A ÉTÉ CONSTRUIT VERS 1500 PAR LES ORDRES DE TRISTAN DE SALIGNAC
L’hôtel de Sens, château gothique, avec tourelles, mâchicoulis et poterne, étrangement conservé dans ce quartier qui fut longtemps composé de ruelles étroites, bien qu’il ait abrité de hauts et puissants personnages — entre autres, Marguerite de Valois, l’épouse répudiée de Henri IV — est devenu propriété particulière. En 1752, les Messageries de Lyon y avaient leurs bureaux, leurs écuries et leurs remises; un roulage succéda aux messageries, un marchand de peaux de lapin en gros au roulage. Il y a peu d’années encore, l’hôtel était occupé par la confiturerie de Saint-James; aujourd’hui, il est vacant et à louer. Ne serait-ce pas le moment, pour la ville, de réaliser le vœu tant de fois exprimé par les archéologues, en rachetant ce curieux spécimen de l’architecture du temps passé?
Quant à sa destination, ne semble-t-elle pas tout indiquée, et le lecteur ne pense-t-il pas, comme nous, qu’un musée d’antiquités parisiennes seraitlà parfaitement à sa place?
Un léger détour par la rue des Jardins-Saint-Paul nous ramènera, en quelques minutes, à l’église Saint-Paul.
C’est l’église de la maison professe des jésuites (1). Elle
(i) Les bâtiments de la maison professe sont aujourd’hui occupés par le lycée Charlemagne.
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s’appelait originairement Saint-Louis; sa seconde dénomination lui fut donnée en 1803.
La première pierre fut posée par le roi Louis XIII en 1627 ; bâtie sur les dessins du père François Dernand et du frère Marcel-Ange, jésuites, elle ne fut achevée qu’en 1641. La première messe y fut solennellement célébrée le 9 mai de cette année par le cardinal de Richelieu; le roi, la reine et le duc d’Orléans, Gaston, y reçurent la communion.
Le portail, d’une grande richesse de détails, n’est pas sans quelque parenté avec celui de Saint-Gervais; comme lui, il est composé de trois ordres superposés; le dôme, qui couronne l’édifice, lui donne un caractère de grandeur qu’on rencontre assez rarement dans les églises de cette époque. La façade est décorée de diverses statues : un saint Louis , de Lequesne, une sainte Catherine , de Préault, une sainte Anne , d’Etex, etc.
Dans l’église, auprès du maître-autel, étaient autrefois des coffrets de vermeil richement ouvrés par Goustou et Sarrazin et contenant les cœurs de Louis XIII et de Louis XIY; les inscriptions qui constataient la présence de ces précieux dépôts, détruites en 1792, ont été rétablies en 1858.
Ne quittons pas l’intérieur sans saluer un Jésus au jardin des oliviers du grand peintre Eugène Delacroix, les bénitiers formés de deux belles coquilles dont Victor Hugo fit don à l’église, à l’occasion du baptême d’un de ses enfants, né sur la paroisse, et enfin les statues de saint Pierre et de saint Paul , par Legendre Héral.
Nous voici dans la rue Saint- Antoine; quelques pas sur notre gauche, et nous rencontrerons l’hôtel de Sully. Après en avoir contemplé la façade imposante encore, malgré l’envahissement des boutiques, malgré les coupures que certains étages ont dû subir, nous pénétrerons hardiment dans la cour ; à Paris, nul curieux n’est indiscret. Nous pourrons admirer, outre la noblesse de l’ensemble, la profusion d’ornements distribués avec un véritable sentiment de l’art, et cette préoccupation visible des architectes de ce temps, de faire grand et beau, sans cesser de demeurer agréable et gracieux.
Nous marchons un moment encore, et nous voici devant cette jolie église Sainte-Marie, que nous avons aperçue au début de notre promenade; la laissant derrière nous, nous entrons sur la place des Vosges, autrefois place Royale.
La place Royale! Ce n’est point sans avoir réfléchi que nous avons suivi un itinéraire qui nous y ramène.
« Elle loge à la place et son nom est Lucrèce », dit Cliton à Dorante dans le Menteur du vieux Corneille.
« Quelle place »? demande Dorante arrivé le matin de Poitiers.
« Royale », répond l’autre, qui connaît son Paris.
