‹ Paris pittoresqueChapitre 97 sur 104 · Tome i. 5j · texte numérisé non relu

Tome i. 5j

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1er sommer les sections de marcher au secours de la Belgique. Tandis Que (a Convention délibère au milieu du tumulte, une horde d'assassins Tentoure; plusieurs députés sont menacés, d'autres sont frappés ; dans les tribunes on voit briller des sabres et des poignards.

Les commissaires qui s'étaient rendus dans les sections rentrèrent bien tôt pour déclarer qu'elles demandaient la création d'un tribunal révolutionnaire. Malgré la courageuse opposition de Lanjuinais, le principe en fut décrété à l'instant sur la proposition de Carrier. C'était le principal pivot du gouvernement révolutionnaire tel que l'avait conçu Danton. Cet épouvantable édifice va s'élever presque tout entier dans la même iournée. On venait de décréter l'élargissement de tous les prisonniers pour dettes, lorsqu'un Montagnard, sous prétexte de hâter la levée des conscrits, demanda et obtint qu'on envoyât dans les départemens vingt-quatre commissaires revêtus de pouvoirs dictatoriaux. On proposait en même temps le renouvellement de tout le ministère; Danton voulait qu'on choisit dans le sein de l'assemblée ceux qui seraient appelés à en faire partie. La courageuse opposition de La Réveillère-Lépaux fit repousser cette motion malgré lescris qui parlaientà la fois des portes des tribunes et de la Montagne.

Danton demande la parole; le calme se rétablit aussitôt : il parle d'un régulateur puissant capable de diriger toutes les forces de la république contre ses ennemis , ce régulateur c'était le tribunal révolutionnaire, qu'il s'agissait de constituer. Robert Lindet proposait en propres termes une sainte inquisition politique , dirigée par neuf bous Jacobins de la sociétémère; ils se seraient partagés en deux sections i^onr pouvoir aller plus vite en besogne. Ce tribunal devait poursuivre non seulement les personnes soupçonnées d'avoir des relations avec les émigrés, mais on voulait en outre étendre sa juridiction à toutes les opinions, à tous les écrits dans quelque sens qu'ils fussent rédigés. La Convention repoussait avec horreur un tel projet, mais les cris des 3Iontagnards et de leurs sicaires vinrent comprimer son opinion ; pour achever de l'effrayer on demanda l'appel nominal. « Oui, s'écria alors Féraud, député des Hautes-Pyrénées, je demande aussi l'appel nominal. Il faut montrer au monde entier les hommes (jui veulent assassiner leurs semblables au nom de la loi, et ceux qui dé- Icndent l'innocence opprimée. » On obtint enfin qu'il y aurait des jurés au tribunal révolutionnaire.

Il était six heures . on parlait de lever la séance. « La république ne marche pas, s'écrie Danton; Clairfayt s'avance sur nos frontières; les traîtres s'agitent dans l'intérieur. Les ministres, le tribunal, la dictature, le régulateur, il faut tout décréter sans désemparer. » Danton ne disait })as tous les projets de la Montagne qui voulait faire égorger pendant la

nuit une partie de la Convention. Les Jaeobins^ les Cordcliors prenaient les dernières mesures pour frapper ce grand coup. Les Cordeliers proposèrent à Philippe Égalité de se faire proclamer à l'Hôtel-de-Ville, au risque d'aller à l'échafaud s'il ne réussissait pas. Son refus les confirma dans l'idée qu'ils perdraient leur temps à travailler désormais pour sa cause ; et dès lors ils ne songèrent plus, disent les historiens, qu'à leurs intérêts personnels. Quoiqu'il en soit à cet égard, on ne peut pas douter que les partisans d'Orléans n'aient été les principaux instigateurs dans cette affaire.

Le club des Cordeliers avait adopté dans la journée une adresse qui circulait dans les sections. On y demandait que l'autorité dictatoriale fût conférée au Directoire de Paris, qui serait autorisé ainsi à révoquer et à remplacer les députés accusés de trahison ; la section des Quatre Nations y avait ajouté que la formation d'un comité d'insurrection était devenue nécessaire, et qu'en conséquence tous les citoyens étaient invités à se réunir autour de l'assemblée des Jacobins qui était en permanence. Ils se croyaient si sûrs du succès qu'ils envoyèrent dire à la Municipalité, vers dïx heures du soir, que l'insurrection était proclamée, qu'ils allaient faire fermer les barrières, battre la générale, et tirer le canon d'alarme sur le pont Neuf. Vers le même moment douze cents hommes armés demandaient à fraterniser aux Jacobins. L'orateur de cette troupe dit qu'il fallait arrêter tous les appelans,- un autre voulait qu'on les massacrât 3 un troisième s'écriait: « On nous appelle bui^eurs de sang j eh bien', buvons le sang impur de tous 710S ennemis. » Il fut convenu que tandis qu'une colonne de troupes irait venger le peuple sur la représentation nationale, une autre se saisirait des ministres, a/în de faire maisonnette.

Un hasard heureux fit échouer tous ces projets. Louvet habitait au voisinage du club des Jacobins. Il était absent ; sa femme, Lodoïska, attirée par le bruit affreux qui se faisait entendre, y pénétra ; ayant entendu les coupables projets qu'on tramait, elle courut en informer son mari , et Louvet se hâta d'avertir ses amis du dangcrqui les attendait à l'assemblée; ils restèrent chez eux. La plaine était déserte à la Convention. Marat en témoigna tout haut son dépit. « Ils passaient bien des nuits quand ils espéraient de sauver le tyran, disait-il à la tribune, leur place est vide aujourd'hui qu'il s'agit de punir les ennemis du peuple. » Bourdon de l'Oise demandait : (( mais que sont devenus Buzot, Guadet , Barbaroux , Brissot . Kervélégan ? »

Kervélégan était allé chercher un bataillon de fédérés bretons ; la présence de ces braves autour de la salle suffit pour préserver le corps législatif. Les ministres de leur côté s'étaient mis en sûreté. La colonne insurrectionnelle qui avait dû les arrêter, ne les trouvant point, s''était

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dirigée vers la Convention, mais elle se retira proniptement à la nouvelle que les Bretons marchaient à sa rencontre avec des pièces de canon. La pluie qui tombait avec abondance contribua aussi à disperser ces bandes de lâches sicaires qui ne franchirent jamais un simple rang de baïonnettes. Tels furent les résultats de la journée qu'on appela /e 10 mars.

