L ABBE SICARD
L'abbé Sicard , le digne successeurde l'abbé de l'Épce, fil faire un pas immense à l'éducation de ses élèves, en mettant enfin à leur portée tous les élémens d'une grammaire générale. De ce moment la méthode est complète; il n'y a plus que des développemcns et des progrès de détail à lui ajouter. Pour cela il ne faut plus que des hommes d'intelligence et de zèle. L'abbé de l'Épée et l'abbé Sicard eurent peut-être du génie.
Sicard avait étudié à Paris la méthode de l'abbé de l'Épée, étant envoyé par Champion de Cicé, archevêque de Bordeaux, qui voulait fonder une école de sourds et muets dans sa métropole. L'abbé Sicard se mit à même de diriger l'école de Bordeaux avec un grand succès, et à la mort de l'abbé de l'Épée , sa réputation et son mérite le placèrent à la tête de l'établissement de Paris, en l'année 1790. Un décret de l'assemblée constituante, du mois de juillet 1791, affecta une dotation de douze mille sept cents francs aux Sourds et Muets , qui furent alors transférés dans le couvent des Cclestins, puis enfin au séminaire de Saint-Magloire.
Cette dotation était faible encore assurément et semble peu digne de la grandeur nationale; mais il faut songer aux embarras financiers de l'époque et aux pressans besoins de la patrie. Ce modique revenu réduisait l'école de Paris à n'être qu'une sorte d'école -modèle et de perfectionnement. L'abbé Sicard remplit admirablement ce but. Pendant les orages de la république, où la qualité de prêtre et quelques imprudences l'exposèrent à de sérieux dangers , il publia successivement quelques bons ouvrages. Il eut aussi l'heureuse idée de fixer l'intérêt général par de fréquens examens publics, sorte de représentations un peu théâtrales, mais justifiées par leur objet. Il faut bien réveiller l'indifférence en piquant la curiosité. On est bien plus sur de la bienveillance des philantropes qu'on amuse, les offrandes leur tombent plus facilement des mains , comme le prix d'un billet de spectacle. Mais si le moyen fut bon à l'origine, lorsqu'au miUen des éruptions révolutionnaires, l'abbé Sicard devait avoir tant de peine à faire entendre sa voix, n'est-ce pas un abus maintenant de livrer chaque mois à une curiosité vulgaire ces pauvres petits phénomènes , et de les exposer sur une estrade, la craie en main, à l'ébahissement de la badauderie qui admire les tours de force de leur langage artificiel. Leur position les rend si peu propres à ambitionner les triomphes publics, que leurs suc-
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ces d'apparat ne tournent guères qu'au profit de la vanité des professeurs* 11 est bon d'exciter au travail par l'émulation , mais il ne faut pas oublier que, quel que soit le développement de leur intelligence, les sourds etmuets doivent toujours rester bien isolés dans la société; c'est donc surtout l'habitude d'un travail solitaire et résigné qu'on doit chercher à leur inspirer. L'abbé Sicard n'eut donc aussi , comme nous l'avons vu , que de bien modiques ressources à sa disposition. U n instant même, lorsque son école allait être l'objet d'un rapport législatif , sa science fut sur le point d'être méconnue. Au moment où la curiosité publique assié geait ses séances, un sourd et muet, nommé Victor Foy, parut dans les dépar teraens : il n'était l'élève de personne et pourtant il avait appris seul à lire, écrire et calculer, ce qu'il prouvait , lui aussi , en des séances auxquelles affluaient les provinciaux. Alors les sots et les envieux de crier au charlatanisme de Sicard qui donnait pour une merveille d'invention son système d'enseignement. Mais ce dernier, soupçonnant quelque fourberie, voulut examiner luimême ce sourd et muet qui venait donner à son expérience un démenti si étrange. Victor Foy subit l'examen de Sicard , celui de tout le monde, et pour tous il resta exactement dans les conditions de son personnage. En vain lui tendit-on des pièges ; ni les confidences menaçantes qu'on fil à scm oreille, ni les explosions subites d'armes à feu ne purent lui faire oublier un moment son rôle ; car c'était en effet un rôle que jouait ce pauvre diable. Ouvrier pâtissier à Paris, Victor Foy , voyant l'intérêt qu'excitaient les exercices des sourds et muets , av ait conçu l'idée d'aller exploiter en cette qualité la crédulité départementale. Et il mit tant d'habileté, de présence d'espritdans l'accomplissement de cette tâche pénible, l'amour du gain soutint tellement son courage, que pendant cinq ans entiers, sans une minute de distraction, il se condamna à rester sourd et muet! Enfin Sicard put avoir la joie de confondre l'imposteur. Un jour, Victor Foy répondant à une question, fit une faute grossière empruntée au patois populaire , et qui ne pouvait être le fait d'un sourd, puisqu'elle représentait un vice de prononciation. C'est ce que le professeur n'eut pas de peine à faire comprendre à l'auditoire. Bientôt Foy avoua la ruse , et le public se reconnut pour dupe.