En effet, était-il une autre place alors ?
Où étaient les hôtels de Villedeuil, de Rreteuil, de Guéméné, Nicolaï? où vivait Richelieu avant d’habiter le Palais- Cardinal ? où logeaient ces mondaines, dont l’esprit, la grâce, le désintéressement même, faisaient oublier les faiblesses: Marion de Lorme, Ninon de Lenclos? où se livraient, à l’ombre des arcades, ces combats singuliers suivis de mort souvent, dont l’origine était parfois la plus futile querelle, où l’on se tuait en riant, en plaisantant, en se demandant l’heure, pour le plaisir, pour se prouver que le sang qui coulait sortait des veines d’un brave? Où? si ce n’était à la place! à la place Royale!
Que de souvenirs elle évoque !
Avant de les rappeler, n’est-il pas utile de raconter l’origine de ce coin illustre et unique dans Paris?
La place Royale occupe une partie du terrain sur lequel s’élevait le palais des Tournelles,où moururent le roi Louis XII, le 1er janvier 1515, et le roi Henri II, le 15 juillet 1559.
A partir de cette dernière catastrophe, le palais des Tournelles fut abandonné et considéré comme un lieu maudit. Le roi Charles IX, par des lettres patentes, conservées aux Archives nationales et datées du 28 janvier 1563(1),
(Il Les considérants de ces lettres patentes sont intéressants à lire ; les curieux en trouveront le texte dans le Dictionnaire des rues et monuments de Paris , de Félix et Louis Lazare. Paris, bureau de la Revue municipale , 4855.
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le mit en vente aux plus offrants et derniers enchérisseurs (vous voyez que cette formule, encore employée, ne date pas d’hier).
Les lettres patentes du roi Charles furent exécutées, et, sur l’emplacement du parc des Tournelles, on établit un marché aux chevaux. C’est là qu’eut lieu, le 27 avril 1578, le fameux duel des mignons , où quatre combattants trouvèrent la mort.
Henri IV, préoccupé de l’embellissement de Paris, signa de nouvelles lettres patentes, enregistrées le cinquiesme jour d’aoust mil six cent cinq , par lesquelles il ordonnait, « pour la commodité et V ornement de nostre bonne ville de Paris », la construction d’une grande place bastie des quatre costez, laquelle était destinée d’abord à abriter des manufactures de drap de soie et, le plus qu’il se pourra, à servir de promuenoir aux habitans .
Les concessionnaires, outre Jean Baussire, furent des fabricants d’étoffes de luxe : Moisset, Saincton-Aumagne, Camus et Parfait. Ils firent une fortune rapide, et, tandis que le roi consentait à faire édifier à ses frais un côté de la place projetée, ils entreprirent, « moyennant supplément de concession à charge de cens », l’établissement des trois autres faces du quadrilatère.
La place Royale ne fut pourtant achevée qu’en 1612; elle fut inaugurée par les grandes fêtes données cette année, les cinquième, sixième et septième jours d’avril, pour la publication des mariages du roi et de Madame avec l’infante et le prince d’Espagne. Le troisième jour, une procession aux flambeaux, qui parcourait la ville, mit le feu à deux maisons.
Ce sont là jeux de princes, comme dit Andrieux.
Quinze ans après, en mai 1627, la place Royale fut le théâtre d’un duel demeuré fameux dans les annales des combats singuliers.
Monimorency-Bouteville et le comte Deschapelles se rencontrèrent, à deux heures de l’après-midi, avec Beuvron et Bussy d’Amboise; ce dernier fut atteint d’un coup d’épée
en pleine poitrine et tomba mort. Beuvron parvint à gagner l’Angleterre; Montmorency et Deschapelles, qui tentaient de se réfugier en Lorraine, furent arrêtés à Vitry-le-Brûlé, ramenés à Paris et, sur l’ordre de Richelieu, exécutés en place de Grève.
En 1639, la place Boyale vit ériger à son centre une statue équestre en bronze du roi Louis XIII; une longue inscription, placée sur le piédestal, était : Au roi Louis le Juste, treizième du nom , un témoignage de zèle, d'obéissance et de fidélité du cardinal de Bichelieu. Le cheval, œuvre de Daniel Ricciarelli, passait pour une merveille; le cavalier, tenant son sceptre sculpté par Biard fils, était, lui, paraît-il, d’un grotesque achevé.