Le 11, on arrêta définitivement l'organisation du tribunal révolutionnaire. Le nombre des juges fut fixé à cinq, et celui des jurés à douze. Il devait connaître « de toute entreprise contre-révolutionnaire, de tout attentat contre la liberté, l'égalité, l'unité et l'indivisibilité de la république, la sûreté intérieur eet extérieure de l'état, et de tous les complots tendant à établir la royauté, ou toute autre autorité attentatoire à la souveraineté du peuple, soit que les accusés fussent fonctionnaires civils ou militaires ou simples citoyens. » Ce fut le grand moteur du gouvernement révolutionnaire; on dut s'apercevoir bientôt que ceux qui parviendraient à lui imprimer le mouvement seraient les dominateurs du pays. Pour le soustraire à l'influence de l'assemblée, les Montagnards firent décréter la création d'un Comité de salut public , qui, armé d'un si terrible auxiliaire, devait imposer sa volonté au corps législatif même. Ce Comité fut décrété le 6 avril. Il devait donner des pouvoirs illimités aux commissaires conventionnels envoyésdanslesdépartemeus, et régler leurs instructions. Dansia suite il obtint le pouvoir de les déplacer et de les remplacer à son gré; il distribuait toutes les places par l'intermédiaire des ministres qui n'osaient lui rien refuser. La correspondance générale et le droit exclusif de proposer les décrets en matière d'administration lui étaient encore attribués, et il donnait directement ses ordres à la municipalité de Paris. Les Montagnards et plus particulièrement les partisans de Robespierre y dominèrent toujours. Danton, soit imprévoyance, soit lassitude ou paresse, refusa d'en faire partie ; il repoussa de ses mains les rênes du char qu'il avait construit lui-même, et bientôt il eu fut précipité. De bien nobles victimes devaient tomber avant lui dans lé gouffre qui l'allendait.

A mesure que les dangers s'amoncelaient du côté des Girondins, leurs attaques devenaient plus pressantes contre le parti d'Orléans. Robespierre seconda leurs efforts ; un décret fut rendu portant que Philippe Égalité et tous les membres de la famille des Bourbons, moinsceux qui étaient détenus au Temple, seraient conduits à Marseille. Ce succès tourna tout entier au profit de Robespierre qui méditait déjà d'exterminer la Montagne où siégeaient tous les orléanistes, après s'être servi de la Montagne pour exterminer la Gironde, Il dominait à la fois, par ses agens, au Comité de salut public, à la Commune, au tribunal révolutionnaire et aux Jacobins ; l'as-

semblée, tous les partis, la France entière attendaient dansla terreur les coups que préparait cette formidable puissance.

Buzot avait vainement dénoncé un comité des septqai avait mission de préparer une nouvelle insurrection j ce comité s'était installé, le 31 mars, à l'archevêché. Qn vit bientôt le résultat de ses intrigues. Ce fut à son instigation que, le 1 0 avril, la section de la Halle aux blés vint demander à la barre la proscription des mêmes députés qui avaient dû être égorgés dans la nuit du 10 mars. Le 13 du même mois (avril), Marat fit adopter par la société-mère une adresse où l'on invitait les départemens à marcher sur Paris pour dissoudre la Convention. Deux jours après, tandis que Vami du peuple demandait deux cent mille têtes, le maire Pache , marchant avec le comité d'insurrection , présentait cette même adresse à l'assemblée. La terreur y régnait à tel point qu'on accorda les honneurs de la séance aux pétitionnaires. Pourtant à quelques jours de là l'adresse fut déclarée calomnieuse.

Les Girondins profitèrent d'un moment de vigueur pour demander la mise en accusation de Marat. On a généralement blâmé cette mesure comme ayant ouvert la voie aux décrets d'accusation qui bientôt décimèrent l'assemblée et dont ces députés furent les premières victimes. Mais il faut dire aussi qu'ils ne pouvaient pas se dissimuler leur position, qu'ils devaient périr dans la lutte ou faire monter sur l'échafaud les chefs les plus odieux des diverses factions. Le tort des Girondins fut de n'avoir pas prévu que Marat serait acquitté par le tribunal révolutionnaire, et que son acquittement augmenterait la force et l'audace des factieux.

C'était au milieu de ces scènes de désordre et de violence qu'on procépait à l'examen des bases d'une constitution dont les Jacobins ne voulaient pas; car, en l'adoptant, ils auraient renversé le gouvernement révolutionnaire qui leur avait coûté tant de peine à élever ^ et qui jusque là n'avait amené aucun des grands résultats qu'ils en attendaient; au moment où il allait se déployer dans toute sa grandeur, ils auraient voté sa ruine.

