‹ Paris, promenades dans les vingt arrondissements (volume 2)Chapitre 49 sur 56 · XXV II · texte numérisé non relu

XXV II

quartier comme une bombe et le parcourt comme une traînée de poudre : on vient d’assassiner Marat. On se porte en foule dans la rue où le crime a été commis, on envahit les abords de la maison, on veut voir l’auteur de l’attentat ; et soudain, les mains liées, les vêtements en désordre, mais le regard tranquille et le visage impassible, calme sous les huées, indifférente à la fureur populaire, apparaît une belle fille de vingt-cinq ans, Charlotte Corday.

Deux jours après, un cortège magnifique, suivi d’une foule innombrable, traversait le quartier au milieu des manifestations d’une douleur profonde. Un char funèbre emportait au Panthéon la dépouille mortelle du pamphlétaire.

Mais l’horizon s’éclaircit, la constitution de l’an III est proclamée, le Directoire, nommé par les conseils des Anciens et des Cinq-Cents, s’installe au palais du Luxembourg; l’arrondissement devient alors, et pour quelques années, le centre de la vie politique. C’est là qu’arrivent chaque jour, au début, les dépêches annonçant la victoire de Montenotte, la reddition de Milan, la capitulation de Mantoue. C’est là qu’Arcole et Rivoli deviennent pour la France les synonymes de triomphe et d’héroïsme. Là naît pour Bonaparte cette popularité qui devait lui rendre facile le coupd’État de brumaire; c’est au Luxembourg qu’il est pompeusement reçu, le 10 décembre 1798, et qu’il remet entre les mains des directeurs le traité de Campo-Formio. C’est à Saint- Sulpice — temple de la Victoire alors — que, le 9 novembre 1799, il fait une courte apparition au grand banquet qu’on a organisé en son honneur. Deux jours

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après, le coup d’État était un fait accompli; la commission exécutive que présidait Bonaparte remplaçait au Luxembourg le Directoire effondré.

L’arrondissement ne resta que peu de temps le siège du pouvoir exécutif, le consulat se transporta bientôt aux Tuileries; mais, dès le 24 décembre 4799,1e palais du Luxembourg devint le palais de la Chambre haute, affectation que, par la suite, il ne devait quitter qu’accidentellement.

On sait ce que fut le Sénat sous le premier Empire. Créé par la constitution de l’an Vlll, il était pourvu des droits politiques les plus étendus, mais il ne fit jamais acte d’indépendance.

C’est au Luxembourg que furent votés les sénatus consultes qui ont successivement conféré à Napoléon le consulat à vie, la dignité impériale, l’hérédité dans sa famille, et aussi celui du lor avril 1814 qui proclama sa chute. Quelques jours après, un nouveau sénatus-consulte partagea le pouvoir entre le roi, le Sénat et le Corps législatif. Louis XVIll adopta les bases de cet acte, mais non sa rédaction, et rétablit la pairie, qui disparut en 1818.

Il importe de constater maintenant ce que les gouvernements qui se sont succédé depuis cent ans ont, fait pour ces quartiers.

La Révolution, grâce à l’initiative d’Alexandre Lenoir, créa ce musée des Pctits-Augustins qui sauva de la destruction une foule de précieux souvenirs artistiques; elle agrandit le jardin du Luxembourg de tout l’enclos des chartreux et, en 1795, fit tracer l’allée de l'Observatoire.

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L’Empire mit Tarrondissement en communication avec la rive droite, par la construction du pont des Arts ; c’est à lui qu'il doit aussi d’avoir vu l’ancien collège des Quatre-Nations devenir le siège de l’Institut de France. La Restauration peut revendiquer la gloire d’avoir fondé l’École des beaux-arts, l’Académie de médecine et le Musée des artistes vivants. Ceci est le côté glorieux de l’époque. Au point de vue utilitaire, il faut lui tenir compte de la création du marché Saint- Germain et des rues qui en facilitent les abords. Sous Louis-Philippe, une des plus jolies fontaines de Paris fut érigée sur la place Saint-Sulpice. La République de 1848 fit construire la mairie; enfin, l’Empire, là comme presque partout dans Paris, pratiqua de larges percées : la place Saint-Michel fut agrandie et décorée d’une fontaine; le boulevard qui la suit, les rues de Rennes, de Médicis et Bréa furent créés ; le boulevard Saint-Germain fit sa trouée de l’est à l’ouest de l’arrondissement ; la prison de l’Abbaye fut démolie et remplacée par celle de la rue du Cherche-Midi. Une nouvelle église fut construite sur le boulevard du Montparnasse. Une statue fut élevée au maréchal Ney au lieu même de son exécution. Elle se trouvait alors sur le territoire du cinquième arrondissement; déplacée en 1892, elle est maintenant sur celui du sixième.

Pourquoi faut-il que l’œuvre de ce temps ne se soit pas arrêtée là? Pourquoi la pioche dévastatrice entamat-elle le jardin du Luxembourg? Pourquoi, à l’ouest, a-t-on, sur une longueur de 300 mètres, sur une largeur de 20 mètres, créé à son détriment cette rue du Luxembourg qui n’a même pas le mince mérite de

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faire directement suite à la rue Bonaparte? Pourquoi a-t-on supprimé toute la partie méridionale du jardin, et avec elle cette Pépinière qui fut un lieu unique dans Paris ? La possibilité d’aller du boulevard Saint-Michel à la rue d’Assas par les rues Michelet ou Auguste- Comte ne saurait consoler les vieux Parisiens de la perte de l’imposante avenue de l’Observatoire telle qu’elle était avant 1866, et ne fait pas oublier aux rêveurs le charme des matinées passées dans le calme des sinueuses allées de la Pépinière.

Depuis la guerre, peu de travaux de viabilité ont été exécutés dans l’arrondissement; à peine pourrionsnous citer, comme créations nouvelles, les rues Sainte- Beuve, Littré, Leverrier et Danton; elles n’ont pas 350 mètres de longueur à elles quatre. Il est vrai que de grands projets sont en voie d’exécution : le boulevard Raspail, amorcé en deux endroits déjà, traversera toute la partie sud-ouest de l’arrondissement et formera une longue ligne ayant pour points extrêmes le boulevard Saint-Germain et la place Denfert-Rochereau. Au carrefour de Médicis, on édifiera la gare du chemin de fer de Sceaux.

Par contre, on a beaucoup fait pour l’embellissement : l’École de médecine a été presque entièrement reconstruite; l’École de pharmacie et le lycée Michelet se sont élevés en bordure de l’allée de l’Observatoire, dont la monumentale fontaine de Carpeaux orne le centre ; des monuments ont été érigés aux célébrités du quartier : ici à Delacroix, là à Danton; Diderot a sa statue non loin de la maison qu’il habitait, Broca la sienne près de cette École de médecine dont il fut

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une illustration. La figure de la République se dresse à l’entrée de l’arrondissement, au bout du pont des Arts, et le pavillon ouest de l’Institut projette son ombre sur la statue de Voltaire.

Vous le voyez, le marbre et le bronze n’ont pas été ménagés, mais l’arrondissement est riche et peut payer sa gloire.

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