Quelques années après, la place fut témoin encore d’un nouveau duel fatal à l’un des combattants; nous voulons parler de la rencontre du duc de Guise avec le comte de Goligny. Ce dernier fut atteint d’une blessure à laquelle il ne survécut pas.
Nous voici arrivé à l’apogée de la gloire de la place Royale, nous sommes dans le grand siècle, dont l’éclat rayonnerait dans les âges futurs sur le souvenir de la France, si la France pouvait périr un jour.
La place Royale devient un centre où se rencontrent toutes les illustrations de la noblesse, de l’art, de la littérature et de la charité, ce sentiment si essentiellement français.
Le grand Gondé y rencontrera le grand Corneille, le duc de La Rochefoucauld s’inclinera respectueusement devant saint Vincent de Paul, Turenne coudoiera la duchesse de Lesdiguières ; dans le salon de Mme de Longueville, nous verrons errer, grave et triste, cet immortel comique qui a nom Molière; de Thou, Cinq-Mars, passeront là quelques heures heureuses, dont ils se souviendront peut-être aux derniers moments de leur vie si tôt brisée.
Génie, beauté, courage, malheur, tout a passé sous ces arcades, aujourd'hui solitaires.
La Révolution dispersa les derniers hôtes de la place Royale; elle prit, en 1792, le nom de place des Fédérés, puis,
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en 1793, elle devint place de T Indivisibilité ; plus tard, par un décret rendu le 26 fructidor an VIII, elle reçut le nom de place des Vosges, pour honorer le département des Vosges qui avait payé treize vingtièmes de ses contributions.
Son nom primitif lui fut rendu en 1814(1) elle le conserva jusqu’au 14 mars 1848, époque où elle redevint place des Vosges; de 1852 à 1870 elle porta encore son ancien nom.
La statue de Louis XIII, œuvre assez médiocre, qui la décore actuellement, remplace, depuis 1816, celle dont nous avons précédemment parlé; elle est en marbre, et signée de Cortot et Dupaty.
Dans un temps qui n’est pas bien loin de nous encore, la place Royale a abrité plus d’une de nos gloires contemporaines. Victor Hugo demeurait au numéro 6, en 1848; le convoi de Rachel sortait de la maison portant le numéro 9, le 11 janvier 1858.
Aujourd’hui, sous les arcades de la place Royale, nous rencontrerons V Union des arts libéraux , dont l’intéressante bibliothèque est très fréquentée par les curieux, et la synagogue^ont la principale entrée s’ouvre rue des Tournelles.
La synagogue est érigée sur l’emplacement de l’hôtel de Dangeau, qui, jusqu’en 1860, fut la mairie de l’ancien huitième arrondissement; la partie des bâtiments donnant sur la place a été conservée; les appartements du grand rabbin y sont installés.
La façade principale, construite en pierres de taille, est divisée en trois étages correspondant aux trois rangs de tribunes de l’intérieur.
Au dedans, un vestibule précède la nef, qui se termine par un hémicycle renfermant le sanctuaire, auquel on accède, après avoir franchi six degrés, par une baie en plein cintre fermée par une grille en fer forgé garnie d’un rideau de soie.
Le temple de la rue des Tournelles est un édifice admirablement compris au point de vue religieux, et le plus beau que possède le culte Israélite après le temple de la rue
(1) Arrêté préfectoral du 27 avril.
de la Victoire, de l’architecture et des dispositions duquel ses constructeurs se sont visiblement inspirés.
Ne quittons pas le quatrième arrondissement sans parler de deux institutions justement célèbres à divers titres : le lycée Charlemagne et l’école Sophie-Germain.
Le lycée Charlemagne, installé, nous l’avons dit, dans les bâtiments du noviciatdes jésuites, aété fondé en 1802; on sait de quels succès sont couronnés les efforts de ses professeurs et quelle place prépondérante il occupe parmi les institutions universitaires.
L’école Sophie-Germain, établie depuis 1882, rue de Jouy, prépare les jeunes filles aux carrières commerciales, industrielles et administratives; c’est la première institution de ce genre créée à Paris.