L'attentiondecegouvernementseporta d'abord sur nos armées, qui, sous le ministre Pachc, avaient été complètement désorganisées, et qui, malgré rhabileté de quelques généraux, avaient été battues sur presque toutes nos frontières. Le Comité de salut public entreprit de les établir sur un pied qui dut faire trembler les rois. Il proposa à la Convention la création de douze armées. Tous les célibataires et tous les veufs sans enfans furent rais en état de réquisition depuis dix-huit jusqu'à quarante ans. Le même décret ordonnait que des commissaires choisis dans le sein de l'assemblée et revêtus de pouvoirs illimités se rendraient auprès de chaque armée. Certes, c'étaient là de grandes mesures, mais nous pensons que ceux -à se

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trompent qui croient qu'il fallait un gouvernomen-t rc\olution«aire |)(»ur en rendre l'exécutiou possible. En d'autres temps, et lorsqu'elle était déjà épuisée par plusieurs années de guerre, la France a réuni sous ses drapeaux des masses armées presque aussi considérables, et cependant elle ne combattait plus pour la liberté. Que si, aux premiers jours de la révolution, avant que la liberté eût été souillée des taches sanglantes de la ter reur et des crimes de l'anarchie, l'assemblée eût décrété la formation de onze armées, à coup sûr on n'aurait pas eu besoin d'envoyer dans lesdépartemens des dictateurs au petit pied pour lever des réquisitions d'hommes. L'amour d'une patrie que chacun aurait été intéressé à conserver eût fait de tous les Français autant de volontaires j sous le régime de la terreur, les dangers de l'intérieur et la crainte de la guillotine allaient faire de tous les citoyens autant de soldats.

Des levées d'hommes si considérables auraient laissé une partie des terres de la république sans culture, si la Convention n'y avait pourvu par un décret ordonnant aux citoyens restés daus leurs foyers d'ensemencer les champs et de lever la récolte des défenseurs de la patrie. Ce fut sous prétexte de mettre cette mesure à exécution que les municipaux convoquèrent quarante-huit membres des comités révolutionnaires, et les quarantehuit présidons des sections. Le but de cette assemblée était d'organiser une insurrection contre une partie du corps législatif. Dans le môme temps Marat faisait paraître des pamphlets dans lesquels il appelait la vengeance du peuple sur la tète de presque tous les députés. Un de ses pamphlets était intitulé : La (juUlotine vous attend.

Les projets de massacre, les pamphlets de Marat, et l'assemblée de l'archevêché furent dénoncés à la Convention, qui, enhardie par la présence même du danger, allait adopter une proposition de Guadet tendant à remplacer provisoirement le conseil municipal par les prèsidens des sections, à ordonner l'élection d'un nouveau maire et d'un nouveau commandant de la garde nationale, à statuer que les suppléans se réuniraient à Bourges dans le cas où la Convention serait dissoute par un mouvement populaire. Barrére 6t échouer cette mesure en demandant une commission spéciale de douze représentans chargés d'examiner tous les arrêtés pris depuis un mois par la municipalité et par les sections. Cette commission fut composée presque en entier de Girondins.

Elle acquit bientôt la certitude de la trame ourdie par les factieux de l'archevêché ; les pièces qui la constataient , les témoins qui l'attestaient étaient en grand nombre. Le 23 mai, Vigie, rapporteur de la commission, voulut prendre la parole ; mais des vociférations parties à la fois de la Montagne et des tribunes couvrirent sa voix. Pourtant la Convention or-

donna PaiTcslalion d'Hébert, qui disait dans son journal : «La Convention ne peut faire du bien qu'en expulsant de son sein trois cents Brissotins ou Girondistos ; » de Varlet qui criait dans les rues : « on a guillotiné assez de cuisinières cl de cochcrsde fiacre, il faut abattre des têtes conventionnelles^ » de Dopsent qui avait refusé de livrer les registres de sa section j deMarion et de quelques autres conspirateurs. Ces mesures rendirent impossible pour le moment l'exécution des assassinats prémédités, mais elles furent cause que les membres de la commission des douze augmentèrent le nombre des proscrits.

Les jours suivans on employa tous les moyens de terreur pour obliger l'assemblée â casser cette commission. On vit les bandes armées traverser l'enceintedes délibérations portant, au lieu de bannière, un bonnet rouge, et traînant à leur suite la déclaration des droits de l'homme, voilée d'un crê])e funèbre. Ces brigands délibéraient et votaient au lieu des députés dont ils occupaient les places. Vainement le rapporteur Vigie occupa-t-il pendant six heures la tribune, offrant aux plus incrédules les preuves du complot qu'il dénonçait ; il ne put parvenir à se faire écouter. Toutefois l'assemblée ne faiblit point, et le lendemain :28, lorsqu'elle apprit qu'on faisait courir le bruit qu'elleavait cassé, la veille, la commission desdouze, elle se hâta de rapporter ce prétendu décret qu'elle savait bien n'avoir pas été rendu.

Alors la Montagne ne garda plus aucune mesure : « Après avoir prouvé, s'écria Danton, que nous surpassons les Brissotins en habileté et en prudence, nous prouverons bientôt que notre audace et notre ardeur révolutionnaire est supérieure à la leur. » Une voix répondit : « Tu parles de ton audace, 6 Danton, c'est parler de tes crimes! Tu peux te vanter; vous pouvez vous vanter tous, égorgeurs de septembre, assassins de la Convention, de n'avoir jamais vu vos égaux en scélératesse, depuis Catilina qui voulait incendier Piome et égorger ses sénateurs dans une nuit. »

C'est encore à l'archevêché que va s'ourdir la révolte. Le comité central d'insurrection appelle à son aide les municipaux; ils engagent tous ensemble les sections à leur envoyer des commissaires ; la majorité d'entre elles ayant déféré à cette invitation, la société tout entière se constitue, le 30 mai, sous le nom de société centrale, et se regarde comme représentant légalement la ville de Paris.

Le 31, à quatre heures du matin, le tocsin retentit, le canon d'alarmes lire sur le pont Neuf et les barrières sont fermées. Henriot prend le commandement de la garde nationale.

La Convention se réunit à six heures. Elle mande les autorités constituées. Le maire Pache se présente à la barre, et demande un décret d'accu*

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satiOQ contre les vingt-deux députés proscrits dans la nuit du 10 mars, et contre les membres de la commission dos douze ; il demande la fixation du prix du pain à trois sous la livre dans toute la France, l'incarcération des ministres Lebrun et Claviore. la levée d'une armée révolutionnaire payée à raison de 40 sous par jour, l'établissement d'un grand nombre d'ateliers dc»ilinés à la fabrication des armes; l'envoi de commissaires dans les départemens du midi, le renouvellement de l'administration des assignats et de celle des Postes.

