CONSEIL DES ANCIENS ET CONSEIL DES CINQ-CENTS
leurs suffrages à des hommes tout à la fois recommandables et dévoués au parti ; mais les directeurs ne devaient pas être arrêtés par ces considérations : ils annulèrent tous les choix qu'ils crurent leur être contraires. Us les dénoncèrent au corps législatif comme le résultat d'une vaste conspiration ourdie par les Jacobins et les ro}'alistes réunis. En vain plusieurs voix se firent entendre en faveur des nouveaux élus; la majorité jugea qu'il fallait sacrifier la constitution elle-même à la terreur qu'inspiraient les Jacobins; elle sanctionna la mesure proposée par les directeurs. Certes la position était bien déplorable pour des députés sincèrement patriotes qui, ne voyant que des dangers autour d'eux, s'acheminaient à regret vers celui dont les chances leur paraissaient moins certaines ou plus éloignées.
Cependant les deux conseils se fatiguèrent à la fin de faire des concessions au pouvoir exécutif: ils lui refusèrent de nouvelles éliminations qu'il voulait faire aux dernières élections ; bientôt ils firent entendre des plaintes sur sa conduite à l'égard de plusieurs généraux qu'il avait destitués, de quelques autres qu'il avait nommés au commandement des armées, notamment de Schérer qui avait été cause de nos désastres en Italie; ils lui reprochèrent ses plans politiques et militaires, ses actes qui avaient indisposé ou soulevé contre nous les nouvelles républiques, et ses concussions enfin qui étaient un objet de scandale pour la France et pour l'Europe entière. Ce fut dans CCS circonstances qu'il avoua d'abord un déficit de 55 et bientôt après de 100 millions. En même temps on apprenait que les chouans de la Vendée avaient recommencé leurs brigandages, et que les bandes du midi pillaient les caisses publiques et égorgeaient les patriotes dans les campagnes. Des orateurs qui portaient leurs vues dans l'avenir, Lucien Bonaparte entre autres, s'emparèrent habilement de ces circonstances pour révéler tous les vices du système moitié constitutionnel, moitié révolutionnaire dont nous faisions la déplorable expérience.
Cependant l'armée, qui, par l'éclat de ses victoires, avait mérité l'admi. ration de l'Europe et la reconnaissance de la patrie, allait intervenir désormais au milieu de nos troubles civils par l'influence de ses chefs. L'esprit de liberté s'était mieux conservé dans ses rangs que dans ceux du peuple livré aux discordes des partis. Hoche était mort. Augereau et Joubert formèrent une ligue avec la majorité des deux conseils et les deux directeurs. Barras et Sieyès, qui venaient d'être élus, pour forcer Larévaillère Lépaux, Treilhard et Merlin de Douay à donner leur démission. On avait calculé que ce coup d'état détruirait l'espèce de dictature dont s'était fait armer le Directoire après le 1 8 fructidor, et rendrait au corps législatif, qui dès long-temps n'osait plus se conduire d'après ses propres
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inspirations, son influence et sa liberté. L'attaque fut dirigée contre Treilhard ; les deux conseils déclarèrent sa nomination illégale . et ils se mirent en permanence; ils y restèrent pendant trois jours et trois nuits. L'irritation des partis était si grande qu'on s'attendait à voir couler le sang; mais les trois directeurs donnèrent leur démission au moment où on l'attendait le moins. Il est à remarquer que pendant cette scène Siejès et Barras restaient unis en apparence avec leurs trois collègues; ils siégeaient , délibéraient et protestaient avec eux. On crut même que leurs conseils adroits avaient décidé les trois directeurs expulsés à donner leur démission. Gohier. Roger Ducos et le général Merlin furent nommés à leur place. Ce fut ce changement qu'on appela la révolution du 30 prairial.
Les conjurés avaient pris des mesures contre les royalistes, mais non pas contre les Jacobins, qui se croyaient à la veille de triompher, et leur espoir était fondé jusqu'à certain point, car ils comptaient parmi leurs affiliés un grand nombre de députés des Cinq-Cents. Ces députés espéraient dominer les délibérations dans les clubs et se servir de leur ardeur pour arriver à un but utile. La société se tenait au manège Pellier, elle croyait imposer de là aux deux assemblées dont l'une siégeait aux Tuileries. Les deux directeurs, Merlin et Gohier, semblaient s'appuyer sur ce l^arti, et Barras le craignait trop pour chercher à lui nuire ouvertement. Ceux qui redoutaient les Jacobins, d'autant plus que depuis quelque temps ils affectaient de tenir un langage plus modéré, tandis qu'ils avaient plus de vengeances à exercer, se rangeaient autour de Roger Ducos et de Sieyès. Ce dernier s'était acquis une grande réputation par ses écrits et par la profonde méditation où il semblait s'être enseveli. Il s'occupait surtout de sourdes menées, d'intrigues souterraines, tandis qu'on le croyait appliqué à méditer profondément une constitution qui devait prendre la place de celle de l'an III, que personne ne soutenait plus. Toute la question était de savoir si elle périrait au milieu d'une catastrophe, ou si elle céderait le terrain sans coup férir devant un autre système.
Sieyés vint prêter l'appui de ses partisans à une partie de la ligue qui avait fait le 30 prairial, et qui s'était formée en société d'anti-Jacobins. Leur dessein était de mettre un général à leur tète et de faire triompher l'ordre en s'aidantde l'influence de l'armée. Un grand nombre de députés de la minorité étaient entrés dans ce projet qui fut déconcerté par la mort de Joubert dont on avait fait choix. Les vertus et les talens de ce général l'avaient rendu cher à tous les bons citoyens; sa perte fut un malheur pour la France. Cependant Sieyès qui haïssait les Jacobins plus qu^il n'aimait la liberté, ne cessait de faire entendre de violens discours contre eux. Fouché, alors ministre de la police , entreprit et exécuta davantage ; il