Bien que les constructions militaires aient généralement peu d’attraits, nous nous reprocherions de ne point rappeler que les casernes Napoléon et Lobau ont été construites : la première en 1854, par M. Guillemaut, et la seconde en 1861, par M. Janvier. Cette dernière, transformée en annexe de l’Hôtel de ville est maintenant le siège de la direction de l’Enseignement.
Quant à la mairie de l’arrondissement, terminée en 1867 par M. Bailly, incendiée en 1871, maintenant relevée de ses ruines, c’est un de nos monuments municipaux les plus intelligemment compris. Les amateurs de peinture pourront voir sa salle des mariages, décorées de fort belles compositions de M. Fernand Cormon : la Naissance , le Mariage , la Guerre et la Mort.
Pour n’être point taxé d’oubli nous signalerons encore en cet arrondissement l’hôpital Andral, installé vers 1882 rue des Tournelles, dans les bâtiments d’un ancien bureau de nourrices. Il contient cent lits.
Enfin, au mois de décembre 1893, l’arrondissement, quia depuis longtemps honoré la mémoire de l’inimitable sculpteur animalier Barye en plaçant une plaque commémorative sur la maison où il mourut, quai des Célestins, a vu rendre un nouvel hommage au grand artiste : un monument
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lui a été élevé sur le terre-plein triangulaire qui termine nie Saint-Louis entre le boulevard Henri IV et la Seine.
Sur le sommet, et autour d'un haut piédestal de pierre décoré d’un médaillon de Barye, se dressent et s’échelonnent les reproductions en bronze de quelques-unes de ses œuvres les plus célèbres : le Centaure , du musée du Puy ; l'Ordre et la Force , du palais du Louvre; le Lion au serpent , du jardin des Tuileries.
I/œuvre est non seulement fort belle, mais encore très heureusement placée et très décorative. Paris la doit à M. Bernier. l’architecte chargé de la reconstruction de rOpéra-Comiq ue.
APPENDICE
DÉLIMITATION DES QUARTIERS DE L’ARRONDISSEMENT. NOMENCLATURE HISTORIQUE DES RUES, TASSAGES, PLACES, BOULEVARDS, ETC.
DÉLIMITATION DES QUARTIERS
DU QUATRIÈME ARRONDISSEMENT
(Voir le plan.)
Quartier Saint-Merri ( teinte verte).
24857 habitants.
Une ligne partant du milieu du pont au Change, traversant la place du Châtelet et suivant l’axe du boulevard de Sébastopol (nos 1 à 40) — des rues Rambuteau (nos 71 à 1) — des Archives (nos 41 à 1) — celui de la rue Lobau, prolongé jusqu’au milieu de la Seine — et le milieu du grand bras de la Seine jusqu’au point de départ.
Quartier Saint-Gervais {teinte jaune).
41179 habitants.
Une ligne partant du milieu de la Seine et suivant l’axe des rues Lobau — des Archives (nos 2 à 56) — des Francs-Bourgeois (nos impairs) — de Turenne (nos 27 à 1) — et celui de la rue Saint-Paul (nos impairs), prolongé jusqu’au milieu de la Seine — et le milieu du petit bras du fleuve jusqu’au point de départ.
Quartier de l’Arsenal ( teinte rose).
18196 habitants.
Une ligne partant du milieu du petit bras de la Seine en face de la rue Saint Paul (nos pairs) — suivant l’axe de cette rue et des rues de Turenne (nos 2 à 22) — des Vosges (nos impairs) — du boulevard Beaumarchais (nos 31 à 1) — de la place de la Bastille (nos 7 à 1) — de la gare de l’Arsenal — et de l’écluse à la suite jusqu’au milieu de la Seine — le milieu de la Seine jusqu’à l’île Saint-Louis — et le milieu du petit bras jusqu’au point de départ.
Quartier Notre-Dame (teinte bleue).
13 608 habitants.
Une ligne partant du pont Saint-Michel et suivant l’axe du boulevard du Palais jusqu’au milieu du pont au Change — le milieu de ce bras de la Seine jusqu’à l’extrémité de l’île Saint- Louis — et le milieu de l’autre bras jusqu’au pont Saint-Michel.
Population de l’arrondissement: 97 840 habitants.
NOMENCLATURE HISTORIQUE