Au milieu de l'orage que soulevaient ces propositions, on entendaitMarat s'écrier qu'il fallait un chef à la république ; il croyait que le but de l'insurrection allait être atteint , mais déjà elle avait échoué dans un de ses principaux objets. Le bataillon de la Butte des Moulins, que les Jacobins avaient voulu faire égorger, fraternisait avec les sectionnaires des faubourgs Saint-Marceau et Saint-Antoine, à qui ceux qui le composaient avaient été désignés comme des royalistes. D'un autre côté, la commission des douze, endonnant sa démission, avait satisfait la plus grande partie des insurgés. On essaya vainement de les porter contre l'assemblée. Sur les huit heures du soir, le calmese rétablit, etla Convention leva la séance à neuf heures.

Le lendemain, premier juin, on fit de nombreuses arrestations au son du tocsin qui se faisait entendre de nouveau. Madame Rolland parut à !a barre de la Convention pour défendre son mari qu'on avait voulu arrêter. Son courage et son éloquence ne purent émouvoir une assemblée qui désormais ne devait plus sentir que les impressions de la peur. Madame Rolland fut arrêtée au moment même où elle sortait du corps législatif Cette femme héroïque, qu'on doit compter au premier rang des fondateurs de la république, devait être une des premières victimes dévouées au couteau des assassins de la patrie.

Depuis quelques jours les Parisiens se réveillaient au son du tocsin, de la générale et du canon d'alarme qui tirait sur le pont Neuf. Le 2 juin, ce bruit formidable se mêlait aux cent mille voix du peuple plus formidables encore. Presque toute la population prit les armes. Environ quatrevingt-dix mille hommes, dit-on, étaient disposés à défendre le corps législatif ; maislaprévoyanced'Henriotrenditinutilesces bonnes dispositions. Ilpouvait compter sur dix milleJacobinsenycomprenantun corps de trois mille sans-culottes qu'on avait fait entrer pendant la nuit. Ces dix mille hommes furent placés autour du palais des Tuileries, de telle manière que, du côté du jardin, ils étaient séparés de la masse du peuple parles grilles, et du côté de la cour par une clôture en bois élevée à l'endroit où se trouve aujourd'hui la grille du Carrousel. On voit que ces dispositions avaient le

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(iouble but de donner à l'entreprise de quelques factieux l'apparence d'une insurrection générale, et d'empêcher l'intervention des Parisiens dans la scène qui se passait aux Tuileries.

Tout était préparé lorsque, à midi, l'assemblée ouvrit la séance. Plusieurs des députés proscrits étaient présens. Le montagnard Jcan-Bon-Saint- André proposaau corps législatifde donner sou approbation aux mesures que venait de prendre le comité d'insurrection. Plusieurs députés se disputaient la parole pour le combattre ^ enfin Lanjuinais l'obtint. Après avoir peint l;i .situation où se trouvait la représentation nationale, il demanda que toutes les autorités révolutionnaires, et notamment l'assemblée de l'évèché, fussent cassées. Son discours fut souvent interrompu par les clameurs des Montagnards. Legendre menaçait l'orateur de le jeter en bas de la tribune, et Drouet voulait lui casser la tête d'un coup de pistolet. D'autres s'écriaient :« Lanjuinais, tes phrases n'arrêteront pas la foudre prête à tomber sur ta tête. » Tous ses efforts, les efforts de la Gironde ne purent empêcher d'admettre ii la barre la députation du comité d'insurrection. « Délégués du peuple, s'écria celui qu'elle avait chargé de porter laparole, les Parisiens sont sous les armes depuis quatre jours j ils réclament auprès de leurs mandataires leurs droits indignement trahis. Ces mandataires, sur* pris de leuriuactive impassibilité, rient de leurs vains efforts. Le flambeau de la liberté a pâli, les colonnes de la liberté sont ébranlées j les contrerévolutionnaires lèvent leur tête insolente. Qu'ils tremblent, la foudre gronde, elle va les pulvériser. » Il demande enfin l'arrestation des vingtdeux , et il termine ainsi : « Sauvez le peuple, ou nous vous déclarons que le peuple va se sauver lui-même. »

Cette pétition est renvoyée par l'assemblée au Comité de salut public. A ce coup inattendu Tallien, Billaud-Varennes, demandent avec des cris de fureur que le décret qu'on vient de rendre soit rapporté séance tenante. Toutefois l'assemblée ose encore voter l'ordre du jour sur leur proposition. « L'ordre du jour, s'écria alors Legendre, est de tirer le canon (i alarme. » A ce moment un des pétitionnaires qu'on avait admis aux honneurs de la séance, fait briller son sabre, un autre s'écrie : a Peuple, tu es trahi! volons ensemble pour sauver la patrie! » Ils sortent tous en proférant d'horribles menaces. Les tribunes aussi se lèvent spontanément; les uns disent qu'il faut égorger les proscrits au sein de l'assemblée et tous se précipitent vers les portes pour empêcher les députés de sortk; en même temps on donne aux troupes l'ordre de charger les armes, et l'on barricade toutes les issues de la salle.

