L'ABBE DE L EPEE
Quand la civilisation, depuis long-temps arrivée à un degré de splendeur tel qu'elle semblait n'avoir plus qu'à décroître; quand les sciences et les arts obtenaient chaque jour un nouveau progrès, les pauvres sourds et muets étaient pourtant encore abandonnés au hasard de leur instinct. Le dix-huitième siècle, ce siècle de l'Encyclopédie , allait expirer sans qu'on eût songé à mettre ces tristes infirmes en communication avec l'intelligence de leurs semblables, lorsqu'un homme simple, un prêtre modeste , trouva dans son cœur une volonté réellement chrétienne de réparer ce coupable oubli. Ce fut l'abbé de l'Épée.
Déjà en Espagne , vers 1570, un bénédictin, Pierre de Ponce, avait découvert, pour trois eifans du connétable de Castille, Part d'instruire les sourds et muets; et même, il paraît que, grâce aux dispositions de ses élèves et à l'excellence de sa méthode , il leur avait procuré un«
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instruction fort élevée. On regrette qu'il n'ait laisse aucun livre. Les premiers écrivains qui traitèrent cette matière sont encore deux Espagnols, Jean-Paul Bonnet et Ramirer de Carion. Ensuite plusieurs Anglais, qui chacun successivement se donnèrent "pour inventeurs. Le bon abbé de l'Epée, lui-même, eut l'amour-propre de prétendre qu'il ne s'était pas aidé des renseignemens de ses prédécesseurs ; cependant , lorsqu'il commença l'éducation de deux sœurs, premiers élèves que le hasard lui eût offerts, l'espagnol Pereira avait déjà présenté, en 1748, quelques-uns de ses élèves à l'académie des sciences, et l'un d'eux, Taboureux de Fontcnay, avait répondu, par une dissertation remarquable aux questions de La Condamine. Quoi qu'il en soit , cette faiblesse de l'excellent homme est d'autant plus excusable qu'à lui seul doit rester la gloire d'avoir vulgarisé et appliqué utilement aux besoins, sa méthode d'enseignement.
L'abbé de l'Epée n'eut pour commencer que les médiocres ressources de sa fortune privée, auxquelles il put joindre ensuite les aumônes du duc de Penthièvre et de quelques riches moins indifférens, moins avares que les autres d'un peu d'or utilement dépensé. Plus tard, le gouvernement encore absolu de Louis XVI , crut beaucoup faire en abandonnant aux Sourds et Muets six raille livres sur les biens du couvent des Célestins supprimé. Une fantaisie à Trianon absorbait bien souvent des sommes supérieures au capital de celte rente. Aussi vit-on jusqu'à la fin de ses jours, le vénérable abbé de l'Epée se donnant tout entier, corps , âme et biens à ses élèves chéris, se nourrissant à peine, couvert d'habits usés, solliciter vainement une aide plus eu rapport avec la grandeur et la haute moralité de sa mission. Enfin il mourut au milieu de ses nobles travaux, entouré de ses pauvres élèves, dont la douleur profonde fut certes bien plus éloquente que l'oraison funèbre prononcée en son honneur par l'abbé Fauche t.
On a remarqué qu'aucune société savante n'avait daigné l'admettre dans son sein. Mais les hommages publics n'ont pas manqué à sa mémoire^ les représentations d'un drame , bâti par M. Bouilly sur une anecdote de sa vie, en furent souvent le prétexte.
La méthode d'instruction de l'abbé de l'Épée fut loin d'être parfaite encore. Suivant lui, sa tâche était de faire entrer par les yeux dans l'esprit de ses élèves ce qui entre par l'oreille des autres j mais en ne se servant que du dessin et de l'alphabet manuel , il ne pouvait leur faire comprendre que la nomenclature et non la syntaxe de la langue j il fallait de plus créer une grammaire par signes , pour les initier à la connaissance des abstractions et des relations du discours.
SOVRBS ET MUETS.