dès ce moment la royauté g&X, hors page , selon le mot de François F""; elle établit son niveau sur toutes les parties du royaume.

Maintenant Richelieu , qui a mis la royauté face à face du peuple , l'imprudent! et n'a pas compris qu'il la désarmait pour qu'elle tombât à deux siècles de là , impuissante et vieillie devant l'élément démocratique, Richelieu qui, cependant, accomplit à cette époque une mission toute civiUsatrice, Richelieu se repose et demande à régner loin Ues furieux orages qui ont conslanmient élevé au-dessus de sa tète un ciel de feu. Hélas ! voilà qu'un frêle jeune homme tout ambré et musqué, au pourpoint d'or et de soie, à l'épée galante, à la moustache espagnole , Cinq-Mars vient presque seul, lui, pauvre enfant, s'attaquer au vieux lion... Richelieu se lève encore, et rugit; et la grosse épée de l'exécuteur tranche cette fleur de cour, si belle, si épanouie ! De Thou , son ami, meurt avec lui, pour crime de non révélation , et Richelieu accomplit cette effrayante prédiction : de Thou le père a mis mon nom dans son histoire, je mettrai celui de son /ils dans la mienne.

Piichelieu meurt et lègue à un enfant de quelques années, placé sous la tutelle d'une femme, le fardeau, tout nouveau pour une tète royale , de la

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