Barrère prend la parole au milieu du tumulte qui s'apaise un instant. n propose aux députés dont o» demande la proscription de déposer leurs

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pouvoirs sur raulel do la patrie u Nouveau Curtius, dit-il, eu se tournant vers la Gironde, j'ouvre à regret l'abîme d'où doit sortir le salut de la république. La suspension de vos pouvoirs, voilà ce que la France demande de vous. T)

Ouolques députés consentent à se démettre de leurs fonctions pour cou server la tranquillité publique. « Prononcez, mes collègues, dit Barbaroux, prononcez sur mou sort; si ma démission est nécessaire, j'obéirai. Faut-il ma vie pour le salut public, rendez un décret, je suis prêt à mourir; mais comment rendriez-vous des décrets, la Convention est assiégée ? Des canons sont dirigés sur elle; des consignes criminelles vous retiennent malgré voiis dans cette enceinte; on vous menace, ou vous insulte. Je ne suis pas libre pour donner ma démission ; vous n'êtes pas libres pour la recevoir, etc. »

Barbaroux finissait de parler lorsque le Montagnard Lacroix vint dire qu'ilavait étéinsullé parles factionnaires. Danton, qui vovait s'agiter d'autres intrigues que celles qu'il avait ourdies lui-même, craignit un instant que la sociélé-mére n'eût l'intention deraassacrer toutelaConvenliou . Il s'écria que la majesté nationale était violée^ en même tempsCambon reprochait aux Maratisles leur fureur et leurs cris sanguinaires; Barrére disait à la tribune : « Un grand crime se consomme par la municipalité et par le comité central ; on distribue actuellement aux troupes cantonnées auprès de nous du vin et des assignats, etc. » Cependant la Convention casse par un décret les consignes qu'on a posées autour d'elle, et elle sort ensuite presque tout entière. Hérault de Sécbelles, son président, marchait en tête. Il la dirige à travers un double rang de baïonnettes du côté de la barrière qui faisait face au Carrousel. Henriot était là avec des canons chargés à mitraille. Le président le somme de livrer le passage, il répond qu'il ne reçoit des ordres que de la municipalité. Le président veut insister, Henriot fait entendre le commandement: canouniers aux armes 1 Aussitôt les canonniers allument leurs mèches et l'infanterie couche en joue les représentans. Vainement la Convention se présenta à toutes les issues, elle fut partout repoussée.

Cependant Marat et Couthon avaient changé des noms dans la liste des proscrits; quand la Convention fut rentrée ils proposèrent un mandat d'arrêt contre Péthion, Gensonné, Lohardi, Buzot, Chambon, Grangeneuve, Gorsas, Guadet, Lanjuinais, Birotleau, Salles, Rabaut-de-Saint- Etienne, Barbaroux, Brissot, Lasource, Louvet, Yalazè, Lesage, Lidon, Vergniaud, Boileau, Gomaire, Gardien, Larivière, Bergoing, Kervélégant, MollcvauU, Viger. Bertrand de l'Hodiniére, Doulcet, Dus.saux,ct les ministres Claviére et Rolland. Ce décret fut adopté par les seuls Mon-

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taguards, car {)lus de la moitié de l'assemblée s'abstint de voter. Aiusi fut consommé cet horrible sacrifice offert sur l'autel de la contre-révolution par les agens réunis de toutes les factions qui, soit dans l'intérieur, soit à l'étranger j soit pour les anciens rois , soit pour un tyran nouveau , aspiraient à détruire la république. Dès ce moment la Convention décimée, veuve de ses plus beaux talens, ne fut plus que le servile instrument des desseins de ses bourreaux.

Si les proscrits qui furent assez heureux pour s'éloigner de Paris avaient bien concerté leurs démarches, ils se seraient tous rassemblés dans une des villes qui avaient pris les armes pour leur cause. Ils y auraient formé une autre Convention en y appelant les suppléans et ceux dé leurs collègues qui auraient pu s'y rendre. Il est probable que la France se serait ralliée autour d'eux. Tout fut perdu du moment où ils se dispersèrent. Ils furent présens partout, mais partout en petit nombre, et ils n'exercèrent de l'influence nulle pari. L'insurrection de la Normandie, de tout le midi, et du pays bordelais, ne servit qu'à fournirdes prétextes auxexterminateurs delà France, pour saccager nos plus richescités, faire tomber lefersur latêtedes représentans qui étaient arrêtés et prononcer des mesures rigoureusescoutreceux qui oseraient montrer encore quelque courage dans la Convention.

Sur ces entrefaites, l'assassinat de Marat vint fournir de nouveaux pré textes aux calomnies répandues contre les Girondins et les départemens insurgés. On disait qu'ils entretenaient une foule d'assassins qui devaient égorger la Montagne tout entière. Le jour même où fut jugée Charlotte Corday, on condamna, comme se rattachant à ce complot, neuf pères de famille d'Orléans. Vainement leurs femmes, leurs enfans se présentèrent à la barre en habits de deuil. «Législateurs, dirent-ils, nous paraissons devant vous au nom de l'humanité, et sous les auspices delà nature; nos pèreset nos frères marchent au supplice . Un d'eux est père de d ix-neuf enfans, dont quatre combattent sur les frontières. Nousdemandons un simplesursis; il donnera à nos malheureux parens les moyens de prouver leur innocence.» A ce spectacle de douleur des cris de grâce sortirent même des tribunes, qui pour la première fois montraient quelque émotion depuis que les tricotteuses et les furies de la guillotine les habitaient la nuit et le jour. Plus atroce que ces êtres dépravés qu'on payait pour demander des tètes, le féroce Jean-Bon-Saint- André, qui présidait, ordonna de chasser les pétitionnaires. Leur parens montèrent sur l'échafaud.

En même temps que le gouvernement exécutait à l'intérieur ces horribles boucheries, il appelait dans les armées tous les hommes dont la vi gueur et l'énergie auraient pu se tourner contre lui. Barrère fit rendre le décret suivanl. : ;< Dès ce mouicnl jusqu'à celui où \rt- ciineiuis borlircut

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du lerrîloire de la France, tous les Français sont en réquisition permanente. Les jeunes gens marcheront les premiers aux combats ; les gens mariés prépareront les armes, transporteront les subsistances ; les femmes fabriqueront des tentes et des vêtemens ; les enfans convertiront le vieux linge en cliarpie ; les vieillards prêcheront dans les places publiques l'a raour des lois et l'attachement à la république ; les jeunes gens non mariés depuis dix-huit ans jusqu'à vingt-cinq , formant la première réquisition, se réuniront sans délai, s'instruiront au maniement des armes, et se tiendront prêts à marcher aux ennemis. » Cet armement prodigieux produisit ces armées de héros dont les expéditions audacieuses devaient bientô/ étonner l'Europe quand d'autres hommes présideraient aux destinées du pays.