L'empire qui versa Tor à pleines mains sur tant d'institutions fastueuses, resta, qui le croirait? parcimonieux pour l'école de Sicard. Napoléon ne visita jamais cet établissement, et ne répondit par aucune marque d'inté rôt aux dédicaces un peu trop louangeuses du professeur. Il est vrai qu'il n'y avait point là de recrues à espérer pour les armées du conquérant ! II nous en coûte de dire que l'empereur de Russie, en 181 5. rendit à Sicard, en le visitant, un hommage que lui avait d«>UH'î l^uwpereur des Français; ce
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ne fut aussi que sous la rcsiauralion qu'il fui nomme membre de la Légion d'Honneur.
Sicard mourut en 1822, à l'âge de qualrc-vingls ans, léguant, par une Icllre, ses élèves a l'abbé Gondelin , qui quitta l'établissement de Bordeaux pour venir lui succéder à Paris.
ÉTAT ACTUEL DE l'iNSTITUTION.
De 1822 à 1831, l'abbc Gondelin eut pour successeurs les abbés Périer et Borel. Leur administration ne nous offre rien à signaler. La construction dos nouveaux bâlimens fut commencée dans cet intervalle ; c'était le complément matériel de la généreuse fondation de De PÉpée, et nous sommes heureux de dire que dans son ensemble il nous a paru digne de son objet.
La façade principale regarde l'est sur le faubourg Saint- Jacques. C'est un vaste corps de logis à trois étages , flanqué de deux ailes ; les fenêtres du rez-de-chaussée ouvrent sur des arcades conçues dans le style simple des hôtels de la rue de Rivoli. L'aspect de l'édifice n'a rien de monumental, mais la distribution en est bien entendue . et le bien-être des élèves a dû préoccuper surtout Tarchitecte; aussi l'en félicitons-nous sincèrement. Le bâtiment du milieu, destiné aux garçons, renferme des salles d'étude, le réfectoire et les cuisines au rez-de-chaussée ; une classe de dessin, au premier, nous a paru bien vide encore de tout ce qui doit être d'une utilité si spéciale dans un mode d'éducation où le dessin est d'une si haute importance. A peine avons-nous aperçu quelques plâtres, dus à la générosité d'un artiste ; et, certes , il serait bien facile de réunir, à peu de frais même, une collection de figures propres à aider les leçons et l'intelligencç des professeurs et des élèves : c'est une sorte de bibliothèque vraiment indispensable au genre de l'établissement. Peut-être cette lacune, comme d'autres qui nous ont affligé, doit-elle être mise sur le compte d'une singulière anomalie administrative. L'institution des Sourds et.Muets,qui est naturellement du domaine de l'instruction publique, reste cependant dans les attributions du ministre de l'intérieur. Il n'est donc pas étonnant que l'autorité à laquelle elle se trouve si maladroitement soumise, n'ait pas toujours l'intelligence nécessaire pour seconder les intentions éclairées des directeurs. Assurément, rien de plus confortable que l'emménagement des cuisines et des réfectoires, et, de c« côté, le ministère de l'instruction