Vainement espéra-ton un instant que ces destinées allaient changer par la proclamation de l'acte constitutionnel. Les Montagnards avaient convoqué des députations des départemens pour en rendre l'acceptation plus solennelle. Mais ô dérision amère! A peine ces députations étaient-elles revenues dans leurs villes, que la Convention proclama un gouvernement provisoire et révolutionnaire, dont elle fixait le terme à la publication de la paix générale (1).

Deux autres décrets furent rendus, l'un ordo nnat l'incarcération de tous les suspects, et l'autre condamnant à mort tous les ennemis du peuple. « Sont ennemis du peuple, et, partant, dignes de mort, disait la loi, tous les hommes convaincus de vouloir anéantir la liberté par la force ou par la ruse, de favoriser l'impunité de l'aristocratie, decalomnier le patriotisme, d'avilir le tribunal révolutionnaire , d'altérer les principes révolutionnaires. La preuve suffisante pour condamner les ennemis du peuple est toute espèce de documentmatériel, moral, verbal ou écrit capable d'obtenir l'assentimentd'un esprit juste et raisonnable. La régie des jugemens est la conscience des jurés éclairés par l'amour de la patrie, leur but, le triomphe de la république et la ruine de ses ennemis. » Nous abstenant de toute réflexion, nous dirons seulement qu'avec de telles lois, aidées du maximum et des armées révolutionnaires qu'on venait de créer, on pouvait ruiner et assassiner la France entière. Certes quand on considère à l'œuvre les Carrier, les Couthon,les Collot-d'Herbois, les Robespierre, les Saint-Just, on est tenté de croire que tel fut leur dessein. Mais il n'est pas besoin de tuer toute une nation pour changer ses destinées! Une nation est grande, forte et libre parce qu'elle renferme clans son sein des hommes

(i) Ce di-orci lut rendu par soixante ou c|uatrevîngts membres. Rarement l'assemblée rcunis^ail un |>lu.-gr.ind nombre de dépulés depuis le 2 juin.

éclairés ot vertueux. Robespierre le savait bien, aussi ses coups se dirigàrent-ils contre les plus illustres têtes.

La reine avait déjà péri lorsqu'on commença le procès des députés pro scrits le 2 juin. Plusieurs de ceux qui s'étaient échappés de Paris avaient été saisis et guillotinés dans les départemens, d'autres devaient avoir une fin plus déplorable ; à peine cinq ou six, entre lesquels Louvet et Lanjuinais, purent arriver à des retraites assurées.

Dans le même acte d'accusation étaient compris Brissot, Vergniaud, Gensonné, Duperret, Caritat, de Condorcet, Fauchet, Pontécoulant, Ducos, Boyer de Fonfréde, Gamon, Mollevauli , Gardien, Valazé-Dufriche, Vallée-Duprat, Mainvielle, Delahaye, Bonnet, Delacaze, Massuyer, Savarv, Lebardi,Boileau, Rover, Antiboul, Lasource, Lestorp, Isnard, Duval, Duchastel, Devérité, Bresson, Noël, Coustard, Andréi,Grangeneuve, Viger, Carra, Sillery et Philippe Égalité (1 ).

Ou fut généralement surpris de voir figurer à côté des Girondins Carra, Sillery et Philippe Égalité ; c'est qu'on ne prévoyait pas encore que l'intention de Robespierre était de priver Danton de sesprincipaux appuis afin qu'il se trouvât isolé lorsque la hache viendrait à tomber sur sa tête. Sillery et Carrapérirent avec Vergniaud, Gensonné, Lasource, Fonfréde, Ducos, Duperret, Gardien, Duprat, Fauchet, Beauvais,Duchastel, Mainvielle, Lacaze, Lehardi, Boileau, Antiboul et Yiger. Tous les autres accusés s'étaient dérobés par la fuite, excepté Philippe Égalité qui, peu de jours après, fut amené à Paris pour y être exécuté.

Alors se déploya avec une force encore inconnue le génie exterminateur des Jacobins. Car, il faut le dire, Danton et ses amis de la Montagne, prévoyant la déplorable fin qui leur était réservée, se seraient opposés à la marche du char sanglant de la terreur, s'ils l'avaient osé. Robespierre dominait partout avec ses Jacobins, au Comité de salut public, à la Commune etau tribunal révolutionnaire; seul il commanda cette longue suite de massacres où nous allons assister. En même temps que M "^ Rolland , Rabaut-Saint-Étienne, Barnave, Dutertre, Bailly, Clavière, Raynal, Champfort, Vicq-d'Azir, Florian, Malesherbes, Duport, Lavoisier , Roucher , André Chénier marchaient à l'échafaud , Rolland se brûlait la cervelle sur une grande route, Condorcet s'empoisonnait dans sa prison. Autour de ces illustres victimes tombaient une foule de citoyens, la plupart distingués par leurmériteet par leur patriotisme. Plusieurs charrettes suffisaient

(1) Soixante-treize rmtiTs clrpiilcs ilaipnl ru pn^or. pom avoir protesté contre les événeineiis du 2 juin.

lui- l'AI<<> pn lOIMlSOLK

à ppinc à les porter au supplice. Plus d'une fois l'inslrumenl falal rassasié de carnage refusa d'obéir à la main du bourreau.

La Franco enlière était le théâtre d'une vaste scène de désolation. La guillotine était insuffisante au gré des farouches proconsuls des départeniens du midij réservée pour trancher la tête des enfans qui, trop jeunes encore, n'avaient pas pu apprendre mômeà maudire leurs bourreaux, elle n'élait considérée que comme un auxiliaire impuissant; la fusillade, plus prompte, ea'joc'f/îVwnes populations de ce malheureux pays. A Lyon lamine faisait sauter les plus beaux quartiers, et la mitraille exterminait leurs habitans. Des cris aussi déchirans, des supplices plus affreux peut-être épouvantaient laYendée elles rives de la Loire. Là de vastes contrées devenaient la proie des flammes, ici des familles entières étaient plongées vivantes dans les eaux du fleuve. Plus forcené encore que Carrier qui commandait ces épouvantables exécutions, Lebon. dansArras, ivre de sang et toujours plus avide, ravissait aux épouses palpitantes d'horreur et d'effroi l'honneur dont la perte ne devait pas sauver leurs maris.

Que faisait la Convention? Elle avait entendu ces paroles de Sainl-Jusl : « La pitié est un signede trahison. » La Convention n'existait plus. Une horde d'assassins osaient seuls y élever la voix. « Les démolitions sont trop lentes, lui écrivait de Lyon Collot-d'Herbois . il nous faut des moyens plus rapides. L'explosion des mines, l'activité dévorante des flammes peuvent seuls répondre à l'impatience républicaine ; ses effets doivent ressembler à ceux du tonnerre. » Si la Convention rendait encore des dé crets, c'était pour autoriser les massacres et les démolitions. C'était ainsi qu'elle avait ordonné d'élever une colonne de deux cents pieds sur les raines de Lyon, avec cette inscription sur sa base : « Lyon fit la guerre à la république, Lyon n'est plus. »

Cependant il s'y trouvait encore des modérés, au dire des Jacobins, qui désignaient sous ce nom les partisans de Danton. Le moment n'était pas éloigné oùils allaient êtreattaqués de front, mais auparavant on eut recours à eux pour exterminer les athées. On désignait sous ce nom le parti qui avait érigé en divinité la raison, et dont les indécentes parades soulevaient de dégoût tous les gens honnêtes. Les Jacobins aussi se montraient scandalisés depuis que les grands prêtres de ce nouveau culte, qui siégeaient presque tous à la Commune, avaient cessé d'être d'utiles auxiliaires pour devenir des rivaux redoutables. II fut convenu que Camille Desmoulins les attaquerait dans un journal qu'il ferait paraître et qu'on appela le Vieux Cordelier. Danton se chargea de les accuser devant la Convention. Le 14 mars, ils furent traînés sur l'échafaud.

Dès ce jour les partisans de Robespierre et ceux de Danton parlagéroFit

seuls la Montagne qui était toulola Convention. Danton, Lacroix, Fabred'Èglantine, Camille Desmoulins crurent qu'ils parviendraient à perdre leurs ennemis en attaquant par sa base le système de la terreur . Camilu; Desmoulins demanda^ clans son Vieux Cordelier, un système de clémence. Cejournal paraissait tous les jours. Ses principes, contrastant avecles exécutions sanglantes qui ne se ralentissaient pas, faisaient une profonde impression. On attendait dans l'anxiété quel serait le résultat de cette guerre de plume, lorsqu'on apprit que Fabre-d'Églantine avait été arrélé.

« Danton se réveilla bien dès le lendemain de l'arrestation de Fabre, dit Monnelj le taureau avait compris le bourdonnement de l'ennemi qui le menaçait lui-même. Sa voix tonnante demanda que Fabre fût entendu à la barre de l'assemblée. » « La barre, c'est l'échafaud », lui répondit Vadier. Le soir même Robespierre dénonça Camille aux Jacobins, et dit qu'il fallait brûler son Vieux Cordelier. « Brûler n'est pas répondre, » lui cria Camille. Robespierre se débattit vainement contre cette phrase. Sa réponse arriva dans la nuit, c'était un acte l'accusation dans lequel se trouvaient compris Camille, Lacroix, Phélippaux et Danton.

Le lendemain, lorsque Saint-Just lut le rapport de cette arrestation, une muette horreur régna dans l'assemblée : a Nous allons donc tous être égorgés successivement !» s'écria un député. Legendre voulut prendre la défense de ses amis, mais il parla avec une timidité qui ne lui était pas habituelle, Robespierre lui répondit d'un ton menaçant : « On craint que des individus ne soient victimes, on se défie donc de la justice? Quiconque tremble dans ce moment est coupable. Les complices seuls peuvent plaider la cause des traîtres. » Tout le monde se tut. Le lendemain premier avril, Camille et Danton furent guillotinés avec Chabot. Ba/ire, Westerman, Fabre-d'Églantine, Delauuay, Phélippaux et d'autres dont les noms sont moins connus.

Les fureurs de Robespierre allaient en augmentant comme sa puissance. Dés qu'il régna sans rival, les agens des massacres redoublèrent d'activité, le tribunal révolutionnaire n'observa plus aucune forme dans ses jugemens; il ne daigna plus consulter des pièces ou entendre des témoins. Souvent il jugea des prisonniers à qui l'on n'avait pas signifié leur acte d'accusation, tandis que d'autres furent exécutés sans avoir été jugés. Le sang inondait toutes les places ; on se vil obligé de transporter la guillotine hors de l'enceinte de Paris ; on l'établit à la barrière du Trône.

On se lassait enfin de tant d'assassinats. Robespierre lui-même avait dit, dans un splendide déjeuner, donné par Yilatte(l) : « Encore quelques

(1) Un des jurés du tinbunal révolutionnaire.

♦56 PAMis pirnniKSOUE.

mois d'une salutaire torrour, ot la Franco n'aura plus rien à redouter. (*» ses ennemis. » Quelques mois lui auraient donc suffi pour arriver à l'accomplissement doses desseins. Il voulait, en frappant un nouveau 2 juin contre la Convention, se défaire à la fois de tous les représentans qu'ii savait être hostiles à ses plans ultérieurs, et de ceux qui s'étaient cou'.er'.s (le plus de crimes dans les missions qu'ils avaient remplies. Il comptait ainsi se montrer comme le vengeur de la nation en môme temps qu'il aurait renversé les seuls ennemis qu'il redoutait encore. Robespierre ne vojait pas que, parvenu au terme de la carrière, il allait se trouver dé sarmé, impuissant. En effet, jamais il n'avait tiré sa force de lui-même , ni même des Jacobins, mais bien de la Commune et du parti d'Orléans qui soulevèrent ces masses de peuple qui firent le 10 mars, le 30 et le 31 mai, et enfin le 2 juin. En détruisant ces deux partis pour s'élever sur leurs ruines, Robespierre avait renversé sa propre base. En condamnant à mort Cbaumelte et Danton, il avait donné des arrhes sur sa tête. Au point où il était parvenu, il tenait toute sa puissance de la terreur que son nom et sa présence inspiraient à la Convention, et du Comité de salut public quiiva nissait tous les pouvoirs. Le Comité de salut public s'étant divisé, la Ce •' vention n'avait qu'à oser pour ressaisir tout son pouvoir et écraser l'hemnic qui si souvent lui avait marché sur la tête. Saint-Just, qui regardais Troidement la position, jugea que le succès dépendrait des premières i:\ipressions produites sur l'assemblée au jour fatal. Il prit ses mesures :n conséquence.

De leur côté, les représentans du parti opposé n'avaient rien négligé pour éclairer la Convention sur sa position et pour lui inspirer le courage dont elle aurait besoin pendant la lutte qui allait s'engager. Leur <\.iV.plot s'ourdissait en même temps dans le Comité de salut public où h majorité leur était acquise, et au Comité de sûreté générale qui presque tout entier faisait cause commune avec eux.

Le 27 juillet (9 thermidor), plusieurs des principaux meneurs, Vadior, Vouland, Barrère, Lecointre,Billaud, etc., s'étaient réunisà 11 heures :'u matin, au Comité de salut public, où Saint-Just avait promis de leur venir donner lecture du rapport qu'il devait faire le même jour à l'asstsnblée. L'heure pour laquelle Saint-Just s'était annoncé était passée, et il ne venait pas. « L'impatience augmentait, dit Monnel . un des principaiix acteurs dans cette journée. On parlait avec véhémence. Les vociférations

de Vadier et de Vouland annonçaient quel était l'état des esprits

Saint-Just n'arrivait pas et la Convention ouvrait la séance. « Je crains une perfidie de la part de Saint-Just, » me dit Billaud, c'est Monnel qui parle Nous étions tous assis; la porte s'ouvre précipitamment. Bour-

CONVENTION NATIONALK. 4^7

«ion de l'Oise paraît. «Alerte î s'écrie-t-il, alerte ! Saint-Justestàla tribane. — Comment. C'est une trahison. — Il n'esl que midi. — Est-ce bien possible? — C'est la vérité, ajouta Bourdon Nul doute qu'en ce moment il ne demande déjà nos tètes. — AUonsleslui porter,» s'écria Vadier. Saiut-Just avait espéré qu'en tenant une partie des conjurés éloignés de l'assemblée , il aurait obtenu bientôt contre eux un décret d'accusation. Mais Tallien s'y trouvait. Impatient de ne pas voir arriver les autres conjurés, il s'était élancé à la tribune, où l'avaient accueilli les acclamations de ses collègues. Encouragé par ces applaudissemens unanimes, il s'était écrié ! « Je demande que le rideau soit entièrement déchiré. — Il le faut, répétait-on de toutes parts. — Parlez; que la vérité brille enfin'. — Que les traîtres soient connus. — Courage, Tallien ! »

Billaud prend la parolcaprès Tallien. Il harangue les tribunes ; puis se tournant vers Saint-Just qui, retiré dans le fond de la tribune, reste complètement immobile, il s'écrie : « C'est au moment où il sait que nous ne pouvons être ici, puisqu'il sait que nous l'attendons au Comité de salut public, qu'il vient se parjurer à cette tribune, etc. » S'adressant ensuite

l'assemblée, il lui représente qu'elle est entre deux égorgemens : « Elle périra sielle est faible, reprend-il avec force. — Non, non, nousne léserons pas/» répète-t-on de tous côtés. Les députés qui sont le plus prèsde l'orale'iï- vontlui serrer la main ; ils l'encouragent aux crisde vive la nation! vive la Convention 1 vive la liberté ! Lebas, un des séides de Robespierre, veut prendre la parole. « A qui parle-t-il? demande Legendre. — Aux honnêtes gens. » répond Lebas. Un député insiste pour que la parole soit maintenue à Lebas. « Elle est à Saint-Just, réplique un autre. — Nous l'ôtons aux traîtres. — Parle, Billaud. — Vous m'entendrez , reprend Lebas do toutes ses forces. — Non, non. — Je reste donc ici. — A l'Abbaye! à l'Abbaye ! )) Ce cri parti des tribunes fut un coup de foudre pour le partisan de Robespierre, qui regagna sa place au milieu des huées et des menaces.

Billaud continuant son discours : « Sachez, citoyens, qu'hier, Dumas, président du tribunal révolutionnaire, a proposé ouvertement aux Jacobins de chasser de la Convention tous les hommes impurs , c'est-à-dire roux que Robespierre, son maître, veut assassiner. » A ces mots, la plus violente indignation éclate; tout le monde est debout. Billaud continue : « Robespierre osera-t-il parler encore de justice et de vertu ? »

Robespierre, qui s'est contenu jusque là, cède à cette nouvelle attaque. C'est Tartufe qui jette le masque quand sa turpitude apparaît aux veux de tous. Il est furieux, ses yeux errent sur l'assemblée, sa respiration est gênée, ses gestes sont menaçans. Il veut prendre la parole avec le ton impérieux qui lui a toujours réussi, mais le charme est rompu; le

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